Texte Libre

Mercredi 19 juin 2013 3 19 /06 /Juin /2013 17:58

Si Peaux d'Ane m'était conté

Ce n'était pas pour m'empiffrer d'oignons rebondis et fallacieusement farcis ou de me gaver de châtaignes pyrénéennes, ni servir de tête de turc aux abois, ou à une paire de brunes et une blonde conjuguée, voire même à être hissé sur le parvis honorifique de la doyenneté, que mon père m'avait expédié vêtu de vert dans la ville rose, mais pour mieux meubler mes tours d'horloge, afin que, tout ennui banni leur rotation me parut plus accélérée. En conséquence, pour satisfaire à ce cher désir et désir cher, je ne manquais pas chaque après-midi (sauf celle du jeudi après-midi), d'aller prêter une oreille avide aux propos des robins des droits.

A vrai dire, ces vêtements noirs et flottants, plaqués sur leurs dessous civils, ne m'était pas complètement inconnu. J'avais déjà joui du spectacle d'une telle et théâtrale exhibition, mais avec parcimonie, une fois l'an seulement le jour de la lycéenne Saint-Sylvestre. Ici, par tradition ces hommes de cours, s'emparaient quotidiennement, ce qui avait pour effet de renforcer mon attention. J'écoutais, je suivais, je notais, j'accumulais d'utiles, d'infiniment utiles souvenirs. Quelle différence de traitement intellectuel, avec celui pourtant secondaire, subi à la Rohmerdière ! Ni leçon, ni devoir, ni composition, ni classement subtil, ni appréciation au quart de point. Cet état de choses, procurait à mon âme une légèreté de pensée. En revanche pas de prix, cela ne me gênais guère ! Une seule chose et de taille gigantesque, obsédante, le jugement dernier, "les examens" ! Pourtant chaque fois, je me tirais sans dommage de cette phase pleine d'embûches.

A quoi le devais-je ? Au favoritisme du destin ! A une mémoire sans défaillance ! A une assiduité aux cours ! Ou encore à une méticuleuse mise au propre de mes notes, à la lueur dorée de la petite lampe à pétrole, qui était la compagne de mes studieuses veillées.

Ces examens se passaient suivant divers entretient, en tête à tête et face à face avec chacun des professeurs, qui vous avez initié dans sa spécialité. Chacun portait son uniforme familier, pour ne pas effaroucher le candidat, la toque-boite à gants et à mouchoir. Hélas ! Les rôles étaient redoutablement inversé, les professeurs, muet, se muait en auditeur, et l'examiné expliquait le sujet du cours demandé.

A l'issue de ce savant monologue, tout comme au moyen âge, chacun vous remettait, en pensée seulement (peut être par mesure d'économie), une boule, soit : Noire qui signifiait mal, soit une boule rouge et noire qui signifiait médiocre, soit une boule rouge qui signifiait passable, soit une boule rouge et blanche qui signifiait assez bien, soit une boule blanche qui signifiait bien. Ainsi, pas de complications arithmétiques ! La faculté s'occupait de droit, pas de sciences. L'astuce pour "l'impétrant", c'était de pécher les bonnes couleurs.

De sorte, je décrochais en 2ième année le baccalauréat en droit et la 3ième année, la licence en droit. Ce sont deux diplômes de luxe rédigés sur parchemin, comme celui du baccalauréat ès lettres, la peau d'âne, qui remplit d'orgueil la coupe d'amour propre paternelle. Ce fût l'aboutissement de 19 ans, 8 mois, 13 jours d'efforts du 1-10-1894 au 13-7-1914. Aussitôt je songeais au doctorat, lorsqu'un évènement …

Par christian.charpiot.over-blog.com christian.yoyo@wa - Publié dans : mémoires intimes de mon grand-père Georges CARENOU
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 12 juin 2013 3 12 /06 /Juin /2013 16:52

 

Mémoires Infimes de Mon Grand-père Georges CARENOU de 1892 à 1921

 

Tome l

Petit propos

         Ces mémoires infimes n'ont pas volé leur qualificatif. Ils le sont au superlatif, car les évènements relatés n'ont eu absolument aucune incidence sur le cours de l'Histoire, bien que j'y fu en un certain moment plongé jusqu'au coup, à mon corps défendant et défendant mon corps. Non seulement ils sont infimes, mais encore incohérents. Toutes existences comportent plus ou moins de tribulations qui se suivent au petit bonheur la chance, au grand malheur de la logique. En me pliant à cette nécessité, je les ai présentées sous formes de tableautins, sans prétentions, et avec bonne humeur.

         Toutes les anecdotes sont authentiques ainsi que les menus détails. Rien n'est oiseux mais documentaires.

         J'ai le grand privilège d'avoir un frère jumeau, Charles, qui fut un charmant compagnon de mes jeux, c'est pourquoi la période 1892 à 1904, aurait pu avoir pour titre l'histoire des deux jumeaux.

Voici donc un reflet de la vie menée entre 1892 et 1921. En vérité, ce fut le crépuscule du moyen-âge.

 

St Etienne Décembre 1972, CARENOU Georges, Auteur

Occupant les points d'intercessions, des droites formées par le signe multiplié, et par force, il m'est préférable de commencer par mon auto biographie, (situation obligé), je sais. Il y a bien des lustres que Boileau a lancé son fameux slogan "Le moi haïssable". Heureusement que les débitants de souvenirs personnels ont fait la sourde oreille. Que de mémoires aurions-nous perdu ! Comme eux c'est d'un cœur léger que je passe outre.

Mais au fait, serait-il tellement question de "mon moi" ? Ne serait-il pas question surtout des tribulations vécues par ce "MOI", Georges CARENOU.

 

Préludes

1-    L'entrée

Partant de l'avenue St Michel pour aboutir place Buscat, il y avait à Toulouse une rue au nom pittoresque "Des 36 Ponts", derrière le jardin des plantes. Au N° 78 se trouvait la maison du "chalet tournant" où, mon père alors étudiant et marié s'était abrité les premiers mois de son union. C'est là que je vins à la lumière méridionale.

Quel jour exactement ? C'est une de ces énigmes, que la petite histoire n'est pas près d'élucider, vu mon état permanent d'éclatante obscurité, malgré d'infructueuses tentatives lors de la grande guerre, mais n'anticipons pas.

Mordicus, ma mère a toujours soutenue que c'était le 18 septembre 1892. En conséquence, tous les anniversaires étaient célébrés à cette date. Pourtant mon père affirmait que c'était le 17, ainsi que l'état civil.

Mon existence a-t-elle été rallongée d'un jour ? Ma mère m'a-t-elle frustré de 24 heures ? Quelle sécurité puis-je attendre de la vie, si j'étais né sous le signe de l'incertitude, mais aussi de la vierge. Et puis pourquoi m'arroger le droit de dire je, puisque je n'étais pas seul. Je possède la singularité d’avoir un Jumeau, issu d'une indiscutable gémellité, la preuve, notre ressemblance frappante l'un vis-à-vis de l'autre. Pressé de connaitre la lumière, mon frère me précéda, et je le suivis. Donc pour l'état civil, il y aurait dû être l'ainé. Mais mon père veillais, il nous examina tous les deux, vagissant de concert, dans le même berceau, côte à côte et allongé. Puis il nous soupesa, le plus braillard, le plus criard, et plus gaillard aussi, mon père me sacra l'ainé. Le pauvre Charles avait perdu son droit d'ainesse. Or cela me coutait beaucoup plus qu'un plat de lentilles, fut-il biblique. En effet à cette époque, est né en vigueur une loi qui stipulait, que seul l'ainé des jumeaux devait répondre à l'appel du pays, et être initié au maniement des armes. De même qu'Isaac, je fus désigné pour l'holocauste. Il s'en tira et moi aussi, c'est mon seul point de ressemblance avec lui.

La paternelle prophétie se réalisa copieusement. Etre soldat, je le fus, pendant 61 mois. Je le fus d'abord pour mon père, qui exempté doublement par suite de faiblesse de constitution pour une fièvre typhoïde carabinée, qui l'avait cloué au lit pendant 6 mois, lors de sa vingtième année. Ensuite parce que les étudiants ignoraient tout de cette noble servitude. Je le fus aussi pour mon frère, les lois changent, comme les modes. Pendant la grande guerre, il passa et repassa toujours avec le même succès (pour lui bien sûr), nombre de conseils de révision. Certains, me confiait-il ironiquement, font la guerre armés jusqu'aux dents, moi je l'ai faite tout nu. Je le fus aussi par anticipation pour mon fils, qui né en 1925, échappa au patriotique devoir. Si j'ai perdu 61 mois de ma jeunesse, la France les a gagnées, la famille en est quitte.

Mon premier prénom est Eugène, le bien né disait mon père, dans son orgueil de géniteur. Je le porte encore d'ailleurs, officiellement sur les papiers administratifs, sans grand enthousiasme. Par bonheur, ce prénom déplaisait à ma mère. Elle usa donc du second, Georges (en grec Ysopyos et qui veut dire "le laboureur"). Non content de venir du grec, il avait une origine moins antique, c'était le prénom habituel de mon ½ oncle, c’est-à-dire le ½ frère consanguin de mon père. Par contre, il était par compensation peut être, mon parrain en entier. Je ne l'ai jamais vu, mais j'ai vu et user longtemps, un landau à carrosserie en osier, haut sur ses 4 roues à pneus pleins et inefficaces contre les cahots. Ce landau comprenait deux places face à face, au moyen duquel notre mère nous a véhiculé, aussi longtemps que nos petites jambes, nous excluaient de la catégorie des piétons. Tel un prince je fus nanti, en outre du prénom d'Antoine, en souvenir de ma grand-mère paternelle (Antoinette) et de celui de Simon, "le bâtisseur", pour perpétuer celui du père d'Antoinette.

Toutes ces richesses généalogiques m'ont contraint, la vie entière de je ne sais combien de livre d'encre, sans compter les outils scripturaires. En bref, je me nome Eugène, Georges, Simon, Antoine. Que réserve le sigle de mes initiales si on change l'ordre des prénoms ! S.A.G.E. Le fus-je ? Juge ne suit !

C'est un principe, pas de favoritisme, aucune différence ne doit être faite entre deux jumeaux. Mon père, tout comme ma mère s'y tinrent scrupuleusement, à leur honneur. En conséquence, mon frère fut nanti, doté et étiqueté, par un nombre de prénoms égal au mien. Avec cette toute petite particularité cependant, que dès la première seconde de son existence, on l'appelait Charles, et il resta Charles, du nom de notre grand-père paternel. Pourquoi Louis ensuite ? Mystère, certainement pas au souvenir de Louis XIV, bien sûr, mon père était trop républicain et trop bon protestant, (la révocation de l'édit de Nantes lui donnait des crampes au cœur). En troisième ligne se place Emile, le peintre, frère de ma mère. Et comme pour tout il faut une fin, et attendu que la ligne maternelle était épuisé, mon père lui transmit son prénom usuel, "Lucien", usuel c'est beaucoup dire, car je n'ai jamais entendu mes parents s'interpeller par leur prénom respectif. Mais ce souci de justice symétrique allait beaucoup plus avant que ne l'avais supposé mon père, je le prouve par cette très chrétienne disposition :

                 

                                           C                                          C                                                                                    A                                          A                                                                             GEORGES                           CHARLES                                                                             E                                          E                                                                                     N                                          N                                                                                   O                                          O                                                                                   U                                          U                                                                                                     

 

 

                                                                                                          

       Il n'est pas possible, je crois d'être davantage jumeau !

 

2-   Septfonds

Quoiqu'il en soit, nous fûmes transplantés à la demi-année de notre âge à Septfonds, dans le Tarn et Garonne, où mon père fonda une pharmacie, qu'il tint ouverte d'affilée, de juillet 1893 à avril 1920, tous les jours, fêtes comprises, de 7 heures du matin à 9 ½ du soir, heure locale, sans interruption bien entendu pour déguster en paix les repas. C'est de cette époque vers l'âge de deux ans que mes premiers souvenirs émergent. Par exemple un de mes premiers souvenir, c'est d'un gros poupon colorié, en carton, qui se tenait debout, et que j'avais le plus grand mal à enlacer, pour en assurer un transport chancelant, car sa grosse tête me bouchait l'horizon, et bien entendu Charles possédait son sosie.

Un jour Charles avait élu domicile, sous la table de la salle à manger. C'était un endroit tranquille, paisible et offrant une sensation de sécurité, bien sagement assis, il s'occupait de jouer à je ne sais quoi. Quant à moi, j'explorais ! Les mains agrippées sur le rebord de la table, en essayant de compenser l'exiguïté de ma taille, et en me haussant sur la pointe des pieds, mes yeux étaient juste à la hauteur pour découvrir, un objet que malgré ma convoitise et mes efforts, j'étais incapable d'atteindre.

Or donc, après une existence de bébé, et jouissant tous deux d'une liberté limitée par l'autorité maternelle, nous atteignîmes l'âge de deux ans, onze ou treize jours, et nous fument donc mûrs pour commencer nos études.

 

L'écolier

Premières études

Entendu que les bonnes sœurs étaient de fidèles clientes à la pharmacie, et qu'elles assumaient à l'époque (1894), les fonctions d'institutrices pour filles, avec comme annexe la maternelle, dénommée "asile" dans le pays, et que nous étions "propre" suivant les exigences de l'établissement. Car propres nous l'étions depuis toujours si l'on peut dire, puisque à force de patience depuis l'âge de trois mois, notre mère avait fini par obtenir, un réflexe conditionné infaillible, par lequel nous vidions nos vessie et intestins dès que, posé sur le vase, notre infantile derrière touchait la froide auréole du rebord.

Donc, par une splendide matinée d'octobre, les cheveux longs bien peignés, avec une robe longue bien repassée. Notre mère d'un pas ferme et assuré, en nous tenant bien chacun par la main, nous fit faire à pied le voyage de la maison au couvent (2 à 300 m. environ). Au bout du petit raidillon qui accédait à la porte de l'asile, mon frère tira en arrière notre mère, et il pleura, proféra des petits cris, entrecoupé des sanglots lamentables des désespérés, maman, je ne veux pas y aller, bis, ter, etc. !

Nous fûmes accueillis et agrippés, sans autre forme de procès "corps et âmes", par Sœur Anne de taille exigüe, mais qui nous parut géante. Après quelques mots échangés avec notre mère. Sœur Anne, se retourna et ouvrit un placard, placé assez haut pour ne pas être accessible, aux petites mains indiscrètes de ses "étudiants". Et elle nous tendit à chacun, en guise de bienvenue, un bâton de chocolat à la crème, de marque Aiguebelle. J'en demeurais coi ! Comment ! Il existait donc dans le monde, un chocolat autre que le chocolat de la Havane, aux tablettes épaisses, (spécialement réservé à M.M. les pharmaciens, pater dixit). C'était des bâtons divisibles en trois, selon les profondes rayures. Ma mère en extrayait des carrés bruns épais. Ils étaient épais, durs, au sucre (c'était rare à cette époque), et elle nous en donnait un chacun pour notre quatre heures, ni plus ni moins. Rations, tradition oblige !

Nous nous mélangeâmes à nos nombreux compagnons d'infortune. Nous restâmes quatre ans à l'asile, (le double de notre âge) avec les sœurs, avec des allées et venues quotidiennes, interrompues par les vacances scolaires.

Sœur Anne que nous devions appeler d'un "ma sœur" (exempt de familiarité), mais au contraire d'un "ma sœur" imprégné d'un respect, imbibé de crainte et saturé de peur. Elle possédait sur chacun de nous, un ascendant qui diffusait une autorité sans réplique. Elle nous a appris à lire, à compter et à manier un tantinet la plume. Elle imprima aussi dans notre cervelle, huguenote et hérétique, par destination un "Ave Maria" indélébile, indestructible, à tel point que je suis à même de le réciter aujourd'hui !

Sœur Anne officiait debout au centre du cercle, à un mètre cinquante de ses minuscules élèves. Ses élèves étaient debout aussi, c'était obligatoire de répéter, l'Ave Maria en même temps qu'elle, sous son regard plongeant et pivotant. Ce qui chipotait dans cette histoire d'Ave, c'était ce sacré "fruit de vos entrailles" est bénit. Ni le fruit, ni les entrailles ne m'empêchait de dormir, mais, j'étais superlativement intrigué ! Je n'ai jamais osé demander à Sœur Anne, de parfaire mon instruction à ce sujet, du moment d'ailleurs qu'elle ne fournissait aucune explication à personne, cela me suffisait. Cette matière, cette discipline pour user du jargon des enseignants, ne faisait pas partie du programme ! Le ressassement matinal et vespéral y était inséré seul.

Mes parents ont toujours cru que Charles et moi avions été rebaptisés dans le rite Romain, c'est inexacte, à maintes reprises, j'ai voulu les en dissuader, de le faire aurait été une opération des plus hasardeuses pour les bonnes sœurs. Car une cérémonie de ce genre, accomplis dans un cadre inhabituel, par un homme vêtu d'étranges vêtements pour nous, aurait frappé notre imagination. De plus qui aurait tenu sur les fonts baptismaux ? Et qui aurait accepté la complicité d'être parrain et marraine, (4 personnes ! Pour finir, peut-on exiger à des enfants de deux ans de tenir leur langue ! Les bonnes sœurs répétaient, en se lamentant, "Quel dommage que ces enfants ne soient pas catholique" ! N'était-ce pas implicitement reconnaitre que nos fronts innocents n'avaient jamais  ressentis le frais ruissellement de l'eau lustrale, bénite et Romaine !

A six ans et douze si ce n'est treize jours, nous fûmes mûr, pour transporter notre bagage acquis et intellectuel, à l’école laïque. La laïque était une école sans l'Ave Maria, qui était insupportable et inexorable dans une école proclamée sans Dieu par les biens pensants. Pensez donc, aucun crucifix n'était accroché, telle une épée de Damoclès, au-dessus de la tête de ces "athées d'instituteur".

 

La Laïque

Ma mère s'était renseignée, pour savoir quels livres devaient être requis. Par bonheur, il existait à Septfonds, une petite boutique ouverte une fois la semaine. Cette boutique était tenue par "Patass", son nom était un sobriquet, le recouvrant jusqu'à le noyer, c’était un patronyme qui fut toujours inconnu. C'était un grand gaillard, de stature carré. Il était rouquin avec un visage rougeaud, agrémenté d'une moustache jaune, et aux crocs pointés vers le plafond. Il s'était spécialisé dans la débite des fournitures et de livres de classe, pour les écoliers.

Nous étions de bons clients. C'était chaque fois pour lui un coup double, et cela dura les 6 rentrées scolaires d'affilées, qui constituait notre proche avenir. Lui par contre, je ne l'ai jamais vu franchir le seuil de la pharmacie, pas même pour acquérir une moitié de verre d'huile de ricin, (purgatif réputé de l'époque), ni même pour deux sous de sulfate de soude. Il était domicilié à Caussade, il devait réserver sa clientèle à l'un ou l'autre des pharmaciens y ayant une officine. La boutique de Patass sentait la vieille colle, l'encre d'imprimerie et le papier humide. Sous nos yeux ma mère s'y approvisionna, en grammaire, en arithmétique, en histoire, en livre de lecture et en livre de géographie, qui compensait l'exiguïté de son épaisseur, par la dimension du format. Tous les livres illustrés en gravures originales (photogravure, caricature, et l'art) étaient inconnu ou peu utilisé à l'époque. Elle nous fit cadeau à l'époque, d'un petit cartable de cuir à chacun, pour un transport plus facile, de la maison à l'école, de toutes ces savantes richesses. Brave petit cartable, qui maintenu sur l'épaule, par une longue courroie, pour pouvoir le porter en bandoulière. Il tapait allègrement la face externe de notre cuisse, pendant la marche.

Comme nous étions fier Charles et moi de ce premier octobre 1899, avec nos blouses noires serrées par une ceinture en cuir. Nous avions uns culote courte à la française, comme celle des beaux marquis du XVIIIe. Nous avions aussi un béret marin à pompon rouge, qui était posé sur nos cheveux coupés. Nous étions chaussé avec des brodequins, nos chaussettes remontaient jusqu’aux mi- mollets.

Nous avions débuté notre première classe chez Debreuil, l'instituteur de la première classe. Nous commencions à 8 heures et terminions à 11 heures, puis l'après-midi nous commencions à 13 heures pour finir à 16 heures, et puis, il existait donc entre les sorties et les repas de midi et 18 heures 30, un temps mort qu'il importait de vivifier, donc pour le plus grand bien de notre polissage cérébral, ma mère n'y manqua point. Attendu que ma mère dans sa jeunesse, avait fait le rêve de caresser personnellement, les touches d'ivoire (piano). Attendu que les bonnes sœurs restaient bonnes clientes etc. Attendu qu'au sein de leur Sainte communauté, il y en avait une, qui était apte à nous inculquer tous les rudiments du piano et ceux du solfège. Attendu d'autre part, qu'elles avaient le monopole pour l'instruction de ce genre d'instruction. L'heure de la matinée qui aurait pu être gaspillée en jeux aussi divers qu'inutiles fut dédiée à la musique. Bénie soit-tu chère maman, ce jour tu me sauvas la vie.

Et après 16 heures ! Moyennant la modique somme de trois francs par mois et par cervelle, les instituteurs faisaient la "surveillance", c'était un pur euphémisme ! Car nous avions droit à une ration quotidienne de dictées et de problèmes supplémentaire.

Au bout de six ans, et c'était encore le double de notre âge. Qui s'étonnerait que nous ne fussions pas devenus imbattables sur le système métrique, puis sur les intérêts simples ou composés, ainsi que sur toutes sortent de règles de trois, directes ou indirectes, les alliages de métaux nobles ou vulgaires ainsi que ces sataniques mélanges de crus additionnés ou non de bonne eau gratuite etc., etc. Le bas blessait cependant lorsqu'il était question de robinet, ah ! Ces récipients cubiques, cylindriques, parallélépipédiques qui se vidangeaient sournoisement par le bas, pour recevoir par le haut une compensation hypocritement excédentaire ! Non pas que les quantités requises fussent inexactement calculées ou qu'il se glissait quelques erreurs, pour la contenance du volume et l’ordre de grandeur, de ces cuves variées de formes. C'était l'enfance de l'art pour des spécialistes comme nous ! Le hic, c'est quand il fallait laisser dormir les décimales et entrer de plein pied dans le sexagésimal, puis additionner, soustraire, multiplier et diviser entre elles les heures, les minutes et secondes, quel casse-tête mes aïeux. Les fractions, c'est aussi inutile et compliqué, mais c'est plus clair quand même.

En bref, le dégrossissage fut confié à Debreuil. Quant à l'autre instituteur, Mercadier il s'était réservé pour le finissage, le fin du fin, c’est-à-dire la classe du certificat d'étude. Ce certificat manque à ma collection de diplômes, car, ni Charles ni moi, n'avons été jugés dignes de nous y présenter.

Ce Mercadier possédait une taille au-dessus de la moyenne, ce qui favorisait les attitudes les plus respectueuses de la part de ses élèves. Il était sanguin, au visage rouge, bien en chair et sans graisse superflue. Il avait une moustache blanche, ainsi que des cheveux courts et argentés, dont il n'avait rien perdu, durant son existence. Il avait 60 ans, c'était sa dernière année d'exercice. Mais la perspective d'une prochaine retraite, dont il a jouit à Brissol dans le Tarn et Garonne, durant 7 ou 8 ans, ne l'empêcha pas de conserver une poigne solide, ferme et efficace. C'était le directeur de l'école, je le vois faire encore pendant les récréations, sous les platanes de la cour, de grands pas rapides et assurés, avec ses collègues instituteurs, qu'il entrainaient impitoyablement avec lui, tout en discutant. Il avait le privilège de signaler la fin des récréations, par un strident et impératif, coup de sifflet à roulette Moi qui croyait jusque-là que le claquoir de sœur Anne, était le seul moyen universel ! Il est vrai que la laïque se devait de se distinguer de l'école libre. Quant au lycée, il lui fallait aussi un appel sonore propre, le martial y pourvoyait. Cet instrument tapageur, bruyant, assourdissant et monotone de par l'émission d'une note unique impossible à fixer sur l'échelle des sons musicaux. Il était en usage depuis Napoléon 1er, qui l'avait imposé, et il était manié avec une de main de maître par Constantin, qui exécutait des roulements savants et impeccable à en faire pâmer un tambour major.

En  résumé, du 1er octobre au 31 juillet inclus, nous faisions la journée de 8 h ½, de classe, soit pour la semaine de 42 h, ½, sauf le jeudi, le dimanche, et les vacances. Moyennant quoi, nous étions tous logé et nourrit, à la même enseigne.

 

Etudes et Incidents

A la laïque, nous étions de 20 à 25 par classes, divisés parfois en deux sections. La méthode était simple, Quand on arrivait à la fin d'un livre, on le reprenait depuis le début ! Combien de fois avions nous fait le tour du monde avec le capitaine Francoeur ? Bis répétitif, et répéter les choses plait (pater dixit). Mais alors, la seconde fois, vous deviez être des As ? Que nenni, on refaisait invariablement, inlassablement, opiniâtrement les mêmes fautes, telle cette poétique dictée sur le retour des hirondelles. En outre, comment une cervelle enfantine, peut-elle s'y retrouver, avec ces fameux pluriels de noms composés, puis les vingt, cent, mille et ces sacré seconds de participes qui n'obtenaient jamais le mètre.

J'étais conformiste, sage mais, j'avais toujours au bout de la langue, quelque chose à confier à mon voisin. Cette propension élocutoire, j'en ai payé le prix fort, sous les espèces d'innombrables feuilles de cahiers griffonnés, d'une main hâtive, pour me débarrasser au plus vite du verbe imposé. J'en étais arrivé à savoir toutes les conjugaisons sur le bout des doigts, comme s'ils étaient imprégnés en moi d'une encre noire indélébile. Mon babillage bourdonnant, tel le vol d'une grosse mouche, avait le don de mettre en pelote, les nerfs de Mercadier, qui était d'une nature pourtant placide. Tout effort autoritaire pour redresser la situation insupportable (pour lui), ne pouvais lui couper la langue. Il m'isola, coupa tout contact direct avec quiconque de mes camarades, en m'installant un bureau personnel, le dos tourné pour prévenir toute distraction. Supputant une guérison, il me replaça un jour, au rang duquel mes mérites me donnaient droit, nous étions placés suivant la moyenne  obtenue, lors des compositions, notes de conduite exclues. Hélas ! Ma langue incoercible me valut un nouveau stage au banc d'infamie. Cela ne m'empêchait pas de faire consciencieusement mon métier d'écolier.

Et pourtant, mon double et sosie ne se privait guère d'en faire autant, ou plutôt non ! Il était lui, l'auditeur pas le coupable. Pendant que les autres, sous la conduite de notre savant guide, voyageaient soit dans le temps par le truchement de l'histoire, soit dans l'espace par celui de la géographie, ou bien dans le subtil dédale de notre belle langue maternelle, l'élève Lebrel, son voisin, déposait intarissablement dans le trou de l'oreille fraternelle, un sombre, long, haletant récit découpé chaque jour par tranches, comme un feuilleton raconté par les meilleures conteurs. Il avait lui, Lebrel, un navire ancré sur la Cère à Cayriech (pour ceux qui n'ont jamais vu la Lère en ce lieu, je précise qu'on ne peut guère y pêcher que le vairon). Il remontait et descendait le cours de ce fleuve, tout en surmontant les remous, les dangers et les périls, et en surmontant aussi les péripéties et les aventures.

Charles écoutait, enregistrait les moindres détails, puis le soir, dans la tiédeur du lit commun, lorsque maman s'était éclipsée, après avoir posée sur le coin de la cheminée, la lampe à essence (Pigeon munie de son infime lumignon), Charles me chuchotait ce mirifique récit que j'écoutais, crédule et émerveillé comme lui.

Mais Charles n'eut pas toujours une chance égale. J'avais la manie de me ronger les ongles, je ne le faisais ni pour me nourrir ni pour mon plaisir, ni dans le but de porter atteinte à l'esthétique de mes doigts désœuvrés, j'y trouvais simplement une occupation. La réprimande, la honte, aucun remède ne fut efficace ! C'est alors que mes parents résolurent, du moins je le suppose, de se servir de Mercadier, en guise de "Deus ex machina" Peut être que lui ! Or donc un après midi, Mercadier entama une interminable leçon sur les multiples dangers que comportait cette manie, en y mettant un accent tellement fort que je me sentais tout envahi de sueurs froides, je voyais mes doigts tomber en déliquescence, et mes pauvres mains devenir d'informes moignons.

Lorsque, M'sieur, M'sieur

Va

Ah que cet air pur est ravigotant !

Quand je revins, Mercadier parlait d'autre chose, puis il se passa quelques minutes,

M'sieur, M'sieur, fit Charles d'un geste quémandeur !

Non tu en viens

Mon pauvre Charles,  tout penaud fut contraint à la continence jusqu'à la plus proche récréation.

Et mes ongles dites-vous, mes dents continuèrent de faire office de ciseaux jusqu'à ma majorité.

 

Côté Cours et Préaux

Lorsque le matin à 8 heures, le sifflet de Mercadier modulait d'un appel bref la rentrée, les écoliers faisaient eux-mêmes le rang, il se formait trois longues files serpentines, et devant la porte de chaque classe, une de ses files prenait naissance. Le caquetage étant encore autorisé, il s'en élevait un brouhaha à sonorité tempérée. La cérémonie Inspection-Propreté débutait, la paume présentées d'abord, ensuite les revers de la main, et enfin au tour du visage. Quelque fois, l'œil inquisiteur de Mercadier plongeait au plus profond du creux de l'oreille, pour déceler si le jaune secrété n'avait pas tendance à déborder ! Malheur aux malpropres ! Sous les rires des biens lavés, ils étaient priés de se rendre sur le champ, en vue de procéder sans délai à leur toilette, auprès de la pompe communale prévue pour étancher notre soif et aussi pour cet usage, le pan de leur blouse étant utilisé comme serviette. Ils s'entendaient aussi en outre, à seriner comme règle de conduite "En toute saison, il faut procéder à son nettoyage matinal, torse nu, devant une fontaine fournissant de l'eau à volonté".

La cour servait aussi de terrain de sport, nous y pratiquions la gymnastique, la boxe et le bâton. Chaque citoyen devait savoir se défendre par ses propres moyens. On n'a pas toujours à portée de la main un sabre ou une arme à feu ! Alors on nous inculquait les rudiments de la boxe. Oh bien sûr ! On ne nous faisait pas se battre entre nous, en combat singulier, les batailles réglant les différends, c'était pour les récréations. Nous apprenions donc les figures de la boxe, aux difficultés savamment échelonnées.

Cela débutait par quatre directs, puis par la protection du visage, avec l'avant-bras gauche, cependant que le droit projetait un sournois coup de poing sous le menton. Ensuite, avec les bras et le corps rejetés en arrière, on donnait un bon coup de revers du pied droit pour atteindre le tibia. Pour continuer, on mettait le corps perpendiculairement avec les poings fermés et ramenés à la hauteur de la braguette, on levait la jambe droite, en la pliant et on la détendait subitement, comme un ressort, et vlan, un violant coup de la plante du pied dans le ventre de l'agresseur. Ensuite un petit saut sur la gauche pour châtier le second agresseur. Si on utilisait la série complète, les quatre points cardinaux étaient nettoyés, l'un après l'autre. Nous y mettions de la rage et de la fureur avec de l'acharnement. Nous sortions toujours vainqueur et toujours indemne de cette lutte solitaire. J'aimais bien cette boxe platonique.

Le préau, lui, abritait les agrès. J'étais loin d'être un athlète, mes bras étaient dotés de muscles faiblards. Quand il fallait monter à la corde lisse, ou pas lisse (à nœud), j'avais beau tirer une langue de bœuf, en guise d'encouragement, je me hissais d'un mètre à peine ! Quand il fallait opérer un rétablissement au trapèze ou aux anneaux, je demeurais lamentablement suspendu, avec les jambes dans le vide ! Quand il fallait exécuter un soleil à la barre fixe, je restais inévitablement à mi-chemin la tête en bas ! Quant à sauter sur le cheval, qui était un chef d'œuvre de Linon le réputé menuisier, mon ventre s'obstinait à ne pas dépasser la croupe lisse dépourvue de queue. Physiquement donc je n'avais rien d'un hercule, ainsi que le pauvre Charles d'ailleurs. A notre décharge nous étions par rang de taille les derniers, Charles était toujours au terminus ! Quand à mon beau bâton bleu, couleur de hampe, qui me dominait de sa hauteur, il acceptait bien d'être élevé, de passer derrière le coup, d'être tenu au-dessus de ma tête, et pointé comme une lance, mais il refusait obstinément de tourner en moulinet ! J'ai toujours eu un faible pour cette maladresse.

 

Mes débuts en musique

        Ma mère décida que nous devions apprendre la musique. Les sœurs furent chargées de cet office, l'une d'elles était pianiste du moins je le suppose, car je ne l'ai jamais vu jouer de mes yeux, enfoncer une touche d'ivoire ! Toute sa personne était consacrée au bon Dieu. Nous consacrions ½ heure à l'exploration du clavier, en étant assis sur le tabouret à tête plate, ronde, et qui était rembourrée, il était maintenue par une énorme vis, qui était suffisamment surélevée pour corriger l'exiguïté de notre taille. Ainsi nous tapotions les pieds ballants, nos exercices et nos morceaux. On consacrait ½ heure à la mise en cervelle des rudiments de théorie musicale, selon le solfège de Claude Augé, et aussi à la réclusion dans une pièce contigüe pour pianoter et ressasser, ce qu'il nous avait été prescrit d'apprendre.

Combien de fois le pauvre Charles fut-il surpris en flagrant délit de pause rêveuse, inopinément interrompu prestissimo par sœur pianiste, qui revenait en poussant toute une gamme de soupirs ! Nos leçons eurent cette durée jusqu'au jour où le fils du percepteur, l'écolier "Roger Bonneville" fut admis à partager avec nous cette nourriture spirituelle. Dès lors, nos cours furent amputés de quelques minutes. Or le dit Bonneville, qui en qualité de fils de fonctionnaire fréquentait la laïque dans la même classe que nous. Il était nanti d'un naturel plaisantin. Nous le vîmes un jour arriver déguisé en bonne sœur, bien que ce ne fut pas l'époque du carnaval. Il avait plaqué sur sa poitrine, pour simuler l'immaculé et vaste rabat empesé, un numéro de la "Dépêche", qui était un grand journal Républicain et Anticlérical, honni et exécré par les biens pensants. Il connut un franc succès, de notre part seulement ! Quelques temps après, il ébranla à toute volée, la sainte cloche conventuelle, cette manœuvre eut pour effet de faire précipiter, hors de leur classe, les filles et leurs sœurs éducatrices. La mère supérieur, fit savoir au père du petit farceur que puisque ce dernier se sentait des dispositions supérieures pour jouer de la cloche mi corde, à celle pour apprendre le piano pluri corde, il se devait de le conserver à la maison. Pauvre Bonneville qui devait être tué pendant la guerre de 1914-18, bien que son père l'eut planqué dans une usine bien loin du front, Combien d'embusqués finirent par avoir le même sort !

 

La novice

         L'intermède passé, le train-train pianistique reprit piano-piano. L'avant dernière année, la baguette de bambou propice à la lecture musicale changea de manipulatrice. La toute nouvelle jeune et novice Sœur Thérèse, d'origine Montalbanaise, en devint provisoirement la dépositaire. En effet en me postant sur ses prières, à l'angle de la fenêtre qui avait vu sur la rue, de derrière le couvent, elle me chargea de guetter le facteur. Cet homme noiraud, à la barbe longue et bien peigné, était complaisant. Avant même qu'il pénètre dans le couvent. Je quittais précipitamment cet observatoire, je dégringolais en vitesse et me faisais remettre au-dehors les missives espérées que j'allais remettre à Sœur Novice, bien entendu ses documents échappaient à la censure de la mère supérieures. Et un beau jour de printemps Sœur Thérèse, jeta son froc aux orties, et s'envola rejoindre son mystérieux correspondant. Ses père et mère colportaient la rumeur publique, et l'avaient purement et simplement cloitrée pour s'opposer à leur mariage. Du plein moyen-âge. La mère Thérèse fut-elle l'émule de Rosine (Barbier de Séville) ou bien réinventrice d'instinct de la recette ! Mais quel remous dans le pays ! Les culs blancs baissaient le nez, et les républicains exultaient. Force fut à la mère de dénicher une autre artiste !

 

Feu et Hosties

       Mes enfants, aujourd'hui vous allez manger avec nous, nous déclara Sœur pianiste, lorsque nous eûmes consommés notre ration musicale. Nous poussâmes, in petto, une inaudible exclamation ! Le réfectoire nous parut immense. Il était meublé de longues tables avec des bancs garnis de kyrielles de filles, assise face à face en rang d'oignons. Elles étaient supervisées par la mère vénérée, Sœur converse qui était dans le coin, debout figée dans son uniforme particulier.

Sœur pianiste nous servie le menu communautaire. C'était des haricots en grains blancs (eux aussi étaient réactionnaire), il y avait un bout, de viande, le pain était à discrétion. Nous étions sur le point d'achever ces chrétiennes agapes, lorsque ma mère parut afin pour prendre livraison de ses jumeaux. Nous n'avions pas voulu, expliqua onctueusement la vieille mère, que ces enfants aient eu peur. De la grange dans laquelle Teulière le Charpentier, notre voisin, entreposait ses planches et ses madriers, elle était situé non loin de la maison, sur le même côté que la pharmacie, cette grange était en flamme, et lors de notre arrivée, il ne restait plus qu'un brasier malgré la pompe à levier, qui était actionné avec les bras, et les chaines de sceaux d'eau, le feu avait eu raison de la grange. Mais tous les meubles des voisins ainsi que les nôtres avaient été mis en sureté sur le trottoir. Quant à nous nous avions reçu le baptême des fayots, et comme prévu et entendu à 13 heures nous reprenions le chemin de la laïque, histoire de nous faire oublier nos émotions.

Un jeudi, les bonnes sœurs, nous utilisèrent Charles et moi, à l'ouvroir pour découper de belle hosties, pendant que les filles, brodaient, cousaient, rapetassaient (raccommodaient). Ces hosties se présentaient en grandes plaques rectangulaires, légères, dorées, imprimées de ciboires avec gloire, chacun entouré d'un cercle parfait (je suis l'Alpha et l'Oméga). Elles étaient l'œuvre de Pomadère, un pâtissier récemment installé dans le pays. Et deux heures durant, les ciseaux en mains, nous découpâmes consciencieusement des disques énormes et magnifiques, cependant que nous nous gorgions avec délices sans en laisser perdre une miette des innombrables retombées. Ce fut une astuce des sœurs et un salaire pour nous. Par quelle aberration nous avaient elles embauchés, elles le savaient bien que nous étions Huguenots ! Oui, mais elles savaient aussi que d'un seul geste rituel, le curé consommateur possédait le pouvoir de les exorciser ces hosties.

 

Le crépuscule des filles de Dieu

         Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, ce fut nous les garçons de la laïque qui furent les premières victimes de cette fameuse loi sur les congréassions du 1 juillet 1901, nous nous sentions frustré, dépouillés, volés. En effet, à l'angle de la route nationale via Caussade et de la rue de notre école, qui se poursuivait jusqu'au chemin rocailleux ou gisait le sanctuaire encombré de vieilleries de la dame Duburg. Il y avait l'immense pré de Lacan, que nous avions annexé d'autorité, pour servir de théâtre à nos ébats en dehors des heures d'assiduités obligatoires.

Or un certain jour de 1901, des terrassiers s'en emparèrent, l'éventrèrent, le creusèrent dans la terre grasse et argileuse, jusqu'au roc (20 à 50 cm) des tranchées rectilignes et perpendiculaires. Ce pré magnifique fut la seconde victime, car c'était là qu'allait s'élever les pendants féminins de nos classes, agrémentés de logements pour les maitres avec en annexe une somptueuse construction à l'usage des moins de 6 ans. C'était là que désormais, les filles de Septfonds iraient apprendre de la bouche d'institutrices érudites, puisque titulaires du Brevet Supérieur et issue de la Normale, par exemple que nos ancêtres n'étaient pas l'Adam Clérical, mais bel et bien les Gaulois qui étaient une espèce de sauvages vivants au cœur de la forêt en élevant des cochons, auxquels ils se disputaient les glands doux. Ils étaient blottis dans des huttes rondes ou les fagots servaient à la fois de lits, de sièges et de combustible. Ils avaient de longs cheveux ainsi que de longues moustaches. Ils avaient aussi des druides avec des faucilles d'or, etc.…etc.…etc. Et plein d'autres choses curieuses, que nous les garçons connaissions depuis longtemps (c'était un premier essai d'égalité entre les sexes).

Enfin, les innocentes troisièmes cibles de la loi furent nos chères bonnes sœurs. Par nécessité, elles mirent leurs chignons au vent, elles endossèrent un costume spécifiquement et strictement séculier, avec une coupe sévère de teinte éteinte, austère et dépourvu de fanfreluche, ce qui n'allait pas sans arrachage de quelques plumes à leur prestige. Au prix de ce dur déguisement, la république tolérait qu'elles enseignassent librement, quand il n'y eu plus d'habit, ni de moines C.Q.F.D. Certes elles conservèrent bien quelques clientes, mais la concurrence était tellement déloyale ! Ici, paiement ! Là-bas, gratis, avec en moins l'ave Maria et en plus la qualité ! Alors les filles désertèrent le couvent, sa cloche et son claquoir. L'asile passa la main, et les mioches envahirent la maternelle.

 

Le dernier jour d'un écolier

         Rien n'est éternel sur cette terre tout au moins ! Le 31 juillet 1904, devait apporter avec lui les mêmes gestes quotidiens, rien ne semblait devoir marquer du sceau d'une exceptionnelles destinée.

Dans la matinée tous les deux Charles et moi, en conformistes invétérés, avions été exact au rendez-vous scolaire et biquotidien, aussi sagement que les autres jours ouvrables, nous avions montré nos mains face et pile et nos oreilles qui étaient d'une propreté impeccable du pavillon au tympan, nous avions écouté l'instruction civique, nous avions résolu approximativement, selon notre conscience professionnelle habituelle le problème du jour et boxé hardiment dans la cour, les quatre coins cardinaux.

A 13 heures moins le quart, après le déjeuner, imbue de confiance, notre mère nous lâcha vers l'école. La chaleur était caniculaire, les cigales chantaient à tue-tête et à gorge déployée, comme des choristes d'opéra. Les grands platanes en bordure de la route, aidée de nos chapeaux de paille aux rebords incurvés et abaissés, nous protégeaient de leurs ombres. Chemin faisant, nous discutions de l'emploi le plus judicieux à faire de cette éternité à potées de la main. Face à l'école, de l'autre côté de la route nationale, se trouvait la propriété Lacan, c'était une grande ferme avec un pigeonnier, sur lequel de mon banc de classe, j'avais vu tomber la foudre, on pouvait y accéder par un petit pont qui enjambait le fossé, sur chaque côté de ce petit pont il y avait un petit parapet en pierre de taille. Arrivé à sa hauteur, nous aperçûmes assis à califourchon sur le parapet, deux camarades de classe, qui faisaient une furieuse partie de bataille, avec des cartes jouets. Debout à côté d'autres observaient passionnément et intéressés. Nous approchâmes, bien que sagement, nous nous apprêtions à regagner l'école !

Puis l'un deux s'écria : Pourquoi irions-nous en classe cet après-midi, c'est le dernier jour ! Nous emboitâmes le pas comme un seul homme derrière l'auteur de cette idée saugrenue, quittant à la hâte ce lieu dangereux au cas où Mercadier nous aurait vus par la fenêtre ! Jouissant librement de cette liberté impromptue, nous vadrouillâmes de-ci, de-là dans les rues de Septfonds, jusqu'au moment où nos pérégrinations nous conduisirent sur le chemin de St Cyr, où dans le jardin de Lacan, un gros poirier nourrissait une nombreuse et juteuse population. Deux camarades escaladèrent le mur et grimpèrent sur le poirier, en un clin d'œil, ils bourrèrent leurs poches et revinrent aussi vite qu'ils étaient partis, puis généreux ils firent la distribution. Au six heures ½ fatidique, Charles et moi regagnâmes la pharmacie, avec l'innocence aux lèvres et l'œil de Caïn au cœur. Bénit soit cette école buissonnière, jamais je ne l'ai regretté, si ce n'est que ces diables de "Pérous" maraudés, dérobés, et absorbés, qui me sont resté des années sur l'estomac, en dépit de leur succulence, mais pas aux autres, ils avaient l'habitude eux !

 

A l'instar d'une sainte

Septembre 1904. En ce temps-là, les grandes vacances commençaient inévitablement le 1er aout et se terminaient inexorablement le 30 septembre, nous les grignotons d'un bel appétit. Cette année-là, notre mère, avait fiévreusement préparé notre trousseau pour notre entrée au Lycée. Elle avait employée, je ne sais combien de bobines de fil pour confectionner des kilomètre de couture, d'ourlets à la main, la machine à coudre était un ustensile inconnu, à cette époque chez les Carénou.

Quelques jours avant l'agonie des vacances, nous avions rencontré par hasard François Salan, qui connaissait depuis deux ans, les charmes et délices du pensionnat à Cahors, il nous avait lancé d'un ton moqueur et goguenard "C'est pour bientôt hein, cette rentrée" ! D'un air de dire, vous ne savez pas ce qui vous attend.

Nous occupions Charles et moi, le hangar, en ce dernier après-midi de liberté, Charles était assis par terre en bordure de l'extérieur, quant à moi je le dominais de haut, de très haut même, juché sur le trapèze, les jambes pendantes, et qui servaient de moteur à un meilleur balancement. Inopinément, je m'écriais : Charles j'entends des voix qui me disent "George reste ici, tu es bien". C'est vrai que tu les entends ces voix, me répondit-il, suavement en levant la tête.

Sous l'escorte paternelle le lendemain, la patache (diligence) de Delbrieu, nous trimbala jusqu'à Caussade, où le train tiré par une locomotive aux dômes de cuivre jaune, se chargea de nous transporter, en troisième classe, jusqu’à Montauban, (20 km). C'était des wagons en bois, avec des compartiments aux banquettes vernis, rembourrées avec des noyaux de pêche. Le prix du billet était de 1 sous du kilomètre, pour chaque place, bien entendu. Nous quittions l'état d'écolier pour accéder à celui d'élève.

 

Le Lycéen

(La Rohmerdière)

Les portes se referment

         Au commencement, il y eu Rohmer (le proviseur), ce fut le premier jour. Dès l'arrivée dans cette matinée du 30 septembre, vers 10 heures du matin, notre père conduisit à pied ses jumeaux résigné de la gare au lycée Ingres. La ville fut traversée de bout en bout. Après une courte attente, dans un étroit vestibule, la porte s'ouvrit, et nous fûmes en présence de Rohmer, le proviseur. Nous entrâmes, sur courtoise invitation, et nous nous assîmes devant le grand bureau. Mon père nous présenta et formula ses désirs, section A : Français, latin, Allemand. Nous entrions dans la carrière que mon père avait suivie trente ans auparavant, dans ce même Lycée, et qu'il avait eu la joie et l'honneur d'inaugurer ! Voici le texte fidèlement rapporté de la suite de l'entretien. Ils (c’est-à-dire nous, Charles et moi, la matière première), ils seront inscrits en 6ième, Savent-ils faire  une analyse logique ? (in petto, en voilà une question) comme si Mercadier n'avait pas fait de nous des érudits, en l'espèce, nous pensâmes d'un commun accord ! Ils trouveront ici, une atmosphère de travail.

Mon père demanda, faut-il leur laisser quelque argent.

Nullement, L'établissement pourvoit à tout.

Le proviseur  se leva, se dirigea vers un coin, siffla dans le sifflet en bois, d'un vert diplomatique, et pria le concierge de monter, afin de nous reconduire. En vertu du principe de pourvois à tout, notre père nous remit à chacun, un mignon porte-monnaie de cuir sombre, muni d'une fermeture métallique qui jouait le rôle de ressort, au moyen de deux sphères minuscule, émettant un discret et délicieux déclic. Il avait été acheté sur les allées Mortarieu au bazar Montant, lors de nos pérégrinations de l'après-midi. Il glissa dans l'un et l'autre un timbre de 3 sous sur lequel était dessiné une figurine verte sombre de la semeuse, il compléta notre équipement par le don d'une enveloppe contenant le nécessaire pour rédiger nos premières lettres.

Surtout n'oubliez pas de nous nous écrire au plus vite ! Nous dit-il. Sur ce, son train était à 16 heures 30, et heureux du devoir accompli, la prunelle sèche, sans l'ombre d'une apparente émotion, il nous laissa seul dans la salle des pas perdus, seul en tête à tête face à notre destin. Notre septennat débutait.

Premier contact en classe le lendemain ! Le sexagénaire, auteur des "chansons agnestes" et professeur de Français et Latin, "Auréjac", nous déclara tout de go,

La prochaine fois, vous apporterez chacun deux cahiers, l'un pour le Français, l'autre pour le Latin, plus un cahier de texte. Charles et moi nous échangeâmes un regard atterrés, le monde extérieur nous étaient interdis, nous en étions coupé, enfermé, vissé, et voué à une réclusion sans issue ! Pour tout le matériel, nous avions 5 plumes, un mesquin porte-plume vernis, et agrémenté de cercles noirs, nous avions bien quelques feuilles blanches, doubles et vaguement "papier ministre", mais c'était une donation généreuse reçu à l'étude. Passe encore pour les livres, car le bibliothécaire nous en remettrait un lot, dans trois heures.

Alors de classe en classe, depuis le mathématicien "Arsimoles" jusque y compris le théologien "Hugues", en passant par l'historien-géographe "Marty", et le ichspreeche Deutsch "Fontaines", c'était encore et toujours la même litanie. Les situations désespérées, ne reste pas indéfiniment désespérées, car toujours surgit une bonne âme pour dénouer l'indénouable, ce rôle fut confié au concierge. Nous lui confions combien était réduit nos moyens, comparé à l'énormité de nos besoins. Il consenti à combler les déficiences de l'officiel et pourvu à tout. Les vitrines de sa loge regorgeaient de piles de cahiers d'épaisseurs variées, ainsi que des couvertures portant la couleur or du "Lycée d'Ingres", il y avait aussi des buvards, des protèges cahiers, et même des sous mains recouvert de toile cirée noire, on se serai cru chez "Patass" (notre commerçant de Bazard), mais un Patass d'une toute autre envergure, il avait l'habileté de ce petit commerce

Nous recevions bien, chaque semaine, des mains de l'économe, une jolie somme d'argent, du modèle le plus exigu, bien sûr, (0.50 centime), mais c'était le sacro-saint argent de poche que nous avions. Lorsque nous fûmes en troisième, nous priâmes notre père de pousser sa générosité hebdomadaire, jusqu’à 0.75 centimes, qui était le tarif en vigueur d'ailleurs pour les grands.

 

Gibus et Redingotes

Le Lycée d'Ingres et son territoire constituaient une sorte de royaume dans la république. De sa constitution émanait un parfum médiéval et fédéral. Le proviseur Rohmer en exerçait le pouvoir absolu. Il dominait, il était l'unique censeur. Ensuite venait Lapeyre le censeur, puis venait les professeurs, puis venait le menu frotin des pions, puis venait l'économe et la domesticité qui était assimilables à la noblesse et au clergé. Enfin, nous les élèves formions le substrat, la matière première, l'élément façonnable, récompensable, cultivables, punissables à merci ! Nous étions dépouillés de tous droits. Le redouté Rohmer, qui était de souche Alsacienne, combattait la modestie de sa stature, en n'en laissant pas perdre un pouce. Et il renforçait la sévérité de sa physionomie par l'étalage d'une barbe frisée, blanche, et socratique, ce qui était une marque éclatante de sagesse, et un symbole permanent d'une autorité, qu'il ne se lassait pas de faire perpétuellement ressentir.

Lapeyre le censeur, était de souche méridionale. Il était légèrement vouté, et portait une petite barbiche pointue à son menton, et sous son nez il y avait une bonne moustache. Il n'était ni trop gros ni trop sec. Sa fonction était surtout d'user ses semelles dans les couloirs.

J'eus le privilège de les espionner, un jour qu'un professeur s'était débarrassé de mon indésirable présence temporairement. A l'affût dérobé à leur regard par un massif pilier de briques dont je faisais le tour au fur et à mesure de leur progression, cela m'assurait une bien heureuse impunité. Ils allaient chaussés de souliers noirs, surplombés par des pantalons noirs, qui étaient battus par les pans d'une redingote noire. Ils étaient coiffés d'un haut de forme noir. Ils marchaient en silence, d'un pas peu hâtif, le censeur dépassait d'une tête son supérieur, qui portait une serviette sous le bras.

Ils pénétrèrent dans une classe, imbibés de majesté. Leur gibus elliptique à la main, découvrait l'insondable profondeur de la coiffe, tapissée d'un tissu de soie immaculé. Les élèves se levaient d'un bon et se rasseyaient presto sur l'ordre professoral. Alors débutait la cérémonie ! Le censeur, la liste à la main égrenait les noms par ordre de mérite et marmonnait les notations. Le proviseur, lui se contentait de hocher d'une tête approbative ou désapprobative, il usait sempiternellement des mêmes bien, assez bien, c'est honnête, vu la pauvreté de la langue française en ce genre d'expression. Cependant, pour les notes hebdomadaires du vendredi distribuées par le maitre d'étude, il se laissait aller à un, "les semaines se suivent mais ne se ressemble pas", où il s'efforçait d'y insérer comme un vague regret ou une triste déception, et lorsque un mauvais son de cloche s'envolait de la fissure de sa barbe et moustache ! Quelle abomination !

La cérémonie terminée, sous les regards des élèves et du maitre debout, tous deux se dirigeait avec solennité vers la porte, le petit et le grand derrière. Ce dernier non pour avoir sa ligne d'horizon tangente au crâne du petit, mais pour se conformer au protocole.

 

Indignités, Dignités

C'était un principe strict et maternel, exclusivement dans la chambre à coucher, il nous était permis de nous laisser aller à toute chose insolite perçue par l'ouïe d'abord, et par le nez ensuite, Charles et moi, jouissions jusqu'à l'abus de cette tolérance. Hormis ce lieu, le silence était de rigueur. Charles transposa naïvement cette règle familiale au dortoir communautaire. Et un beau matin, il mit au roulement de tambour du virtuose Constantin, un point final éclatant, à vrais dire chef d'œuvre inégalable, sonore à souhait, et apte à ressusciter le tympan du plus sourd, du fils glorieux des fayots assimilés, pendant le sommeil. Aussitôt cul de singe, le pion bondit de son estrade, qui était sa chambre à coucher, et qui était cernée par des rideaux jaunes, avec son index justicier pointé sous le nez de l'innocent coupable, vous aurez zéro de conduite pour incongruité, s'écria-t-il ! Ce symbole du néant, sa mua en deux heures de retenue, qu'il purgea le jeudi suivant sous la surveillance du calligraphe "Buron", professeur d'écriture pour les sixièmes B? Et Charles racheta sa dignité par l'élaboration d'un devoir supplémentaire, car on était en pleine réforme dans l'Instruction Publique, suppression des odieux "pensums", (100,500, 1000 lignes rébarbatives moyenâgeux) qui était inapte à ouvrir l'esprit.

Mais à propos ! Ces suppléments instructifs, faisaient-il l'objet d'une correction ? Pas le moins du monde, Le vocable changea, et l'odieux resta.

Moi aussi je le confesse, j'étais de temps à autre envoyé œuvrer chez Buron, par la faute d'un pion incompréhensif, mais jamais par un professeur. Nous les pensionnaires, nous étions perpétuellement surveillés, espionnés, mouchardés au censeur. Rien d'étonnant que j'aie pris toute hiérarchie en grippe, et ceux pour toute ma vie.

 

Sage et sage

Pièce en trois actes

       1er acte : J'étais en seconde, certain jours, vers midi, conduit par le pion omniprésent, nous nous dirigions, en rang plus ou moins pagailleux, vers le réfectoire. Depuis quelques instants le camarade qui me suivait, ne cessait pas de m'asticoter, par des quolibets, qu'il voulait spirituel, alors que j'avançais paisiblement en devisant avec le fort et pacifique Géli. Excédé, je lui lançais un "Merde" d'un mâle et retentissant accent. Une main s'appesantie aussitôt sur mon épaule :

Carénou vous passerez dans mon bureau après le repas ! Ces paroles à l'encontre la mienne n'avait rien emprunté à notre glorieux passé, et avait pour auteur Bayle, le successeur de Lapeyre depuis une paire d'année. C'était un homme de grande prestance au visage  caché à demi derrière une barbe cuivrée, comme celle  dit-on du sinistre Néron.

Toutefois cette infime fissure du langage (pour moi) prenait (pour lui) une proportion d'inquiétante crevasse.

Vous serez privé de sortie dimanche prochain, à moins que ! Vous ne compensiez votre faute par la remise d'une exception. Cette denrée était fabuleusement rare dans mon portefeuille ! Indigent à perpétuité, j'étais incapable de payer une telle rançon.

2ième acte : Le lendemain, jeudi à 13  heures, Le concierge  vint nous appeler  au parloir, c'était la visite trimestrielle de notre père, il venait d'acquitter à l'économat les frais de pensions et autres broutilles annexes.

Tu sais papa dis-je, aujourd'hui le censeur ne m'autorisera pas à sortir dimanche.

Comment, qu'est-ce que tu as donc fait de si grave ?

Alors tout bas, en confidence, dans le creux de son oreille, je lui chuchotais ce mot, légué par les Romains, francisé par les gaulois, non éculé par les siècles, inusable, impérissable et glorieux.

Bon, suivant l'usage, rendons-nous chez le censeur, dit-il, désinvolte !

Comme chaque trimestre, je viens vous demander, monsieur le censeur, la faculté de prendre mes enfants, cet après-midi.

Je ne puis, monsieur, accorder cette faveur qu'a Charles, Georges est punis.

Qu'a-t-il donc fait de si grave, s'écria hypocritement mon père !

Tachant de rougir, telle Nausica surprise par Neysse, le motif fut énoncé, en termes épurés, choisis, académique. Oh ! Si ce n'est que cela, monsieur le censeur, alors moi, je resterais perpétuellement dedans, S'exclama mon père ! Qui put jouir de la compagnie de ses jumeaux de seize ans.

3ième acte : Le lendemain Bayle me convoqua.

Puisque monsieur votre père n'attache qu'une infime importance aux écarts de votre langage, débuta-t-il, d'un air attristé, vous allez vous assoir à cette table et rédigeait moi une dissertation sur la politesse !

Mon œuvre parachevé, je la soumis à son sens critique.

Mais voyons, dit-il, la politesse est destinée aux rapports entre les personnes, vous l'avez noté : Mais la politesse envers soi-même ne peut exister, ainsi que vous l'écrivez !

Mais si, monsieur le censeur, mais en s'abstenant de prononcer des mots grossiers quand on est seul !

Depuis, cette aventure, l'estime qu'il me portait alla grandissant. J'ajouterais que le surlendemain dimanche, je sortais.

 

Dignités

Dignités ou indignités n'étaient pas le fruit d'une décision unilatérale de la part de l'indignitaire ou du dignitaire, il les recevait ou les subissait, suivant les sentences des détenteurs de la haute ou basse justice, le proviseur, le Censeur, et toute la kyrielle… etc. Toutefois, les unes et les autres ne constituaient que des exceptions, des sommets ou des dépressions sur le graphique individuel du train-train quotidien.

 

Un système bicéphale

Tout un système gradué permettait aux malheureuses victimes de tomber dans des pièges de l'indignité, un rachat absolutoire, calculé en raison directe de l'énormité de l'infraction. Les peines s'échelonnaient de la retenue simple (1heure), au double (2 heures), jusqu'au renvoi temporaire, en passant par la privation de sortie. Quant à moi, les sévères mais justes sentences, m'ont obligé bon grés, mal grés, à butiner les fleurs de ses herbes amères.

Un système symétrique permettait au vainqueur des pièges dissimulés dans les sujets de composition, ou des traquenards tendus par les lois de l'établissement, d'accéder à une dignité calculée en raison directe de l'énormité du mérite. Les sévères, mais justes sentences, m'ont autorisé à butiner les fleurs mielleuses de ses herbes enivrantes.

Or, il existait une mesure légale du mérite, une sorte d'échelle des valeurs, ou tout dignitaire recevait un satisfécit, et les satisfécits prouvaient qu'ils n'avaient pas été inventés pour le roi de Prusse. C'était les "exceptions" (survivance coriace des universités du moyen-âge), c'était des sortes de billet de banque nominatif, inaltérables, indévaluable, car ils étaient gagés sur la marche des aiguilles d'une horloge. C'était une monnaie forte, très forte, de bon aloi. Toutefois elle était démonétisée d'une année sur l'autre.

Les petits formats bleu sombre, valaient deux heures, ainsi que les diplômes de second en composition, quelle que soit la discipline. Les grands formats rose, valait quatre heures, ainsi que les diplômes de premier en composition. Et les exceptions, à peu près inutiles aux bienheureux externes, constituaient un trésor, pour tous ceux qui comme Charles et moi, étaient domiciliés 9 mois durant entre les murs infranchissables, (2.50 mètres environ de haut), de la Rohmerdière.

 

Sorties et papier monnaie

En effet, le Très Haut, dans sa miséricorde, nous avait octroyé, à nous les humains, son Saint Jour, et dans sa divine pensée, le Saint Jour suivant devait être l'exacte réplique du jour précédent. Mais M. M. les universitaires ne furent pas du même avis. Pour eux, il y avait les dimanches et dimanches, les uns démocratiques et les autres aristocratique, consacrés aux sorties de leurs reclus. D’où une subtile distinction entre les sorties générales, et les sorties de faveur, avec comme corollaire, la nécessité de les répartir en deux lots égaux alternés (2ième principe républicain), comme les chœurs antiques aimés des muses. Or donc les deux sorties générales étaient gratuites de droit, afin que l'élève puisse respirer une fois par quinzaine, un air autre que celui de l'instruction publique.

Les sorties de faveur, étaient en sandwich avec les premières, elles étaient réservées aux plus méritants. Mais cette faveur, n'avait de faveur que le nom. Il fallait la payer en se dessaisissant d'une parcelle de la monnaie en cours. On achetait la liberté moyennant la remise d'exceptions, 4 heures pour la journée entière (10 heures à 20 heures 30), ou bien, 2 heures pour la demi-journée. Ces exceptions étaient gagnées au grincement des plumes et au savoir des leçons. Tant est si bien que nos deux premières années, nous usâmes Charles et moi des sorties générales avec M. Py, le musicologue, le besoin de l'étrange monnaie ne se faisait pas trop sentir.

Il en alla autrement lorsque le pasteur Salles, qui était le successeur d'Hugues le rasoir à l'orphelinat, se soit mis de la partie. Heureusement que son métier de pasteur, l'appelait aux Carmes le dimanche matin, où il sermonnait ses ouailles, par un discours appris par cœur. Puis il faisait parfois, les jours ouvrables, un ensevelissement ou un baptême. Il n'en restait pas moins, qu'un dimanche sur deux, il fallait avoir en poche le fameux sésame bleue "ouvre-toi", et payer d'avance, car la maison ne faisait pas crédit.

J'ignore comment s'y prenait ce diable de Charles, il avait toujours de quoi honorer (d'ailleurs en philos, le roux moustachu et crachotant "Cazals", professeur de la sagesse, le gratifia d'une inscription au tableau d'honneur ! Peut-être que Charles devait cette originalité au port d'une barbe noire frisotante nouvellement né ! Où bien à son mérite, ou au mien Cazals voulait peut-être me rendre hommage, parce qu'il se souvenait qu'en juillet précédent j'avais obtenu au bac la meilleure note de l'Académie, 26/40 ! Non, jamais au grand jamais, je n'ai connu une pareille gloire !

Quant à moi, il m'arrivait d'être sans sésame en la matière. Qu'à cela ne tienne, Dieu, ou plutôt l'homme de Dieu y pourvoyait, le pasteur Salles sortait un imprimé bleu de son calepin, il le gribouillait de son écriture de chat. Il préférait peut être ne pas priver sa fille Henriette, de jouer au piano avec moi à quatre mains ! Quand on se contente d'être chaque trimestre premier en musique, premier en instruction religieuse et second sur trois en grec.

Quelle curieuse survivance de la loi Franque sur les compositions. Les dites exceptions pouvaient être utilisées comme rachat de peine, 2 heures de retenue = 2 heures d'exceptions. Payez, et vous serez reconsidérés.

 

Silhouettes

Le pipelet, du nom d'Antoine.

Après Rohmer, le personnage le plus important était le pipelet, je n'hésite pas à le placer avant monsieur le censeur, bien qu'il n'eut droit, ni au noble gibus ni à l'artiste en redingote, son gite était comme il se doit à l'entrée à droite de la salle des pas perdus, pour veillées aux sorties tumultueuses des externes, de 10 ou 11 heures et à 16  heures, il devait discerner si dans ce flot bruyant, il ne se noyait pas volontairement quelques pensionnaires. Pour eux il fallait se doter d'un œil vif, rapide et surdoublé de dons de physionomiste.

Peu soucieux de ce péril, l'ignorant peut-être, et à coup sur le bravant, le jeune Eychenne, un gris jour à 14 heures en octobre, peu après la rentrée, il tenta et réussit l'évasion. Joyeux de la liberté reconquise, il se dirigea vers la gare, et acquitta le billet avec son argent de poche puis prit le train. Il en descendit à la station connue, il accomplit une marche nocturne de 4 km, sous une pluie battante, puis vers 21 heures, fourbu et trempé, haletant et satisfait, il put enfin tirer le pied de biche pendu à la porte du domicile paternel, à l'école d'Agriculture d'Ondes (Haute Garonne), dont son père était le Rohmer. Ebahi, stupéfait, furieux son père le recueillit, l'envoya au lit, et dès le lendemain matin, il le ramena au lycée d'Ingres et le remit à l'autorité de son collègue redouté.

Pour lui enlever toute envie de récidive, le réintégré Eychenne se vit condamné à un mois de privation de sortie, ce qui le dégouta à jamais de cette existence de reclus. Rétif, indomptable, tel un étalon épris de grand espaces, il contraignit à la longue, son père à l'extraire de ses quatre murs.

Si le pipelet n'avait exercé que cette double fonction de cerbère et de filtre, et par intermittence tenu des conversations utilitaires avec le proviseur, par le canal du tuyau vert et à sifflet, il aurait coulé une vie farniente. En conséquence tous les matins, il s'introduisait dans les classes sans frapper, pour tendre plein de respects au professeur, le cahier de correspondance, qui procédait à l'appel. Certain jours, il interrompait le cours, et muni d'un petit cruchon jaune à demi-vernis, au col étroit et emmanché d'un long tuyau, en gestes précis et prudents, il remplissait d'encre noire, chaque encrier qui était prisonnier dans un trou rond, percé dans le pupitre, Antoine, pressait avec dextérité entre le pouce l'index, au moment propice, l'extrémité du tuyau pour éviter tout risque de débordement.

Pendant l'hiver, il faisait la tournée des poêles, il les ravitaillait en houilles, il veillait à la combustion, puis il plaçait au-dessus des poêles, méticuleusement, la petite cuve de terre cuite remplie d'eau, génératrice d'une bienfaisante humidité.

 

Cruche et pain sec

Dans le "pourvois à tout" dit par le Rohmer, le gouter était compris. Chaque après-midi, inéluctablement à 16 heures, le pipelet arrivait sous le porche, accédant à la cour, porteur d'une corbeille à linge, sous son bras et d'un arrosoir sous le bras en fer dépourvu de pomme, mais plein d'eau. D'une main, il distribuait à chacun, un cylindre de pain, propre à calmer la faim, puis il posait son arrosoir, et prenait le récipient à la boisson limpide et hop, il le remplissait et à demain.

Pourquoi ce régime, pain et cruche d'eau quotidiennement à heure fixe. Ce traitement était infamant, hors des principes maternels d'ailleurs, en cas d'incartades, c'était l'estomac en l'occurrence, qui devait souffrir de la sanction. Notre mère avait été avertie cependant que cette collation monacale, pouvait sans inconvénient subir quelques tempéraments, à condition que les parents fournissent à leur frais, le superflu. A cet effet, une salle obscure et sans fenêtre, avait été aménagée, pour conserver les provisions individuelles, qui étaient déposées dans un coffret en bois posé sur une banquette et fermé par un cadenas, dont chacun conservait précieusement la clé. La recette était on ne peut plus enfantine, mais son maniement, combien délicat ! Le titulaire de cette accumulation de vivres secs, devait à ses risques et périls, s'assurer de quelques 75 rations par trimestre !

Le parcimonieux Charles avec son médiocre appétit, parvenait à résoudre cet épineux problème avec une telle virtuosité, qu'il en arrivait à la possibilité de se gaver, à l'instant même ou d'autres, comme moi connaissait une âpre disette, non susceptible d'une quelconque attention. De cette parcimonie, il en appliquait rigoureusement leurs principes, jusqu'à la gestion de son argent de poche.

 

Finance et cirque

Or, une année, le Lycée d'Ingres ouvrit toute grande ses portes de la classe de 6ièmeB, à une recru de marque, "le fils Pinder". Il était anglais, gentil, aimable et protestant. Charles, d'autre part à force de ténacité, d'évictions draconiennes de toutes les tentations onéreuses, de renoncements ascétiques, tenant ferme bourse fermée, avait fini par se trouver à la tête d'un petit capital de trois francs, (six fois les 50 centimes hebdomadaires). Charles pourrais-tu me prêter de l'argent, sollicita un jour en français, le fils Pinder, délaissant pour une fois sa langue maternelle. L'âme de Charles se révéla-telle subitement à lui semblable à  celle d'un banquier, toujours est-il que les trois francs transitèrent du portemonnaie fraternel à celui de l'enfant du cirque. Le père Pinder était anglais, gentleman, respectable, et surtout propriétaire d'un cirque important, qui prenait ses quartiers d'hivers à Villedieu, tout à côté de Montauban. Il fait sa cavalcade à travers toute la ville, avec tous les artistes et tout le personnel, ainsi qu'un groupe d'éléphants dressés, Le clou de cette cavalcade, c'était le célèbre char à gradins, haut d'un étage, qui était tiré par 36 chevaux, et qui était bourré de musiciens.

Quand un père promène ainsi dans les rues de toutes les citées, au vu et au su de tout le monde une telle fortune, nul ne peut douter de la solvabilité de son fils, Tel portefeuille paternel, tel porte-monnaie filial. Le remboursement se faisait attendre.

Georges, crois-tu qu'il me les rendra mes trois francs ? Me questionna le créancier, d'une voix qui perçait l'angoisse !

Il les rendit en nature, de manière collective si l'on peut dire. Le jeune Pinder ne connut qu'un an les délices du pensionnat. Sa langue maternelle était l'anglais, il éprouvait trop de difficultés et un déracinement trop profond de son propre milieu. Protestant, le pasteur Salles le faisait sortir en même temps que nous.

Il s'en souvint ! Lorsque l'année suivante le cirque s'arrêta à Montauban, la famille Salles et nous, fûmes invités à une représentation. Nous admirâmes alors l'adresse et la dextérité du jongleur junior. Il avait trouvé sa voie, et Charles n'a pas retrouvé ses 3 francs !

 

Mission et commissions

A 13 heures, en un printemps printanier, un dimanche ensoleillé, Henriette, 18 ans, avec un jolie visage, légèrement grassouillette, bien moulée, puis bien gantée, et élégamment vêtu se présenta à la salle des pas perdus.

Monsieur, je viens chercher les fils Carénou (17 ans)

Le pipelet : C’est de la part de qui ?

De mon père, Le pasteur Salles !

Le Pipelet : Impossible Mademoiselle, Aucun Lycéen ne peut être confié à une Lycéenne !

         Henriette dépitée se retire et va rendre compte du piteux échec de sa mission.

Quelques instants plus tard, une jeune fille (16 ans), de mise modeste, pénètre émue dans la même salle des pas perdus.

La Jeune Fille : Monsieur, je viens pour faire sortir les fils Carénou !

Le pipelet : De la part de qui ?

La Jeune Fille : De Monsieur le Pasteur Salles, chez qui je suis placée !

Le pipelet : C'est bon, je vais les chercher.

Ce qui fut refusé à la propre fille du pasteur, fut accordé à la bonne, plus jeune !

 

Un rafistoleur de carrière

Le factotum (homme d'entretien) gardait cachée son identité véritable, sous ce terme savant, rappelant vaguement l'histoire naturelle, en remontant, qui sait, à Charlemagne et à ses écoles, ou plus haut peut-être encore ! Il œuvrait dans une salle du rez-de-chaussée, loin des études, loin des classes, dans une oasis de paix, avec une vue sur le jardin botanique, et sur un vaste parc. Il disposait de tout l'attirail complet du parfait menuisier, en pataugeant dans un océan de copeaux entirebouchonnés, issus de la varlope. Il rafistolait de tout et était en perpétuelle disponibilité. Un peu âgé, glabre et chauve, il était convenablement ridé, son visage et son autonomie paraissaient imprégné de la même sécheresse que le bois qu'il travaillait. Il était bon enfant, serviable. Il n'hésitait pas à se dessaisir d'un petit morceau de bois et de vous en faire don, sur notre demande.

Grâce à cette générosité, j'ai connu le plaisir de me sculpter au couteau, quelques transatlantiques, de 5 à 6 cm de l'étrave à l'étambot, et l'agrément d'emmailloter mes doigts de poupées curatives.

 

Mens sana in, etc.…

Notre dortoir était une longue, longue pièce de 30 lits en fer, qui se faisait face par moitié. Ces lits étaient placés sur un parquet ciré. Il y avait de nombreuses fenêtres démunies de volets, sous chacune desquelles était percé un trou d'aération. Elles étaient perpétuellement ouvertes, bien que le chauffage soit inexistant, lorsque la bise fut venue. Il y avait une seule porte d'entrée. Contre la cloison du fonds, il y avait l'estrade, avec ses rideaux (chambre à coucher du pion). De chaque côté, il y avait un passage pour accéder aux lavabos destinés aux ablutions matinales. Et sur la droite, il y avait le minuscule domicile clos de la chaise percée.

Or, comme ses amis les chats, Charles était affligé d'une insurmontable aversion pour l'eau froide ou non. Face à face avec le grand miroir communautaire, sous lequel attendait en vain le robinet en cuivre, il exécutait une retouche légère du peigne, pour rétablir approximativement la rectitude de sa raie, puis il faisait volteface et il étendait sa serviette à nid d'abeilles, chiffrée 15 sur la barre, sans en avoir humecté le moindre coin, (le gant éponge restait à inventer). Ce régime lui fit acquérir rapidement un cou de négrillon.

Mais quelqu'un veillait et même le surveillait ! Le claudiquant Cramossel, maitre d'études et Professeur d'histoire naturelle. Il faisait de temps en temps des extras, au dortoir, pour remédier aux défaillances momentanées du pion. Un matin, l'intérimaire Cramossel se promenait comme à l'accoutumé derrière les ablutionnaires, occupés devant leur robinet en action. Il eut l'œil attiré par le manque d'enthousiasme de Charles, et par la coupable noirceur de son cou. En deux pas d'inégales longueur, il fut sur lui, il lui arracha sa savonnette, il conquit sa serviette et lui poussa la tête sous le robinet, il l'y maintient malgré ses cris. Il la savonna, la frictionna, et la rinça avec rigueur, sous un véritable déluge d’eau. Le pauvre Charles en sortit ruisselant, avec le visage rose tendre et le cou rouge vif.

Je recommencerai à l'occasion, proféra Cramossel, en guise de conclusion.

C'est égal ! Quelle belle séance … Ah ! Je ris du malheur des autres (proverbe indien du Nord-Amérique)

 

Coutumes importées

A l'origine (en 6ième) aux toutes premières heures des samedis, nous étions conviés à prendre, un bain de pied individuel, dans des récipients blancs, émaillés, elliptiques et scellés, qui étaient alimentés en eau chaude par le fond, de la judicieuse utilisation du principe des vases communicants. C'est une méthode sans doute prônée par Cucua le physicien. Les pieds blanchis, les chaussettes sales reprenaient de plein droit leur place, en attendant les propres distribués le lendemain. Puis chaussés de nos brodequins taillés et cousus main, en peau de vache, nous quittions toujours en double file indienne et sous l'œil du pion, la salle embuée aux fades relents, et les couloirs retentissaient du bruit de nos semelles, élégamment ornées de clous à tête ronde, disposés en losange.

 

1905 Ententes cordiales

Or arriva aux oreilles du Ministre de l'instruction publique une nouvelle stupéfiante, les nobles fils des Lords jouissaient à Oxford, et ailleurs, de douches quotidiennes, même peut être de bains, (donne nous aujourd'hui notre bain quotidien). Il faut, s'écria le ministre, républicaniser cette saine coutume ! Alors nos bains de pieds bien français, allèrent rejoindre nos gaulois, bien français eux aussi. Le système purificateur anglo-saxon, vient du plafond par des pommes d'arrosoir, et nous fûmes aspergés chaque matin de sabbat, par série de huit, chacun blotti dans une cellule exigüe, et soustrait à d'éventuels regards indiscrets, par un discret rideau jaune, en guise de porte, bien plus pour démontrer aux cordiaux anglais, que nous n'avons en rien abdiqué à notre indépendance nationale. La douche nous fut infligée écossaise, les accents de la cornemuse furent remplacé par de grand cris, que des demoiselles éperdues n'aurait pas désavoué.

Le vent tumultueux des réformes ne s'arrêta pas la ! Venu, cette fois de Suède, il traversa d'un coup l'épiderme, le derme, le sous-derme, et s'attaqua aux muscles. Pouvait-on, en cette aube du XXe siècle, en ses temps de progrès, de la belle époque, et du "viens Poupoule", conserver les errements du XIXe siècle qui a sombré dans la nuit des temps. Donc, à bas la gymnastique de papa, génératrice de musculatures monstrueuses, semblables à celles des lutteurs de foire. Plus de cordes lisses ou à nœuds, ni d’échelle de même matériaux, plus d'anneaux, de trapèze, de barres fixes ou parallèles, ni d'agrès d'aucune sorte, juste bons pour les gymnastiques des sociétés de gymnastique.

Combien préférable était la gymnastique suédoise ! Quoi de mieux pour assouplir les corps des lycéens, que des élévations et abaissement des bras, ainsi qu'à la flexion des jambes jusqu'à l'accroupissement, et aussi des plongeons de l'échine en salamalecs répétés et profonds. On faisait aussi des torsions du torse vers les 4 points cardinaux (si possible). On faisait aussi des mouvements de la tête en la plaçant alternativement en équerre sur la colonne vertébrale, puis aussi on la projetait vers la poétique voute céleste et ensuite vers la prosaïque pointe des pieds. C'était une gymnastique, pour tous, budget compris, et sans risque d'accident ni de dangereuses transpirations. Elle était exécutée en cadence, lentement articulé 1, 2, 3, 4, avec pour accompagnement, le petit Castella, professeur de gymnastique, qui avait l'immense mérite de procéder seul, lui-même à son propre recyclage auto-didactiquement.

J'aimais ce genre d'éducation physique, qui favorisait mon horreur native pour toute fatigue musculaire. Merci, bien grands chers, quoique inconnus suédois, bienfaiteur de l'humanité, en mon humble personne.

 

Le Docteur, compresses

Son nom véritable était Lacaze, Il était beau, grand, droit, et plus que septuagénaire. Il portait avec noblesse une chevelure de cygne. Il était épargné par l'âge, il avait une barbe blanche, abondante soigneusement taillée, comme celle de son maître Esculape, s'il en faut croire les bustes antiques.

Avec une science confirmée par un doctorat obtenu avant la découverte des microbes par "Pasteur". Il avait une expérience éprouvée par un demi-siècle de consultation. Il avait aussi une renommée flatteuse d'excellent praticien. Une infirmière travaillait avec lui. Elle avait un âge indéterminé, sèche au physique, elle était debout dans la cuisine de l'infirmerie, qui empestait le gaz de ville. Il rendait des oracles aux candidats malades

Tirez la langue, ordonnez-t-il, tout en tâtant le pouls

Vue et tacts étaient les deux sièges sur lesquels il assaillait son diagnostic. Un sombre hiver, Charles et moi, nous en fûmes pour la consommation outrancière d'un litre au complet chacun, d'huile de foie de morue, administrée tous les matins, à la dose d'une cuillère à soupe. C'était tant pour faire durer le plaisir, que pour nous ouvrir l'appétit, pour l'amer café décoloré par un semblant de lait, notre petit déjeuner. Pour notre père, ce liquide sirupeux et jaunasse, d'une déglutition difficultueuse, se cumulant avec un fumet antipathique de haute saveur, au gout persistant. Pour notre père donc, ce breuvage était exclusivement réservé à la vente, et non pas à ses délicats jumeaux. Le remède fut efficace, nous nous gardâmes bien de remettre nos pieds à l'infirmerie, sauf… !

Le pourvoi à tout, nous gratifiait tous les soirs à l'heure anglo-saxonne du thé, de 17 à 19 heures 45, d'une étude. Il fallait bien employer ses fameuses heures précieuses, quoique là, times no is money, à la lumière verdâtres des 4 becs-auer, ce time se muait en thèmes, version écriture de toutes espèces, propre à nous faire acquérir laborieusement un besoin bagage, apte lui, à ne pas nous laisser démunis devant les problèmes de notre future existence d'adultes. Donc entre 19 h 45 et 20 heures nous allions jouir de quelques repos intellectuels, en prenant nos ébats dans une salle dépourvue de meuble. C'était un apéritif sain avant le diner de 20 heures.

Les études des jeudis et dimanches, possédaient la particularité d'être "libres", c’est-à-dire réservée à des jeux assis, (dames, dominos, etc.…), ou à la lecture, les conversations à mi-voix était autorisées, il était même autorisé de traverser la salle pour discuter avec un copain.

Par un rigoureux jeudi d'hiver, au cours d'une de ces études, malgré de douillettes chaussettes de laine, (œuvre maternelle), le froid s'empara subrepticement de chacun de mes pieds, je me levais, et quittais la salle, mon pupitre et me plaçais vers le poêle ovoïde, au ventre devenu cramoisi par le charbon devenu incandescent et j'offrit à sa bienveillance ma semelle droite, en le survolant si je puis dire, l'eau de la petite cuvette chantait joyeusement, ses gros bouillons crevaient gaiement la surface, et moi je me laissais béatement aller aux délices d'un réchauffement pénétrant. Soudain je perdis l'équilibre et mon pied heurta violemment le rebord du récipient, j'abaissais presto mon pied, mais la cuvette bascula illico et l'eau se vida furieusement sur ma jambe nue, un bruit sec retentit (malgré l'humidité), les éclats jonchaient le sol.

Démolir une cuvette que va-t-il m'arriver, Seigneur, pensai-je !

Que va-t-il m'arriver, pensa aussi le pion, en blêmissant !

Le lendemain  matin, je fus bien obligé de me présenter, clopin-clopant devant le réparateur des dégâts corporels. Mon pouls, il ne le tata pas, ma langue, je ne la lui tirais pas.

Vous ferez un grand pansement à l'acide picrique, entourant la brûlure, ordonna-t-il à l'infirmière, quant à vous venez me revoir dans 8 jours avec le pansement intact. Intact ! Que de démangeaisons et de chatouillement, pour en arriver, presque là ! Mais infaillible fut le remède.

Infaillible et suprêmement économique était le remède prescrit pour expulser de la gorge, des microbes de plus en plus strangulateurs ! Nous n'avions surtout pas de sirops émollients, ni de chatouillements médicamenteux du gosier, propres à troubler le labeur de l'estomac, et à rappeler soudainement à la lumière du jour toutes choses en voie de trituration. Il suffisait simplement de placer, en cercle les malades aux voies rauques, autour du poêle de faïence émaillée, au centre du petit dortoir de l'infirmerie. De ce poêle émanait la douceur thérapeutique, de son feu de bois. Chaque enroué, chaque aphone posait son mouchoir, plié en long sur la partie supérieure du poêle, qui l'imbibait de chaleur, ensuite le malade le compressait sur son larynx. Or nul ne l'ignore, les microbes ont horreur de ça et s'échappaient de cet enfer.

Il y avait un noir, à vrai dire ce noir ne méritait que la moitié de son patronyme, sa peau n'était pas tout à fait noire, il n'était pas blanc non plus, il était mulâtre. Le lycée était déjà pourvu d’un noir avec l'artiste manieur de fusains, "Deslandes", le Martiniquais. Notre noir arborait des cheveux lisses et d'ébène, ainsi qu'une teinte de peau s'apparentant à celle des lamantins. Selon la coutume, sa primaire achevé, son pharmacien de père, l'avait autoritairement prié de grossir le troupeau des pensionnaires parqués au lycée d'Ingres. En ce lieu, s'il écoutait d'une oreille absente les cours des professeurs divers, en revanche, il dévorait d'un œil gourmand les aventures de Buffalo Bill, de Popeye, de Nick Carter. Il estimait vétuste les histoires d'Achille aux pieds légers, ou de l'astucieux Ulysse. Cette nourriture intellectuelle lui revenait pendant qu'il dormait, il était agités de cowboyiennes et popeyeuses visions. Car, que faire dans un lit à par dormir, à part y rêver, avait conseillé le bon Lafontaine. Malheureusement son altruisme le poussait à faire profiter tous ses condormeurs à ses enchantements, car son impétueux subconscient devenait le maitre absolu de sa voix perçante.

Ca y est, il a les pieds émaillés ! nous annonça-t-il une nuit, plein d'une enthousiaste admiration ! Rohmer livra alors ce possédé des démons nocturne, à la compétence du docteur Lacaze. L'exorcisa-t-il ? Ordonna-t-il des compresses d'eau glacée sur le crâne, pour tempérer le bouillonnement de ses méninges ? Je ne sais pas ! Mais comment le remède fut efficace, pour ceux qui ne désiraient que de jouir de leurs rêves en catimini. Car, ce noir alla désormais exercer ses talents de minuit à l'infirmerie.

Mieux vaut prévenir que guérir (sagesse des Nations) ! En conséquence, chaque samedi, le docteur Lacaze lisait d'un lorgnon bien ajusté, la liste des menus établis pour la semaine à venir et puis fort doctoralement, il apposait son paragraphe au bas.

 

Art et Piété

Avez-vous un correspondant ? Ce mot qui évoque irrésistiblement facteurs, timbres et P.T.T, venait d'être émis par le Rohmer, lors de notre mémorable présentation.

Un correspondant, qu'est-ce aco ? Un Dimanche sur deux, poursuivit-il, l'établissement permet une sortie des pensionnaires, toutefois, il faut qu'il soit accompagnés, par une personne de votre choix, sous la responsabilité de laquelle il demeure. Cette question posée à brûle-pourpoint, désarçonna la langue paternelle qui resta collé immobile dans son palais.

Monsieur Py fut pressentis et accepta. C'était un homme un peu grand, maigre comme une corde de piano, il était sec comme une quadruple croche, il avait les cheveux blancs, il avait un visage sans joues, (en forme de violon, selon l'expression de Charles), il portait une petite moustache épineuse, dont il rectifiait sans cesse les écarts à l'aide d'une petite brosse, tandis qu'un semblant de barbiche raide allongeait son menton osseux. Je l'ai toujours connu ainsi, immuable, pétrifié dans la verdeur de ses vieilles années.

M. Py occupait la chaire de musique, et s'efforçait par des leçons particulières, de transvaser en nous des bribes de science pianistiques. Il se parait de quelques éclaboussures de gloire, du fait que son maitre avait été l'élève de "Bizet". Mais alors moi-même je suis le sous élève du père de "Carmen" ! Je me demandais aussi pourquoi diable, j'étais aussi passionné de l'Espagne, et plus encore des corridas. Certainement mes ascendants, par les femmes, (spécifierait Rabelais), ils seraient Espagnols de naissance et catholiques par traditions, donc ils n'y sont pour rien, et puis je les connaissais que par ouï-dire ! En français bien entendu.

Tout en donnant sa leçon, alors que l'élève "exécutait" (au sens propre), kuhlan, Mozart et autres célébrités, M. Py se mutait dans son univers musical. Pour ce, il utilisait le rebord du piano en guise de clavier, sur lequel ses doigts effilés et il s'inspirait pianotait, repianotait, et triturait cent fois de mystérieuses mélodies, seules perçues par son oreille mentalement. Quand sa trouvaille  était ciselée, il la couchait à la hâte sur un bout de papier réglé sans omettre une note, ni le moindre quart de soupir. Puis soulagé, satisfait, il la glissait dans son portefeuille. Ces griffonnages à la mine de plomb, était éminemment précieux, comme œuvre. Il les entassait patiemment, un par un, il les accumulait spirituellement dans le fin fond secret d'un tiroir de la commode conjugale. Un jour vint, où poussé par une fringale de création artistique, leur auteur fut disposé à voir ses œuvres,  son trésor !

Emma, où as-tu mis mes notes questionna-t-il, après avoir exploré en vain chaque tiroir, du meuble.

Ben, je les ai brulé balbutia-elle !

Tu as détruit, tous mes thèmes de sonatines ! répondit-il à sa femme d'une voix blanche !

Certes, scripta manent : Les écrit restes, mais parfois, scripta volant : Les écrits s'envole hélas ! Tout comme les verbes, et les mots.

Pour une certaine Pentecôte, il était venu de Montauban à Septfonds (30km) à la force de ses mollets en pédalant sur une lourde bicyclette de 1898, sans roue libre, (l'invention restait à faire), en compagnie de son fils Louis, (de notre âge), qui chevauchait aussi une bécane, légèrement plus moderne. Pendant son bref séjour mon père lui demanda :

Mais pourquoi Monsieur Py, n'écrivez-vous pas des morceaux faciles, ça se vendrait au moins !

M. Py se réfugia dans le silence, car comment faire comprendre à un tel Béotien, qu'un artiste de sa trempe, un vrai, ne se confinait que dans la culture des fleurs du désintéressement, Scherzando, ce qui signifiait "en chantant", c'était le titre d'une de ses compositions.

M. Py avait un violon d'Ingres. Quand on professe dans un lycée portant ce nom, on ne peut que posséder un violon de cette marque ! Il était pêcheur à la ligne. Grâce à cet instrument monocorde, il dépeuplait fort modérément l'Aveyron aux alentours de St Albias. Il nous promis à Charles et moi, la dégustation d'un brochet de son cru. Nous pensions tous les deux que ce poisson pêché dans les eaux claires, et qui était encore frétillant sentirait la peau de l'ours. Mais non, la pièce (40 à 50 cm) fut fidèle au rendez-vous, dans le four de la cuisinière, au jour fixée par Emma, (Mme Py). En fin gourmet, nous appréciâmes la belle chair blanche, au prix combien écarté du danger évité, et de piège déjoué traitreusement tendues par d'invisible arrêtes. Ajouterais-je que le brochet ne fut pas le plus à plaindre ! Il eut les honneurs de forts jolies couronnes (mortuaires) manufacturées sur le rebord des assiettes plates de chacun des convives, dont ses propres arrêtes avaient fournies les matériaux. Le matin même de ce dimanche, M. Py l'avait glorieusement pêché après une longue lutte, avec la canne à pêche munie d'un robuste moulinet, après l'avoir guetté à l'affut, invisible dans les feuilles, (titre d'une suite de valses, qu'il recopia lui-même et qu'il m'offrit dédicacée en mai 1911).

Lors de la leçon d'adieu, il devait me dire : Maintenant Georges tu en sais autant que moi ! Pour moi c'était flatteur, trop flatteur même, car j'aie appris par la suite, combien j'étais ignare en la matière !

Sept ans durant, un dimanche sur deux, ce cher M. Py, auquel je dois tant, vint fidèlement nous chercher, vers les 10 heures, Charles et moi, et il nous ramenait à 17 heures, sauf accrocs de notre part, pas de la sienne.

Louis Salles était un pasteur tout en or. Une coutume c'est sacré, c'est sacro-saint et plus encore, si sacré et si saint, qu'ils ont été plaqué sur elle encore. Celle-ci se perdait dans l'opaque nuit de la fondation de la "Sorbonne", peut-être même avant d'ailleurs. Dieu jouissait de la priorité, "premier servi" selon l'opinion de la plus illustre jeune fille de tous les temps. En conséquence à chaque rentrée, chacun se devait de ne pas oublier de se confondre en actions de grâce, et de chanter, (d'une voie juste ou fausse), ses louanges. Alors on s'égosillait, on le remerciait, on s'enfonçait dans des prières, ou on s'enfermait dans d'insondables méditations. Bref, on s'acquittait de ces tâches sous la houlette du curé ou du pasteur, en fonction de ses convictions religieuses.

Or, quelle ne fut notre surprise lors du culte d'ouverture de la saison scolaire en 1905, au temple du Lycée de constater la disparition du quadragénaire Hugues, à la barbe aux flots argenté. Serions-nous gagnant ou perdant ?

Le successeur était M. Salles, qui était pasteur et fils de pasteur. Il était originaire de St Hippolyte du fort, il était cévenol. Il portait un prénom sonnant et trébuchant, comme la monnaie du bons alois, "Louis". A cette époque il devait avoir à peu près le même âge que notre père. Il était de taille moyenne et nanti d'une gentille bedaine ovoïde, mais acceptable. Il était grisonnant et voué à perpétuité, à la coupe de cheveux des enfants d'Edouard dessiné, de par et due à une triomphale calvitie. Il avait une moustache et un bouc jaunis par la pipe, car c'était un fumeur invétéré. Au demeurant, il était gai, enjoué, quelques pince sans rire, et était d'une inépuisable bonté. Il était libéral, chaque dimanche, il prêchait aux "Carme", qui étaient le temple ou nous devions faire notre première communion, sous sa coupe. Tenez, prenez et buvez !

Le style changea du tout au tout. Tout d'abord, bien que la théologie ne soit pas classée parmi les sciences exactes, il sollicita et obtint d'utiliser l'amphithéâtre, où "Arsimoles" nous initiait avec lyrisme aux mystères des binômes et polynômes ainsi qu'à la façon de démasquer les inconnues, blotties dans des équations. Cette salle avait un décor obscur, antipathique, et empestant le renfermé, elle était de plain-pied, si je puis dire, et meublé d'une unique grande table entourée de bancs. Elle comportait aussi de larges fenêtres et une rangée de pupitres sur 4 gradins.

Avec le pasteur Salles, nous n'utilisions plus de cahier, finie les "Saintes Ecritures" fruit des cogitations de Hugues, des écrivassées dictées sans conviction sous la morne dictée de l'inévitable orphelin. A la place, il y avait cours de l'histoire du protestantisme et de la lecture s'y rapportant. Quant au culte dominical, il était tassé, comprimé, compressé dans une indispensable édification. D'abord, nous faisions un rappel in extenso du Décalogue, pour graver dans nos cœurs et mémoires que nous ne devions convoiter ni le bœuf, ni l'âne, ni la femme de son prochain, et suivait une prière microscopique, (Dieu, n'aimait pas les vaines redites ou rabâchées). Enfin, il avait le chic pour dénicher dans Mathieu, Luc ou Jean, de petites historiettes passionnantes, comme le bon samaritain, l'aveugle et le paralytique, ou bien l'eau changée en vin, (mais l'histoire reste muette sur le point de savoir si le vin avait changé en ivrognes les convives). Il nous a raconté aussi l'histoire du fils prodigue, ah ! Ce veau gras, que d'eau il faisait venir à la bouche, pour nous qui étions usagé de la matière carnée des biftecks en semelles ! Ceci expédié, en avant la musique.

Le pasteur Salles s'asseyait devant l'harmonium, nous nous placions en demi-cercle derrière lui. Pendant qu'il pédalait la soufflerie et que ses doigts boudés, en forme de spatules, écrasait sans pitié le clavier, nous chantions à tue-tête, jusqu'à l'égosillement, pour nous il fallait bien se faire entendre du Seigneur. Tant pis, si la nacelle ne voguait plus en silence sur son lac tranquille et pur (ancien chant protestant chanté par l'école biblique). Nous bramions aussi fort, "que le cerf altéré brame" (autre chant). Mais aussi quand nous chantions le "Marchons, marchons, ne nous arrêtons pas" nous sentions monter en nous un courage héroïque confinant la témérité. Justement un dimanche, alors que nous interprétions ce fameux chant "Marchons, Marchons", nous nous miment, sous l'impulsion irrésistible de Lombrail, (fils du vétérinaire de Nègrepelisse), à scander d'un pied unanime et énergique sur le plancher retentissant, cette caricature de pas redoublé. Pas si fort, pas si fort se contenta de lancer en souriant l'harmoniumiste ! Il savait que notre vie monacale de pensionnaire, nous coupait radicalement du monde. Le XXe siècle, s'écoulait à l'extérieur, à notre insu. C'est pourquoi, il conservait toujours quelques minutes à la fin du culte, pour résumer les évènements marquant de la semaine, puis il tirait de son veston, "La Dépêche du jour"  et nous en lisait quelques extraits. Notre religion est aimable et non torpilleuse de la foi.

 

Le Pasteur Sales et sa famille

La trinité pastorale Sales était composée d'une fille (Henriette), plus un garçon (Georges), plus une fille (Suzanne).

Henriette avait environ autant de mois de plus que nous Charles et moi, et elle cumulait autant de printemps. Elle était joliette, de taille moyenne avec un chignon châtain, et les miches jumelles de son corset honnêtement habité, selon son frère, particulièrement renseigné par un visu patent. En effet, grâce à une porte laissée entrebâillée par inadvertance, il surprit un concours privé de volume de poitrine entre sa sœur et sa meilleure amie. Les concurrentes avaient l'âge de Juliette (seize ans), héroïne d'un sort coquin, ces blanches richesses en instance de comparaison, eurent l'image de leurs juvéniles beautés réfléchies par la grande glace de la cheminée, puis réexpédiée dans l'œil fraternel. Il est loisible d'imaginer que le côté pile (hors concours), n'avait rien à envier au côté face.

En collaboration, à quatre mains, nous extrayions du piano maternel noir et brillant des danses de Brahms ou autres arrangements. Elle était une excellente musicienne, elle me surpassait. Intelligente et travailleuse, elle réussit brillamment son brevet supérieur, alors que la directrice du Lycée de jeunes filles, lui refusait son diplôme de fin d'études.

Georges était l'exacte réplique physique au masculin de sa sœur ! Il était gaie, enjoué, jovial, comme son père. Il mettait peu d'ardeur pour le travail, pourtant il avait les moyens d'être efficace, mais il était insouciant.

Leur père leur remettait à chacun, un bel écu de 5s par semaine. Or un beau jour, Georges demanda à sa sœur, si elle voulait bien lui prêter son portemonnaie (sic), bonne fille, elle lui dit tiens ! Quelques temps après, elle lui demanda :

Georges peux-tu me rendre mon portemonnaie ?

Il lui répondit tiens !

Hélas le rutilant jaunet de 20s or avait disparu, l'espérance des coquetteries, s'était donné de l'air, comme le potiron de comteline ! Puis qui ressent les besoins, les filles ou les garçons ? Personne n'ignore que ce sont les garçons !

Suzanne avait cinq ans, lorsque nous fîmes sa connaissance. C'était une jolie fillette, comme j'en aurais désiré une pour sœur ! Elle était ravissante avec des cheveux châtains clairs, qui tombaient à mi-dos. Elle non plus n'était pas oubliée dans la distribution hebdomadaire d'argent de poche. Cependant, en étant plus jeune que ses ainés, son argent de poche était moins élevé. Les besoins numéraires sont à cet âge, d'une bien réduite acuité.

Toujours est-il qu'elle avait réussi le tour de force d'avoir 3 sous de côté, à sa disposition. Par une belle matinée de printemps, son père, pour la distraire, l'amena au marché. Elle tomba en arrêt, admirative et concupiscente, devant le panier d'une brave paysanne, au font duquel s'agitaient en piaillant une population de jeunes poussins.

Oh ! dit papa, achète moi en un !

Son père demande à la paysanne, combien ça coute, elle lui répond ; 3 sous l'un ! Et c'est ainsi que Suzanne, au comble du bonheur, changea en chair palpitante, ses inertes pièces de cuivre. Ce mignon petit poussin fut parqué dans la cour et le jardin clos derrière la maison. C'était un immense espace comparé au faible gabarit du poussin, il était heureux, choyé, gâté, gavé de bon froment. Inégalable fut la joie de Suzanne qui ignorait que petit poussin deviendrait grand ! Il commença par troquer sa toison d'or contre un terne plumage, puis ses piaillements contre de maladroits essais de balbutiements caquetants, alors que dans le même temps ses pattes grandissaient. Pourvu que Dieu lui prête vie. Mais Dieu le rappela à lui, pour en faire probablement un ange, vu qu'il était l'ami de la fillette d'un pasteur, quitte à lui allonger un peu les ailes. Ce fut un regret éternel pour Suzanne.

Georges Salles avait environ un an de moins que nous Charles et moi, sa précocité apparente forçait notre admiration ! Alors que nous suivions les 4 ou 5e, il fréquentait lui déjà la seconde, presqu'au niveau du bac ! Cependant le destin, chiche à son égard lui réservait deux recalages consécutifs, l'écart s'amenuisa d'un cran. Il s'inscrivit à la faculté de droit, et alors commença un va et vient quotidien entre Montauban et Toulouse. Mais il faut croire que les bruits de ferraille, les coups de sifflets et les cahots du train, distillait une ambiance beaucoup plus propice à la fréquentation attrayantes des cartes qu'à celle rébarbative des codes. Cela a eu comme résultat, une collection fignolée d'échecs en fin d'année. Désormais nous fume de concert jusqu'en troisième année. Là je le dépassais après l'obtention de ma licence le 13/07/1914. Je le retrouvais pendant 3 semaines au 11e d'infanterie à Montauban, après nos chemins bifurquèrent. Au début de 1915, il fut envoyé sur le front avec des contingents de renforts où il fut tué en 1916 ou 17.

Monsieur Py avait un fils qui était contrôleur de contributions directes (appellation du grade à l'époque). En 1914. Il avait aussi une fille Valentine qui avait 20 ans et qui était célibataire, elle a fait par la suite une carrière d'institutrice. Enfin Louis le benjamin qui était dans la même classe que nous. D'abord exempté du service militaire pendant la guerre, il fut victime de la loi Dalbiez du (17 aout 1915), car il fut incorporé. Il connut sur le front en 1918, le même sort que Georges Salles. Encore deux amis qui disparaissaient, comme Fragneau, Bosco, et tant d'autres !

Ceci eut lieu au mois le plus beau de 1910, le mois de Marie s'entend. Je reviendrai, je reviendrai, c'est promis, mais laissez-moi faire auparavant mon petit tour habituel, avait-elle dit avant qu'elle nous quitta. J'emploi, nous bien que quand elle nous quitta, je n'étais pas encore là, par suite de raison majeure puisque je n'existais pas encore. A savoir si cette star (en anglais) ne nous posera pas un lapin ! Ruminaient les gens. L'œil collé à leurs verres grossissants et à leurs miroirs grandissants, ils se mirent, comme un seul homme à interroger la voute céleste, et ils attendirent le rendez-vous fixé avec des battements de cœurs accélérés. Un jour ils s'écrièrent, elle arrive, la voilà ! Dans quelques nuits le monde entier l'admirera, à l'œil nu ! Alors pour ces messieurs commença le temps de la frénésie. Et que d'ici, je te suive à la course. Et que de là je vérifie l'inclinaison de ton orbite. Et que je te contrôle la parabole hyperbolique et non évangélique. Et que d'ici je mesure la dimension de ta queue à un cm près. Et que je voudrais bien savoir, ce que ton noyau recèle dans ton ventre. Et que je te fasse ton portrait. Et que je te photographie encore et encore en noir blanc puisque la couleur n'existait pas, en effet la comète de Halley brille dit-on, d'un éclat de plus en plus vif, l'arc de sa traine s'allongeant à vue d'œil.

Or un jour, nos bons savants, bien informé, nous révélèrent tout de go que notre terre aurait une nuit, le privilège de naviguer sidéralement au milieu de cette lumineuse et volumineuse queue et de la traverser de part en part ! Surprise, Emoi et choc aux estomacs ! Au Fond c'était de l'inédit. On allait savoir ce que c'était un voyage dans une queue de comète ! Alors, objectèrent timidement les profanes, son noyau venu de tout azimut aura nos occiputs pour point de chute !

Risque nul rétorquèrent-ils, grâce à sa vitesse, il échappera à l'attraction de notre planète, et puis il est infime ! Le danger vient d'ailleurs, de la queue (toujours la même rengaine : in cauda venenum), car selon les révélations de nos spectrographe de précision, elle est entièrement composée de cyanure de potassium (gaz mortel). Ce céleste objet est diabolique ! Chacun attend avec la gorge serrée, l'horreur d'une profonde nuit, (Racine dans Athalie), ou bien se demande en tremblant, si demain, il sera encore vivant (La mascotte). L'an 1000 2e édition quoi !

Que se passa-t-il le 19 mai 1910 ! Qu'en sais-je ? Si le sinistre était survenu, je ne serais pas là pour le relater. La fin du monde, loupée  une fois de plus et dépit des lentilles scientifique. L'histoire adore le rabâchage. Les rescapés comme moi, se retrouvèrent penauds. Nos astrologues, expliquèrent par A+B, que les dits gaz étaient ténus, si ténus, tellement ténus que ma fois à cette dose ! Que vue la distance, leurs dits calculs manquaient peut-être de précision. Enfin, oui ou non, avons-nous été immergés dans le cyanure de la queue de la comète ? Ou bien s'en est-il fallu d'un cheveu ! Avec un astre chevelu, cela n'aurait rien d'étonnant.

Quant à moi, j'aurais la patience d'attendre 1985, pour faire la connaissance en entier, du noyau plus la queue ou tête cheveux au choix. Dissimulé dans l'habitacle du trône troué annexé au dortoir, j'avais plusieurs fois tenté en vain de l'apercevoir, ce spectacle était réservé aux externes, nous pensionnaires n'y avions pas droit, elle ne faisait pas partie du programme, Qu'importe ! Un dimanche, nous avions Charles et moi, eu notre ration de comète, oh, une toute petite ration de comète pour petits lycéens, un simple petit point d'exclamation de lumière, vue par hasard en levant les yeux, pendant une splendide soirée de janvier, de la même année, alors que nous déambulions à l'extrémité des allées de Mortarieu en compagnie du fils Py.

Depuis l'asile jusqu'au lycée, en passant par les 6 ans de communale, tous savait que les Carénou, (lous bessons), disait-on, étaient intangibles. Ceux qui l'oubliaient, le réapprenaient à leurs dépens. Tous nous surclassaient en vigueur et en hauteur. Où que nous soyons, Charles et moi, chaque fois que l'on nous faisait mettre par rang de taille, nous occupions l'autre  bout, le pauvre Charles bon dernier, car son dos rond le tassait, ce qui m'octroyait quelques millimètres de plus et l'avantage de ne pas être l'avant-dernier. En outre nous n'étions  pas ni querelleur ni batailleur.

C'était fin juin, j'étais en seconde et mon sosie de frère en troisième. Nous jouissions de la courte récréation de 20 minutes après dix heures, chacun séparément, dans la cour des grands, plantée de quelques paulownias. Soudain, j'aperçus un grand et fort gaillard d'externe aux prises avec Charles, qui, ayant bien entendu le dessous et encaissait avec force des coups de poings. Je me précipitais à la rescousse et me jetais sur l'agresseur et à coups de poings vigoureux et d'énergiques coups de pieds, quelques part. Je lui fis comprendre qu'il était temps qu'il lâche sa proie, il fit brusquement volte-face à l'instant précis ou mon pied prenait pour cible son postérieur, mon brodequin solide et réglementaire fit mouche au-dessous du nombril. Il s'affaissa en hurlant de douleur, comme un loup à la pleine lune. Il fut conduit à l'infirmerie, puis de là à son domicile. Une fois de plus nous restions maitres du terrain.

Or le vaincu, n'était pas le fils d'un vulgaire épicier, ou d'un avocat bavard, mais bel et bien celui, unique de l'unique général de Montauban (inutile de vous le nommer, puisqu'il mit à profit la grande guerre pour conserver à son nom, avec une éclatante obscurité). Ce képi à feuille de chênes ressentit comme sienne propre à l'humiliante défaite de sa progéniture, celui-ci ayant été tuméfié dans l'enveloppe de ses boyaux, celui-là dans les profondeurs de son amour propre. Alors il alla dit-on trouver vertement le chef de la Rohmerdière à la barbe socratique et le lendemain je me présentais au parloir devant une double paire de professeurs érigée en tribunal, avec la présence du proviseur, tous assis devant la table. J'eu beau donner une version exacte des faits, plaider en personne ma cause, mais non assisté d'un défenseur, et arguer que le coup porté avait été donné sans intention meurtrière, rien n'y fit, la matérialité du délit était patente, et surtout en arrière-plan du général.

Huit jours de renvoi dans votre famille. Quelle peine infâmante ! Purgée par un congé inespéré en loisir d'autant plus délicieux qu'à Septfonds, sous un merveilleux soleil, les cigales chantaient leur joie de vivre dans les frondaisons des platanes. Pour vaincre, il vaut mieux s'arranger à deux contre un ! C'est un précepte alors ignoré certes, mais la stratégie a été appliquée.

Le 31 juillet est un jour béni, si attendu était ce jour de fête fixé par le calendrier scolaire. Car il est consacré au déroulement des splendeurs de la distribution solennelle des prix. En ce jour de jugements derniers, pas de damnés ! Que des élus ! Mais en réalité peu, en suivant le précepte clérical bien connu !

Et ce mot clérical, me remet en mémoire, celles que j'ai assidument suivies au couvent de Septfonds, pendant sept ans, et qui avaient lieu justement dans la grande salle où les moins de six ans faisaient leurs études pré-primaire, assaisonnés d'un Ave-Maria tri quotidiens. J'en conserve encore le souvenir tout ébloui ! Devant l'assistance, il y avait le curé qui avait mis une soutane neuve. Il y avait la mère, pas toujours la même d'ailleurs, c'est curieux que les sœurs puissent changer de mère, alors que dans le civil, on est bien forcé de s'en tenir au statu quo. Il y avait donc la mère, les sœurs en grand uniforme, et derrière il y avait l'assistance, et les parents.

Face à elle se trouvait l'estrade d'honneur, bien garnie, très peuplée, il y avait, les élèves filles toutes endimanchées, bien peignées, bien lavées et sentant la savonnette. Ensuite venait les tout petits, bien récurés et bien propre. Ensuite venait les deux pianistes (Charles et moi) en culottes courtes, dont la toilette avait été soigneusement fignolée par maman. Puis il y avait les prix. Ah ! Ces beaux livres, rouges comme des cerises, bien reliés, bien cartonnés, aux titres dorés, étincelants, tous frères, car tous imprimés par la même firme (Mame de Tours), et dont l'épaisseur était calculée en raison directe de l'âge et de la taille du preneur. Et tous nous étions preneurs, tous nous étions parmi les élus. Voilà de la démocratie, et de la vraie. Même quand nous pratiquions Charles et moi, poussés par la nécessité, "l'école sans Dieu", nous recevions notre prix en qualité de musicophiles pratiquants.

Ma vie durant, je me souviendrais des aventures d'un certain Robinson de douze ans, et de sa grotte qui était son domicile, et qui était devenue spacieuse à grand renfort de coquilles, de ses chèvres, et surtout de son effigie en pied, gravée (d'après la nature certainement, tant elle était saisissante de vérité), elle le représentait avec les attributs classique, de son insulaire profession, exercée sans aucun apprentissage, un autodidacte en sommes.

Mais abandonnons les saintes sœurs à leur sort pieux. D'une foulée, gagnons la Rohmerdière où va se jouer la grande parade. Une parade n'est pas grande, si elle n'obéit pas à trois impératifs catégoriques, autant que faire se peut, afin de combler d'aise Emmanuel, pas le biblique, mais le philosophe "Kant".

Plein air

Tréteaux garnis

Badauds nombreux

La cour de la chapelle remplissait le plein air d'idéale façon, elle était saturée d'air d'une suave pureté, grâce au renouvellement perpétuel de son oxygène, par les feuilles palmées de ses platanes quinquagénaires. Attendu que la fonction du sacré consiste à dominer le profane, les tréteaux se dressaient, humble et modeste devant la façade élevée de la chapelle. Autour des tréteaux pas de garde-fous, le contraire aurait été une insulte à l'adresse de ses occupants. Il y avait aussi quelques rangées de sièges, des fauteuils devant, et ensuite des chaises. Ce serait une hérésie de penser que les objets rembourrés et à ressorts étaient réservés, par suite d'une délicate attention, aux possesseurs de postérieurs sensibles. Les derrières suivaient naturellement, le rang hiérarchique de leur propriétaire. Les postérieurs inférieurs, c’est-à-dire relevant d'un titulaire de grade moindre, devaient se contenter de chaises.

Sur la droite, il y avait des piles de bouquins de tout calibre, qui encombraient une longue table, tandis que sur la gauche il y avait une minuscule tribune, réservé à l'orateur et au censeur. Ceux-ci étaient tenus d'élever leur voix, tel des ténors d'opéra, puisque le micro était encore un ustensile à inventer. Les badauds étaient en quelques sortes canalisé et répartis en deux groupes bien distincts, la montagne et le marais. Les deux populations, quoique séparées, n'en n'étaient pas moins unie par des liens de parenté, celle de la montagne était issue de celle du marais.

La montagne était le flot des lycéens en uniforme, pour les pensionnaires, et sans uniforme pour les ½ pensionnaires, qui était des externes plutôt à surveiller tout en étant libres. En toute équité, il aurait dû être prévu un demi-uniforme pour les demi-pensionnaires. Tous étaient empilés sur deux grands gradins perpendiculaires faces à faces mais séparés par un certain espace. Tous étaient assis sur les planches rugueuses, et ce pour parfaire tant l'entrainement effectué au cours de l'année, que le polissage de nos fonds de culotte.

Le marais gisait entre les deux gradins, Une kyrielle de rangées de chaises parallèles aux tréteaux, le meublait en laissant un étroit passage au pied de chaque gradin, ce qui permettait de laisser en son milieu, un large passage donnant accès aux tréteaux. Les pères et mères des montagnards faisaient partie de droit du marais. Ils occupaient les chaises pèle mêle, sans discrimination, le genre masculin, vêtus de sombre, côtoyant le genre féminin aux ombrelles et aux toilettes claires et chatoyantes.

Et Maintenant, vous allez voir ce que vous allez voir ! Dix heures, heure du cru ! Bien, Montalbanais du réel, Pas du fictif. Fi des fuseaux horaires qui étaient l'apanage des fileuses, j'en ai vu une d'ailleurs, bien vieille, c'est vrai, en chair et en os, ou plutôt en peu de chair et beaucoup d'os. Elle avait sa quenouille en mains et en action. Elle était probablement le dernier spécimen, car cette espèce était en voie de disparition.

10  heures donc, branle-bas, la solennité superlative de cette superbe cérémonie prend son essor, par un grand défilé de la troupe, sans tambour ni trompette hélas. Ils débouchent du porche de la cour voisine de la chapelle. Le proviseur en robe d'apparat, ouvre la marche, accompagné de son brillant second, le censeur. Ils étaient suivi de messieurs les enseignants au complet, dessinant un cortège serpentiforme, avec un tantinet de pagaille à l'image de celui usité dans les enterrements ! Mais au fait n'enterrait-on pas l'année scolaire ! Les uns nobles, au propre comme au sens figurés, étaient revêtu d'une ample robe noire (signe de deuil), ornées d'une flottante et descendante bande de couleur voyante (insigne de spécialité), qui était cousue sur l'épaule gauche, elle-même ornée de deux ou trois rangs d'hermine (insigne du grade universitaire), à moins que ladite hermine ne soit que la dépouille d'un lapin albinos. Ladite robe ne laissait apparaitre, que les deux cylindres du pantalon, qui allait frôler les chaussures noires. Leur tête servait de socle à une toque de luxe et cylindrique, tandis-que leurs mentons nus ou barbus, reposaient sur un blanc rabat empesé. Les autres, sans grade reconnu par l'université, mais non sans mérite, se contentaient simplement d'être endimanchés avec ou sans ruban à la boutonnière.

Le cortège s'étirait à travers la "Via robanensis", s'égrenait tel un chapelet, lorsque les cortégiens arrivaient, accédaient, gravissaient ensuite processionnellement les marches des tréteaux, et gagnaient enfin leurs places, sous l'œil de l'ensemble des badauds immobiles et debout en signe de respect à l'égard de cette parcelle mouvante d'université. Les tréteaux aussi étaient garni à craquer. Il y avait un brouhaha, et un remue-ménage général.

Puis il y eu un recueillement subit dans un silence quasi-religieux. Ensuite il y a eu 3 acteurs seulement, l e reste de la troupe des enseignants était affecté à de la figuration. Drapé dans sa dignité, empêtrée dans sa robe, conscient de son rôle, responsable du déroulement sans accroc de la solennité, calé dans son fauteuil au beau milieu du premier rang, Rohmer trônait. Puis il donna la parole à M. le professeur chargé du discours, qui était le dernier à avoir pris ses fonctions dans l'établissement et qui se retrouvait de corvée. Celui-ci monta à la tribune, quelle belle magnifique, et inégalable harangue débitait-il ! Composé dans une langue élégante, épurée, châtiée, émaillées d'images rares, d'un style méticuleusement ciselé, en bref, il s'exprimait dans un français que, tout le monde entend, mais que personne ne parle.

Soulevé par un enthousiasme mitigé, ceux de la montagne et ceux du marais, renforcé par ceux de la figuration, ne ménageaient pas leurs applaudissements (d'estime) à l'orateur (enfin soulagé). A la faveur de ce tintamarre, M. le censeur s'emparait de la tribune, non sans avoir obtenu l'autorisation de son supérieur. Debout et droit comme un i, dans une attitude où perçait la neutralité, avec un palmarès ouvert à la main, il en commençait la lecture, d'une voie haute et assurée, l'annonce des résultats ! Il était rompu à cet exercice, qu'il pratiquait d'une classe à une autre, d'un bout de l'année à l'autre. Là les listes ne comportaient que quelques noms, et il jouissait en outre de quelques répits lors des orales appréciations de son supérieur. Ici, rien de tel, il avait affaire à de l'interminable, c'était sa course de fond, son épreuve d'endurance, son marathon. Malgré l'estivale chaleur, il ne transpirait pas, il ne pouvait pas, car toute l'eau disponible de son organisme devait être transformée sur le champ en salive utilitaire. Tandis qu'il lisait sans reprendre haleine, un effarant va et vient s'amorçait, gonflait, prenait de l'ampleur entre la montagne et les tréteaux. Les appelés élus à la fois, allaient prendre possession de la reconnaissance tangible et officielle, au su et vu de tous, de leurs mérites. Lorsqu'ils eurent fini de raser la grande table, alors monsieur le censeur fermait son palmarès et le signal de la dispersion était donné par monsieur le proviseur.

Charles et moi, revenions souvent bredouilles de cette chasse aux honneurs, de cette foire aux distinctions. Cependant nous recevions toujours un bel exemplaire du palmarès, comprenant en plus de l'absence de nos noms respectifs, la reproduction intégrale et imprimée de la harangue déjà ouïe. C'était un prix de consolation !

 

Mes ennemis enseignants, Réflexions

J'aurais dû écrire "nos", car en tant que jumeaux parfais, nous nous les partagions bien fraternellement Charles et moi. Je me défends de les avoir rangés dans cette hostile catégorie. De mon propre chef, je n'aurais jamais obéré ma conscience d'un tel geste, mon innocence et native bonté me le défendait. A eux donc l'entière responsabilité de la décision, qu'ils ont prise en toute connaissance de cause.

En effet, pendant notre long murissement dans la serre Ingres, ils ne se sont pas fait faute de nous corner aux oreilles : Notre ennemi, c'est notre maitre (La fontaine : Fable du livre VI fable 8, le vieillard et l'âne).

Toutefois soyons juste, nos ennemis étaient c'est vrais, d'une essence particulière, ils nous voulaient du bien, car ils ne  s'étaient pas privés de nous en ressasser. Mieux vaut un sage ennemi, et sages ils l'étaient, deux fois même, d'abord par leurs expériences éprouvées, et ensuite par leur profonde science. C'est pourquoi envers nous, ils se conduisaient sans vergogne ni complexe, en maîtres ambivalents.

Ils faisaient peser sur nous des pseudos sujets, avec un despotisme éclairé, renouvelé de celui historique exercé par les monarques du XVIIIème siècle, qui, comme l'on sait est le siècle des lumières, bien que l'on usât à l'époque que de vacillantes chandelles, dont, pour raison d'état, on économisait les moindres bouts, (je renvoie à ce sujet aux démêlés de Louis XVI avec son sordide ministre des finances).

Sous un autre angle, ils nous considéraient comme des valeurs en bourse, soumises à une cotation par points. Ils ne poussaient cependant pas l'analogie, jusqu'à l'assimilation et au-delà, de la transaction. Il leur était interdit de nous vendre, malgré leur droit de nous étiqueter d'un prix entre zéro et vingt. Pendant le courant de l'année, ce prix n'échappait pas à des fluctuations, soit en plus, soit en moins, et périodiquement pour avoir une vue panoramique et nette des valeurs. Ils les classaient par ordre de grandeur décroissante, d'où, chaque fois, il y avait de profonds bouleversements. Ce système fut inventé pour stimuler notre appétit aux rations intellectuelles et variées. Ce système avait été baptisé par les "lycéologues" distingués : "Emulationocratie".

Non, je ne leur en veux pas, car grâce à eux, j'ai survolé l'histoire universelle de Ménès à Grévy et des Incas aux Roumanoff. J'ai vagabondé à travers la planète, d'un pôle à l'autre, d'un équateur à l'autre, (hum !!). Je me suis promené dans les scintillantes constellations et les blafardes nébuleuses, pas plus loin, car les galaxies extragalactiques restaient encore à trouver, au même titre que les micros. J'ai lié connaissance avec les éléments de chimie physique académiques. Bref, pour ma grande délectation, ils ont soulevé, pour moi avec le plus complet désintéressement, le voile dissimulant un tas de choses, au demeurant surprenantes. Enfin, lorsqu'ils estimèrent ma cervelle convenablement purgée de mon ignorance congénitale, ils me livrèrent à leurs amis, mes ennemis supérieurs.

C'est pourquoi en juillet 1910, je façonnai à leurs intentions et sur leurs demandes un triptyque dont le premier volet comportait une composition en langue classique française, et le second en version grec. C'était un chef d'œuvre digne d'un compagnon, dont-ils m'avaient gracieusement fournis la matière. Pour les satisfaire, je mis tout mon savoir-faire, et toute mon application, puisés dans une terrible conscience professionnelle. Le tout exécuté en chambre close, comme les aspirants aux prix de Rome. Malheureusement, mes travaux n'eurent pas le don de leur plaire. Heureusement qu'au mois d'octobre suivant, mon second triptyque emporta leurs agréments.

Je rejoignis alors le lendemain de la toussaint mes camarades qui s'initiaient à la philosophie sous la férule Roux Cazals. C'était une philo au rabais pour moi, mais qui me rapporta beaucoup quand même, car en juillet 1911, j'avais fait mouche quand même. J'avais conquis le grade de bachelier es lettres, au prix de combien de sirop de tolu, de verres d'huile de ricin, de litres d'huile de foie de morue, de mètres carrés de cataplasme, de kilos de sulfate de magnésie, de décimètres cubes d'onguent gris, patiemment débités par mon père !

Le moins que je puisse penser de mes professeurs et maîtres d'études, c'est qu'ils étaient des hommes de valeur et qu'ils prenaient leur métier à cœur, alors, qu'ils faisaient tout bêtement, en débitant leurs explications avec prodigalité, et en ayant des récitations et des leçons, qui étaient annotées d'une plume sûre, et trempée dans une encre vermeille, tous les devoirs qu'ils imposaient. Je m'acquitterais donc envers eux, qui me voulaient du bien, d'un devoir (encore un ! Ce sera le dernier, bénévole et sans travail supplémentaire, de correction de leurs part), un devoir dis-je de gratitude, en dressant la liste nominative, en forme de sobriquets, par suite de défaillance de mémoire et en les classant en mandarins, polyglottes, historiens et scientifiques.

Les mandarins en lettres 6ième A, il y avaitAurejac, le poète bucolique, français, latin. En ces temps arriérés, on rentrait en 6ième comme dans un moulin, on vous donnait, sans vous soumettre à la torture d'étranges textes, n'ayant aucun rapport avec l'état de vos connaissances primaires, et de vos connaissances. On vous acceptait sur votre bonne mine et sur l'assurance de vos parents. En fin d'année, la séparation s'avérant probablement trop déchirante, Auréjac demanda au pauvre Charles de vouloir bien rester une année de plus, afin de ne pas être privé de sa compagnie, ravi ou contraint, le pauvre Charles accepta, de ce fait, son septennat dura 8 ans. Il en reçut plus tard bien sûr, une bonne récompense, car il ne connut pas, comme moi, l'humiliation d'un échec au bachot.

En 5ième A, il y avait Gérard, dit le Zeus (prononcer Deus), était professeur de Français-Latin. Il avait le privilège de compter parmi ses élèves son fils. En classe, cependant, le tandem ascendant-descendant, secrété par la nature, disparaissait, pour laisser la place au tandem élève-professeur, secrété par l'université. Et un bel après-midi, le professeur demanda à son élève de fils, de traduire en français, ce petit bout de phrase anodine : regioaberat, extrait du "De Viris0", qui était un ouvrage remarquable et passionnant, quoique écrit en latin deux fois classique, (une fois par la langue et une seconde fois pour les classes des apprentis latinistes). Relatant en détail sans en omettre  un seul, la vie des célébrités de l'antiquité latine, dont la rédaction avait été confiée, non à un citoyen romain, lequel aurait fait preuve de partialité, mais à un sujet de Louis XV, émule tardif de Plutarque, un certain "Lhomond Charles François", avec lequel je devais faire muette connaissance 23 ans plus tard, en admirant sa statue, lors de mes pérégrinations dans Amiens.

Et quand l'élève arriva, à regioaberat, la région était absente, à ses mots, stupéfait, le Zeus brandit ses foudres, car sa légère surdité, ne l'avait pas empêché de saisir l'inintelligible ! Cette minuscule infirmité, nous ne manquions pas d'en tirer profit. Pendant l'été, soudain, s'élevait dans la classe le bourdonnement finement modulé, du vol d'une mouche bleue, le Zeus tourna vivement la tête du côté de l'artiste, celui-ci impassible, lèvres closes, regardait droit devant lui, tandis que la mouche fantôme continuait son refrain à l'autre bout de l'amphithéâtre. Quant aux réelles, en chair et en os, nous en faisions la chasse avec dextérité ! Mais malheur à qui se faisait prendre ! L'olympienne justice s'abattait sur eux illico, "vous me copierez le verbe, caper muscas" ! Pensum, on ne peut plus instructif ! Digne d'un scholie de l'époque des bâtisseurs de cathédrale.

4ième A, Français, Latin, Grec, il y avait la pie, Borne, c'est lui qui m'a donné la clef de ces artistiques caractères grecs, inventés par un graveur du XVIème siècle !!! Du chinois pour les illettrés, mais pour l'amour du grec, souffrez qu'on vous embrasse.

3ième A, Français, Latin, Grec, il y avait le Beletz, en ouvrant un angle abrupte de 30°, avec le mur du mérite, contre lequel un sommet prenait appuis, l'échelle de cotation du Beletz, relevait du système décimal, le point de départ zéro était utilisé, d’où une série de onze. Mais les intervalles entre chacun des barreaux étaient trop espacés. Il convenait donc de les diviser en deux, et pourquoi pas de les diviser en quatre ! En conséquence, alors que tous ses collègues avec leurs numérotations vicésimales héritées des gaulois, ne parvenaient qu'à une grossière approximation, lui Beletz parvenait à la mesure du mérite avec une vigoureuse et objective précision. Cependant, il mettait une certaine coquetterie à ne pas utiliser son système à plein. En effet, en octobre, il notait 2 ou 2 1/2, puis au fur et à mesure que les mois  s'écoulaient, les notes gonflaient, sans outrepasser le 6 ¼, qui était la limite extrême. Pourquoi gardait-il en réserve le surplus ? Peut-être avait-il peur que ses élèves montés trop hauts, ne fussent saisis de vertige !

Toujours est-il que les enseignants étaient dans la constante euphorie d'une lente mais sure ascension, tandis que le Beletz se gobergeait de bonne conscience

Seconde A : Français, latin, grec, il y avait Le Selves, qui était apte à déclamer dans sa chaire, avec gestes à l'appui, dans la langue de Virgile, l'entier deuxième chant de l'Enéide, avec le livre fermé. Il avait une vocation d'acteur, il aurait bien aimé concurrencer Monnet Sully. Tout au plus, lui aurait-on confié des rôles de gnomes, car on lui aurait dit : Tu es bien trop petit mon ami ! Alors à défaut de scène, la chaire.

1ier A : Rhétorique Français, latin, grec, il  y avait Morize, fils de pasteur de Bergerac. Il avait 25 ans, il était frais, sorti de normal supérieur, agrégé es lettres. Il était grand distingué, sympathique. La fille d'un richissime banquier de Bergerac s'était éprise de sa personne et l'avait demandé en mariage, (quel scandale à l'époque en 1909) ! La rumeur publique, chuchotait qu'elle lui avait apporté 800.000f de dot soit 40 000 Louis d'or au cour actuel du napoléon (décembre 1971), (cela fait vingt-quatre millions de nouveaux  francs), alors qu'il n'avait que douze francs par jour de traitement.

Toutefois, elle n'entendait pas que cette grasse côtelette, du veau d'or tombe un jour sous les mâchoires maritales. Le cœur a ses raisons ! C'est indiscutable, la raison a aussi les siennes par contre, c'est pourquoi, pour parer à cette fâcheuse éventualité, dès le printemps de cette année, elle déposa dans la corbeille conjugale un superbe garçon (du moins, ainsi prétendirent les mauvaises langues). A cette péripétie, s’ajoutait le titre de père à ceux d’universitaire. Cela n'empêcha nullement l'heureux papa, d'employer ses moments perdus à mettre définitivement au point le texte du savoureux "Candide" de Voltaire, et de compiler dans ce but toutes les éditions possibles et inimaginables parues depuis 15 ans (1759-1909). Cette ingrate besogne de bénédiction atteignit une telle perfection, que ce texte fait autorité encore aujourd'hui. Connaissant ma prédilection pour la musique, il me présenta "La musique et les musiciens" de Lavignac, en poussant l'amabilité jusqu'à m'en procurer un exemplaire à prix réduit.

En Philo, nous avions comme prof Cazal, le roux, et moustachu. Agrégé, c'était un excellent professeur de philosophie, mais ponctuent ses cours et discours par une toux rebelle et par l'envoi au pied de sa chaire de nombreux et immondes molards verdâtres, sans soucis de l'hygiène la plus élémentaire. Et puis pas de crédit à l'instruction publique pour doter les lycées de crachoirs !

En 6ième, 5ième, et 4ième, il y avait Fontaine en Allemand. Pour apprendre, mais alors vraiment pratiquer sans bavure une langue autre que celle dont vous a inculquée maman, tout en vous dorlotant, rien ne vaut de prendre la langue avec les adultes qui s'expriment dans celle que leur a inculquée leur maman, tout en les dorlotant eux aussi. Le fin de l'idéal est donc de se rendre dans le pays où les bébés apprennent de leur maman, etc. ! Ce stratagème est infaillible, mais, onéreux pour les parents et fatigant pour les enfants. C'est aussi incommode pour les lycéens et professeurs, car il n'était guère possible d'aller deux fois par semaine en terre lointaine et étrangère, par définition, pour y polyglotter une petite heure chaque fois. Ajoutons qu'en ces temps révolu, le lingaphone était encore tapis quelque part dans des cervelles à venir.

C'est ici que l'imagination du ministre de l'instruction publique fit merveille, pour résoudre ce problème aux étranges données. Puisque l'on se trouvait dans la nécessité d'éviter tout va et vient avec une quelconque terre étrangère, il suffisait tout simplement de transporter un tout petit bout de celle-ci là où le besoin se faisait sentir ! Cette géographie-fiction est bien utilisée pour les ambassades. Alors lorsque nous par exemple Toulousains, pénétrons dans le local utilisé pour l'enseignement de l'allemand, nous étions censés fouler le sol germanique, les Anglos-soxonnisants, celui de la Grande-Bretagne, les Imbériquants, l'Espagne et ainsi de suite, et en conséquence, nos oreilles y percevaient l'idiome du pays. Cette géniale invention était dite "méthode, directe". Elle fut mise à l'épreuve dès octobre 1904 et fut réservé uniquement aux langues parlées. Il eut été inhumain en effet, d'exiger d'un vivant, Auréjac par exemple, poète Français, de s'exprimer dans une langue morte.

Charles et moi, comme beaucoup d'autres, nous essuyâmes les plâtres de cette singulière méthode. Voici d'ailleurs comment nous l'étrennâmes en sixième, dans notre Germania fiction, en amphithéâtre, où, assis sur les bancs des gradins, tels les spectateurs du poulailler du Capitole, le grand opéra toulousain, les bras croisés, sur l'étroit pupitre placé devant nous, nous étions avec tous nos yeux d'abord, et toutes nos oreilles ensuite, le Biglotte Fontaine, mué temporairement en monoglotte, avec la sources des vocables rugueuses et hermétiques, debout au pied de sa chaire, discutait en sa personne, sur la langue allemande.

-      Ich.

Ce disant, il se donna une claque sonore sur la poitrine, comme s'il battait avec force sa coulpe !

-      Ich.. bis ich.. tris ich, soulignés des mêmes gestes vigoureux !

-      Silence, avec pause et regards circulaires pour juger de l'effet produit.

-      Spreche... reprit-il, en portant alors sa main droite à ses lèvres, il fit mine d'en extraire un kilomètre de ficelle, tel un prestidigitateur !

-      Spreche. Bisspreche...Multispreche, accompagnés à chaque fois de l'extraction de ses ficelles fantômes.

-      Toujours silence ! Puis pause avec promenade d'un long regard sur l'assistance ébahie

-      Doitche ! suivie de l'attitude divine du "laissez venir à moi les petits enfants".

-      Deutch… etc. Et pendant une heure alternèrent des sons articulés et pantomimes. En fin de cours, il distribua à chacun une feuille polycopié. Bien qu'il usa de la même langue, nous n'entendîmes fort bien que c'était la leçon à apprendre, mais le "ich" d'origine avait une nombreuse descendance.

Au cours suivant, montre en main et inlassablement,

-      Vifilouristesse ? répétait-il, mais nous eûmes une grande récompense avec la feuille polycopiée qui reproduisait le dessin d'une série de montre ! C'était une véritable œuvre d'art. Entre nous, quand on émigre, on prend soin de prendre un dictionnaire ! Mais dans notre cas, interdiction, comprenne qui pourra.

         3ième, 2ième, 1er A, il y avait Kowlowki avaient jeté aux orties la nationalité de ses ancêtres, La France, toujours reconnaissante avait fait de ce slave de type méditerranéen, un citoyen montalbanais, afin de mettre probablement une bonne distance entre la Prusse et lui. Il dépassait de cent coudées Fontaine son collègue, notons qu'il était triglotte (connaissait trois langue) au minimum. Primo, le polonais, qui avait été sa matière d'essais dans l'acquisition du langage articulé, car il était né à Posen, en Pologne, au milieu du XIXe siècle, c'était une ville située dans la partie de le Pologne sous le joug des prussiens, par la suite des traités de 1779 et 1793. Secundo, l'allemand était sa langue littéraire. Il avait fait ses études et obtenu ses diplômes dans une université allemande. Tertio, Le français qui était passé à l'état de langue quasi maternelle dans ses rapports avec ses nouveaux concitoyens.

S'il ne professait pas une grande tendresse à l'égard des russes, il en éprouvait une plutôt négative pour les allemands, il est vrai qu'il n'avait été en contact qu'avec des prussiens. Il les exécrait de tout son cœur et sécrétait de tout son cœur contre eux une assertion sans merci. Il les voyait tels qu'on les avait dépeints tacitement, quelques siècles auparavant, dans ses "mœurs de germains". Pensant qu'il avait été victime d'une douce et partiale marotte, personne n'ajoutait foi à ses assertions. Hélas ! Par deux fois, leur descendants vinrent en personne nous démontrer le bien-fondé de ses dires, et que les appréciations Kowlowski tacite étaient toujours d'actualité, sinon éternelle.

Kowlowski possédait pour l'art un dilettantisme marqué, et Charles était son brillant élève. Là j'étais loin d'être son jumeau en la matière, car Charles était capable de rédiger d'un trait une composition de quatre pages, sans l'aide d'un dictionnaire. Charles s'était dessaisi  en sa faveur, d'un tableau tin à l'huile d'un village gaulois "l'art à l'école", faisait fureur à l'époque. Le donataire enchanté, l'avait suspendu dans sa classe, juste au-dessus de sa chaire, afin que les élèves méditassent sur cette leçon visuelle et  picturale.

On y voyait un chemin rocailleux incurvé, rappelant par sa forme une corne de "torro". Ce chemin donnait accès à quelques huttes circulaires, édifiée en rondins et coiffée d'élégants cônes de pailles, d’où s'échappaient des arabesques bleutées. Les habitants du lieu, n'avait pas été représentés, car les volutes de fumée, révélaient à un observateur attentif, qu'ils étaient tranquillement en train de se chauffer assis sur leurs fagots dépourvus d'épines, (à l'inverse d'une célèbre couronne), ils ne disposaient pour toute distraction, que de la ressource de tortiller leurs moustaches pendantes, à la gauloise. Ainsi à l'abri, ils ne redoutaient pas que le ciel ne leur dégringole sur la tête.

Une invitation à gouter fut faite au généreux donateur (Charles). Notre professeur éteignit la dette de reconnaissance, mais était-elle sans arrière-pensée ? Quoiqu'il en fût, je profitai de l'aubaine. Notre polonais de race, prussien contre son gré et français consentant, nous reçut dans sa salle à manger. Sa fille unique, qui avait doublé le cap de la trentaine, faisait office de maitresse de maison, sa mère lui ayant laissé cet héritage lors de son départ, pour le dernier voyage. Dès l'entrée, tous deux Charles et moi, furent frappés de stupeur, nous fûmes saisis d'une muette admiration. Jamais nous n'avions été, ni ne serions à nouveau, sauf dans les musés en présence de meubles aussi parfaits. Ils étaient de styles gothiques, en chêne massif, ils étaient lourds et majestueux. Ce splendide mobilier comprenait un buffet à deux corps de deux portes chacun, et s'élevant jusqu'au plafond, d'une vaste table, d'un trône à accoudoirs et dossier surélevé, et il y avait aussi quelques chaises. Chaque pièce portait des sculptures finement ciselés, prisent dans la masse, elles étaient ornées d'un écusson aux armes Kowlowski, car notre hôte faisait partie de la vieille noblesse polonaise.

Mais, pensera-t-on, cet homme-là devait posséder une coquette fortune, pour s'offrir de telles somptuosités ! Que nenni, son imagination avait conçu les modèles, l'habileté de ses mains avait fait le reste, sans compter la patience. Pendant des années et des années, jeudi et dimanche, ainsi que les petites et grandes vacances et tous les moments perdus compris, il les avait consacrés au maniement des scies, gouges et varlopes. Il avait le bois dans le sang ! L'ébénisterie, quel enviable violon d'Ingres.

Le professeur de Math, ce manieur d'abstractions, de symboles, de puissances et infinis, avait inculqué, au début de sa carrière, quelques rudiments de mathématique à notre père, qui n'en avait cure, dont par ailleurs, il n'avait conservé aucun souvenir. C'était un sort qu'il nous réservait probablement à tous deux Charles et moi. Il ne se sentait à l'aise que dans la compagnie de ses chers monômes, de ses polygones, tétraèdres, et polyèdres. Il ne goutait que la cuisine raffinée des racines cubiques ou carrées. C'est au tableau noir qu'il épanouissait ses talents, il se plaçait devant lui, dos à ses élèves, en recul, bien calé sur ses jambes légèrement écartées, il saisissait du bout de ses doigts droits, un bout de craie parallélépipédique rectangle, puis d'un geste circulaire de son bras lancé à toute vitesse dans le sens des aiguilles d'une montre, il dessinait une figure ovoïde et nouée, qu'il agrémentait quelque part à l'intérieur d'une petite croix penchée et suivie d'un C majuscule. Il n'avait pas son pareil pour tracer presto des lignes concaves, ou convexes, qu'il baptisait droite, ainsi que des parallèles qui jetaient les conseils d'Euclide par-dessus les moulins. En cela, il n'était pas orgueilleux de son travail, et il nous enseignait ses trucs, ses tournemains, et ses tours de bras, et il ressentait quelque fierté lorsque nous élaborions, sous son regard magistral, des figures dignes des siennes. Car il condescendait volontiers à mettre à notre disposition, sa vaste écriture noire, poussiéreuse et verticale, mais à la condition expresse d'élucider le scientifique traquenard proposé, c'était une vaste tâche ingrate ! Si le professeur au pied levé poussé par un souci d'abréviation, ou bien de simplification, ou d'explications, il laissait en suspend l'ultime qualificatif de la solution, par exemple : …et on obtient 1/4, il déclenchait subito la véhémence Arsimolienne

¼ ?, … ¼ ? ¼ de quoi ? ¼ de carottes, ¼ de bec de gaz ? À défaut de carottes, c'était un bec de gaz, que son index désignait. Ce spécialiste de l'abstraction n'était pas ennemi du concret, ni de l'humour !

Vous ! Allez me chercher chez le concierge et rapportez-moi la clé de la table de Pythagore. De ses deux pieds l'élève s'y précipitait. A huit heures du matin, un premier avril !

Il y avait de collé au plafond de mignons petits pantins pendu par de la ficelle, qui étaient noués sur des boulettes de papier mâché. Ce qui prouvait que les cours étaient suivis avec intérêt.

2ièmeRhéto, Philo, il y avait Cucuat qui était un licencié de l'époque du second empire. Il portait avec une auguste dignité, son nom aux résonnances heurtées et inattendues. Un nom tel qu'il excluait toute possibilité de sobriquet, de même que son collègue mathématicien. Nous avions hérité de notre père cette fonction de nous dévoiler les secrets intimes de la physique et de la chimie. Il s'y employait, car c'était un homme plein d'expérience.

Sur la longue table d'icelle, nous aperçûmes un beau matin, posé bien en vue, un petit meuble extravagant, composé d'un socle d'où jaillissait en son milieu, une double potence, qui supportait deux grands disques de verre, l'un fixe, l'autre mobile agrémenté d'une manette. C'était un exemplaire en personne de la fameuse machine de Wimshurst (merci au grand dictionnaire Larousse de m'avoir rappelé ce nom si facilement oublié).

Je vais, préambula le savant Cucuat, fabriquer devant vous, de l'électricité ! L'établissement possédait bien le courant, mais c'était de l'alternatif et il était destiné et réservé, à l'illumination du dortoir collectif. Si un professeur de physique avait besoin d'électricité, il allait au laboratoire-archive chercher cette machine. C'était une géniale extension du frottement de l'ébonite sur le manche en vue d'attirer quelques bouts de papier pour fabriquer lui-même de l'électricité, juste la quantité nécessaire. C'était du courant artisanal certes, mais obtenu sans frais, il était économique, tout gaspillage était banni, car la production égalait strictement la consommation.

Vous ! Continua-t-il, fermez les volets

Bien, vous qui êtes le plus fort, faites tourner ce disque, en même temps je provoquerai des décharges électriques, en approchant cette longue baguette isolante. Et notre premier en gym, qui devait cette place à sa carrure, sa force et sa hauteur, actionna la manivelle. Quelques étincelles éclatent, ce bougre d'élève qui tourne de plus en plus vite et de plus en plus fort ! Les étincelles, se succèdent magnifiques, aveuglantes, dans un concert de pétarades assourdissantes, ça éclaire, ça se transforme en orage miniature, en vase clos, pendant que Cucuat hurle, pas si vite, pas si fort, Pour freiner l'allure diabolique de son assistant.

Aujourd'hui, grâce à l'obligeance de mon collègue, auteur de ce dispositif, je vais transmettre de l'électricité à distance, nous dit-il ! Nous contemplions d'un œil avide la longue table, ou à un bout se dresse la manette, qui était actionné par l'élève tout à l'heure, à l'autre bout il y avait une sonnerie relié à un petit tas de limaille de fer, en compagnie d'autres accessoires.

Approchez-vous, dit-il et rendez-vous compte par vous-même ! Il fallait ainsi dissiper le scepticisme des incrédules. De visu nous constatons, qu'il n'y a pas de fil, ni sur, ni sous la table. L'isolement est absolu, ici, pas de tour de passe-passe. De la science, avant tout, entre Cucuat et Robert Houdin. Avec d'infinies précautions, notre physicien assume au disque mobile de la Wimshurstune, une moelleuse et lente rotation. Des deux sphères brillantes et minuscule naissent de timides étincelles qui pétarades pianissimo. Nous haletons d'espoir !

Soudain se produisit le miracle, la sonnerie trépigne triomphalement ! Essayons de nouveau, nous avons recommencé, recommencé, mais la sonnerie à fait la sourde oreille !

N'y touche pas, conclut l'opérateur un peu déçu, je laisse ce soin à mon collègue ! Décidément, notre Cucuat n'avait pas l'âme d'un bricoleur.

L'enseignant des sciences, inexactes, Cramossel (on n'a jamais su à ma connaissance, mettre un escargot en équation). Il était boiteux de naissance, ce qui n'a rien à voir avec le sujet, ni avec son mérite. Il ne possédait pas moins d'une demi-douzaine de cordes à son arc Universitaire et Zoologique. Il nous a appris à distinguer à coup sûr, une puce d'un éléphant, il existe quand même entre les deux bestioles une énormité de différences cachée. Botaniste, il ensemençait dans notre cervelle les graines, cette sélection nées et cueillies dans les champs de l'histoire naturelle. Géologue, il nous enseigna de ne pas commettre de regrettables confusions entre le basalte et le granite. Cosmographe, laissant de côté les entrailles de notre mère à tous, la terre, il prenait son essor vers les soleils lointains. Maitre  d'étude, il l'était aussi, a l'occasion, il venait au dortoir partager notre aire nocturne, en veillant sur notre sommeil, tout en dormant sur lui-même, un petit peu à la façon d'un garçon de ferme à l'étable, pour les vaches confiées à sa garde la nuit.

Toutefois, ce géologue distingué voyait d'un mauvais œil, les strates des sédiments en voie de formation s'épaissir sur les nuques de ses surveillés, c'était des couches propres à salir les cols droits, empesés et sciants, qui atténuaient à leurs blanche chemises. Il assumait lui-même, au besoin avec vigueur leur prompte disparition, en emplissant le creux de sa main d'eau naturelle, naturellement ! Comme l'histoire qu'il professait. C'était son violon d'Ingres en quelque sorte.

J'aurais tort de passer sous silence, cette paire d'érudits, pilotes de la machine à explorer au rebours du temps, ainsi que le vaste espace sans déplacer une semelle.

6ième, 5ième,4ième, tout en faisant les cent pas devant sa chair dédaignée, Maty arpentait les millénaires. Il donnait l'impression d'avoir personnellement connu tous ceux qui avaient posés leur séant sur un trône, les pharaons, Nabuchodonosors et autres Napoléons. Et il nous en confiait le résultat de leurs entretiens, tout en faisant aussi inlassablement ses cent pas. Il nous contait pour notre plus grande délectation, ses pérégrinations, sur la surface de la planète, du Pérou à Zanzibar, de fleuves et de sommet, de pic et de plaines. Il ne laissait pas de noms tenir sous leurs charmes perpétuel.

3ième, 2ième, 1er, plus petit que son collègue, Labro faisait corps avec le siège de sa chaire. Il n'avait pas de brillante causerie itinérante à nous faire, ni de passionnant reportage. Sa méthode, c'était de long monologues historico géographique, qui avaient été établis une fois pour toutes et couchés sur d'épais cahiers. Il les égrenait d'une voix monotone, tandis que nos porte-plume, faisaient la course avec la voix de notre maître, elles galopaient en vitesse sur les nôtres, afin d'en recueillir la substantifique moelle (Rabelais). Que si on désirait des renseignements complémentaires sur les châteaux de le Loire, il nous conseillait de nous rendre à la gare, et de nous faire remettre des prospectus de tourisme. Rarement il se divertissait, en nous faisant l'aumône d'un de ses bons mots, ou blagues déjà connues, les générations successives ne se faisait pas faute en effet de se les transmettre.

6ième, 5ième, 4ième, il y avait le maitre d'étude Rigal, la cinquantaine environ, il était très brun, grisonnant, avec une forte moustache (dites baccantes), il portait aussi un bouc fourni, qui fut victime par la suite du rasoir, à l'exclusion d'une mouche triangulaire à la d'Artagnan, qui mettait à nu un double menton flasque, pour notre grande hilarité contenue. Philatéliste, il n'hésitait pas à s'approprier par confiscation, la collection de celui qui était trop épris. Il succombait à l'irrésistible tentation d'y jeter un furtif coup d'œil.

Son violon d'Ingres était la Lyre, qui ne connaissait les sublimes envolées qu'en harmonie avec le chantant dialecte du terroir. Le fébrile Rigal devait à son interminable poème en vers "l'Estibandiè" (c'est un ouvrier agricole), d'avoir été flatteusement comparé au père de Mireille. A Montauban il manquait un Mistral, la lacune fut comblée grâce à lui.

Classé parmi les grands, nous émigrâmes à l'étude des grands avec le maître Claustre. C'était un adhérent aux-club des cent kilos, il entreprit un printemps, d'amenuiser dans la mesure du possible, ses omniprésents superflus. Tous les matins, avant de déjeuner, faite une petite promenade à bicyclette, lui conseilla Castella ! Et voilà notre Claustre qui essai ce remède plein d'agrément champêtre et oxygénant pour les poumons, et qui est aussi un stimulant, poétique, et économique. Hormis la première mise de fond indispensable à l'achat d’une bicyclette. Cet exercice est exempt de toutes séquelles maléfiques pour l'organisme. C'est un remède rêvé, car suivant un processus inéluctable, à chaque coup de pédale, et à chaque tour de roues, de l'odieux tissu adipeux, s'échappe en bienfaisante sueur, qui tombe comme la rosée sur la poussière du chemin, autant de litres distillés, autant de kilos perdus et de sveltesse acquise.

Et quelques semaines passent, Castella lui dit, alors mon cher votre mirifique traitement a-t-il bien marché !

Non, il a bel et bien augmenté mon poids, reprocha Claustre amer et désabusé ! Et pour cause, à chaque coup de pédale, et tour de roues, creusait toujours un peu plus l'estomac du cyclotouriste, qui, sitôt de retour, tenaillé par la faim, mettait les bouchées doubles et mangeait comme quatre.

Castella, était professeur de gymnastique, il veillait une heure par semaine, au maintien de la souplesse de nos muscles et la désirait intangible pour notre vie durant. C'était une louable ambition ! Pour ce faire, il nous suffirait d'exécuter tous les jours, les mouvements indiqués dans une petite brochure, qu'il nous avait fait acheter, c'était une lourde dépense qui engloutissait d'un coup les réserves hebdomadaires d'argent de poche. Mais aussi, en récompense, quelles joie ! Quelles émotives impressions ! Avec quel art l'auteur s'était-il employé pour illustrer son œuvre !  Avec quelle prodigalité en avait-il multiplié les figures exemplaires, à la fois préhistoriques et prophétiques. C'était un art emprunté à son insu, aux représentations des scènes de chasse paléolithiques, restant à découvrir dans des grottes espagnole.

Les jambes écartées, baissez les bras le long du corps

Levez les bras

Mains sur la tête

Levez  les bras en levant une jambe, puis l'autre

Redescendez les bras le long du corps en vous accroupissant

Relevez-vous

Le 31 juillet 1911 à 11 heures, direction la sortie pour un repos bien mérité. Dans la cour de la chapelle, la grande parade, officiellement dénommée "distribution solennelle des prix" vient de prendre fin. Quatre à quatre, je descendis les gradins de la montagne, sans me soucier le moins du monde, si comme notre Célimène nationale (Cécile Sorel) les avait descendu. Moi devant, Charles derrière, nous nous faufilions à travers la foule pour rejoignons notre père, qui était en grande conversation avec Bayle.  Celui-ci voulut connaitre ma septennale et adolescente expérience !

J'espère Georges, me dit-il que vous conserverez un bon souvenir du lycée !

Un non, Monsieur le censeur, un non tranchant jaillit spontanément du plus profond de mon être, un non pétri de sincérité, péremptoire, définitif, sans appel ! J'avais subi trop d'oppressions,  et aussi trop de servitudes, non accompagnées de grandeurs. Ma réponse déçut, car, je soupçonne qu'il avait de l'estime pour moi, peut-être même mieux. Mais pouvait-il me témoigner une amitié visible, palpable en quelque sorte ! Il était prisonnier lui-même des règlements ! Et c'était des barrières qui nous séparaient.

En la circonstance, j'étais passé à côté de l'esprit de finesse. La question posés le concernait, lui d'abord, et le lycée d'Ingres peut être ! Je n'ai jamais éprouvé un seul regret, ni résultat ou mauvaise conscience de n'avoir plus revu, mes profs, sauf Cazals, que j’ai rencontré une fois par hasard dans une rue de Toulouse. La rupture avec le lycée d'Ingres était consommée. Aussi quand nous franchîmes tous les trois, Charles, mon père et moi le seuil de l'établissement, je ne sentis pas le besoin d'emprunter à Mercure les sandales ailées, ni de prier Vulcain d'user de son soufflet, pour gonfler ma poitrine d'un air léger, et bien que je ne fus pas en danger d'être changé en statue de sel, je ne me retournais même pas.

Quant au pauvre Charles, rhétoricien du diplôme en passe de devenir philosophe, je le plaignais, car une année encore à faire, pour parachever son instruction. Il trouva sa consolation en offrant à son menton, ainsi qu'aux yeux de tous, une barbe juvénile, noire et frisoté, propre à lui tailler parmi les imberbes, pour les sixièmes à venir admiratifs, une enviable réputation de souveraine virilité. Nous avions 19 ans.

 

L'étudiant

Liberté, liberté chérie

Définitivement séparé de mon jumeau barbu, qui devait l'année suivante par vocation, cheminer dans les aimables allées de l'art bordées de picturales représentations, et plus tard fouler sans passion, les rébarbatives voies du droit, je suis tenu de substituer mon à notre père.

Le 9 novembre 1911 mon père tint absolument à m'accompagner à Toulouse, son Toulouse adoré où 22 ans auparavant, il avait vécu la vie qui m'attendait. Il jugeait ma mère incompétente, car aurait-elle pu se débrouiller pour prendre mes inscriptions à la faculté de droit ? Elle était pour lui tout juste bonne à me faire accepter à la pension Tachard, et de cela, mon père s'en chargea aussi. Cette pension était situé 18 place Dupuy au premier étage d'un vaste immeuble, qui appartenait aux hospices, face à la halle aux grains. C'était une maison hexagonale construite en briques sur laquelle veillait une haute colonne dressée à la gloire de Dominique Dupuy (1767-1798), c'était un général célèbre de Toulouse.

Le lendemain matin 10 novembre dès 8 heures, revêtu de mon costume vert à rayures, œuvre sur mesure du meilleur tailleur Septfontois, et coiffé d'un chapeau de feutre vert-pomme, assortis à la couleur du vêtement, par souci d'élégance, je gagnais à pied l'extrémité de la rue de Metz et m'engageais dans la rue d'Assorg, puis je m'aventurais rue de la pomme et je traversais de biais la place du Capitole, puis j'empruntais ensuite la rue des lois et prenais, après 26 minutes de marche un repos bien gagné sur les bancs du grand amphithéâtre de la faculté. Il ne me restait plus qu'à poser mon encrier de buis sur la table, et prendre des notes sur mon cahier, à l'aide de mon porteplume, au fur et à mesure du discours professoral.

Trois ans durant, six fois par semaine et d'aller et retour biquotidiens, les pavés pointus de la Garonne chantaient sous mes semelles. Heureusement que j'étais nanti d'une paire de mollets durs et musclés. Grâce à l'entrainement que nous avait imposé notre mère, par d'interminables promenades sur les chemins blancs, poudreux et déserts de la campagne septfontoise. J'étais loin de me douter, à l'époque de l'immense avantage que j'en retirerais, dans un proche avenir. Liberté ! Liberté, chère denrée, oh combien chère aussi, pour mon père qui me la offert, avec le gite et le couvert, ainsi que l'argent de poche pour mes menus plaisirs ! Ce fut un vrai pactole en or pour moi.

 

Une exploitation familiale

J'avais quelques titres et non des moindres, pour que mon père postulat avec quelques chances de succès, mon admission à la pension Tachard. Quoique Chrétien amateur mais fidèle, fantaisiste aussi, je n'en étais pas moins protestant, tout comme chacun de ses membres. De plus madame Tachard avait été l'institutrice de ma mère, en conséquence, elle continuait dans la conversation à lui donner du "Tu" gros comme le bras et du "Rose" teinté d'affectueuse condescendance, toutefois, je soupçonne fort que ses talents pédagogiques avaient la minceur d'une feuille de buvard.

En ce temps-là, ignorant même la bicyclette, l'école, n'était ni laïque, ni gratuite, ni obligatoire, ni républicaine bien sûr. On s'accommodait tant bien que mal de la fameuse loi Falloux voté le 15 mars 1850. Il y avait deux alternatives pour les usagers de l'instruction, les curés ou les pasteurs ! Or pour rien au monde, un grand dignitaire de la loge maçonnique, comme mon grand-père Regnard, n'aurait confié la culture de sa jolie Rose aux bonnes sœurs, donc ma future maman porta son cartable à l'école protestante.

Tout était si simple alors ! On apprenait lentement à lire, en psalmodiant en chœur le B.A. Ba. C'était un travail d'équipe en somme. On s'exerçait au maniement de la plume, ruisselante d'encre noire avec la tête penchée et la langue tirée. La nomenclature des départements, des arrondissements, et des chefs-lieux constituait le met le plus ultra de la géographie. L'histoire avait son terminus bien avant 1872. En science, pourvu que l'on sache par cœur la table de multiplication sur le bout des doigts, il ne fallait pas se perdre dans le labyrinthe piégé du système métrique, car transformer les hectares en millimètres carrés, les centimètres cube en décalitres, les myriamètres en décimètres. Et ne pas confondre les maxi-stères avec les ministères. Les maths modernes étaient dans les Limbes, et les ensembles inexistants ou plutôt si, la théorie n'était qu'à l'état larvaire, sous forme de trinité : Le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ! Dans ce cas, ce seul cas, trois, comme on sait est égal à un. Et encore n'était-ce qu'un article de foi ! Pas de science. Incompétence du professeur ! Dureté de tête de l'élève ! Je ne sais, mais ma chère maman n'a jamais eu la joie de serrer sous ses bras un brevet qualifié pourtant si simple.

La pension était de type familial et artisanal. Aucune main étrangère n'était tolérée, seules suffisaient celles diligentes, expertes de madame Tachard, madame Laffont et Monsieur Laffont. Le rendement maximum était assuré par l'application du système Taylor. A chacun sa tâche.

Madame Tachard était une petite vieille aux cheveux bien blancs, avec chignon bien calé sur le crâne. Elle avait les traits de son visage plissés, plutôt que ridés. La confection de sa personne remontait probablement aux derniers du dernier mois, du dernier roi, (1837) environ. Vu son âge, ses capacités, sa personnalité, et son autorité, elle était le chef, le centre, le cerveau, et la sécréteuse des décisions. Elle était native de Sète (qui s'appelle Sète depuis 1920 et auparavant c'était, "Cette").

Pendant son enfance, ses parents avaient désertés ce misérable port de pêche, avec la malaria qui sévissait sur cette basse-côte du Languedoc, ses lagunes et ses étangs. Cet exode s'était accompli à bord d'une péniche halée par des chevaux. Cette longue promenade de 240 km, coupée par une centaine d'écluse avait laissé à l'adolescente voyageuse, un souvenir indélébile, dont elle tirait une grande fierté.

La falote Mme Laffont, sa fille grisonnante, vaquait aux soins ménagers et culinaires, et comptait quelques années de moins que ma mère. Elle avait eu la délicatesse d'offrir deux garçons à son mari. Elle était assurée de la perpétuation de son nom, ils avaient à l'époque, 11 et 14 ans.

Enfin Samuel, l'insignifiant Samuel, sorte de prince consort de énième Zone. Il était tenu de se contenter du titre d'époux de Mme Tachard, cette dernière le contraignait à vivoter sous le régime matriarcal, bien que son défunt père eût exercé le ministère pastoral, donc qu'il eut été homme de la bible, dans laquelle il n'est question que de patriarches. En vain, en effet, y chercherait-on une mention de quelque matriarche. Ce serviteur du Seigneur ne dédaignait pas de s'égarer dans des vignes, et abusait en dehors des Saintes-Cènes, du sacramental, ceci est mon sang. Peut-être estimait-il, que plus son enveloppe corporelle en était imbibée, plus elle était sacralisé. Je noterai à sa décharge, qu'il desservait précisément en Dordogne, pays des bons crus, la paroisse de Sarlat sur la cure, ce qui ne manque pas de sel pour un pasteur. Ces incursions à la Noé, ne l'empêchèrent pas d'engendrer un fils unique, car le croissez et multipliez, n'alla pas plus en avant, et il le baptisa Samuel, en souvenir du prophète sacreur de roi, qu'il ne connaissait que de ouï-lire.

Voilà pourquoi, en novembre 1911, je fus subitement mis en présence d'un Samuel gringalet, d'un gabarit à mi-chemin entre le marisme et la normale. Il était grisonnant, chauvelet, avec un visage ridaillé, et parcheminé, il était pourvu d'un nez peu  volumineux, taillé en pyramide. Sous son nez, il y avait une belle moustache raide avec des bouts tombants, en oblique. Son menton était garni d'un petit bouc, un pauvre petit bouc qui paraissait avoir honte, malgré son absence de force et son défaut d'ampleur. Samuel, n'était pas inutilisable, d'abord, il se rendait à la cave pour soutirer de la barrique, le vin à trois sous le litre ! Puis bien qu'il fût loin de posséder la beauté de Ganymède, il faisait office d'échanson. En outre bien qu'il ne fût pas non plus une lumière, il était le préposé à l'éclairage, il n'avait pas son pareil pour emplir de pétrole les réservoirs des petites lampes portatives et individuelles, qui était stationnées sur un coin de la table de travail, il pouvait enfoncer un goupillon purificateur dans le verre cylindrique, afin de donner une limpidité irréprochable. Il avait le coup de main pour enlever du bec le bout carbonisé. Il rendait les mêmes services éclairés, à la grosse et décorative lampe de la salle à manger, qui était suspendu et qui possédait un abat-jour de porcelaine laiteuse. Vraiment, il était devenu un lampiste distingué.

Au demeurant, ce Samuel-là paraissait heureux ! J'écrirais même, content en quelques sorte ! Si je ne craignais pas de faire étalage, je dirais même de pédantisme.

Dans une pension dite de famille et digne de ce nom, ses membres se doivent de partager leurs repas avec les pensionnaires agréés. Ce partage doit s'effectuer à la table commune, c'est le seul moyen d'extirper toute malveillante suspicion. La maison Tachard se pliait de bonne grâce à cette règle, tous à la même table oblongue, arrondie en demi-cercle, à chaque bout égaux, comme les héros de l'Iliade. Pourtant était exclu, toute interprétation entre la communauté familiale et permanente, avec l'autre éphémère et accidentelle renouvelable. Côté cuisine était placés dans l'ordre, Mme Tachard, son petit-fils aîné, Mme Laffont, son fils cadet, l'échanson et côté fenêtre les convives payants.

Les préparations culinaires étaient hautement inspirées des recettes de tante Marie, après avoir subi de remarquables simplifications. Les haricots secs succédaient aux pois cassés, les lentilles suivaient les pommes de terre, les ragouts et sauces défilaient avec les daubes et mirotons. C'était la gastronomie sommaire du temps en honneur, tant dans les foyers que dans les lycées. Parfois Mme Tachard mijotait une surprise, une immense gâterie en offrant la dégustation de spécialités, par exemple un plat d'oignons énormes et éclatants de blancheur, ils étaient appétissants disposés en couronnes concentriques autour du plus volumineux, haut en fumet, chacun légèrement saupoudré d'un hachis, issu des viandes inemployés. La veille, de ce jour faste, il était interdit de faire bombance en s'attribuant des rations doubles. Ou bien un autre exemple, elle nous faisait une copieuse potée de châtaignes des Pyrénées, en robe des champs, qui baignait dans un bouillant liquide sombre, ou raffinement suprême, elles étaient parfumées à la badiane, cet anis étoilé (silicium officinale), pour les pharmaciens, identique à celui qui camouflait la saveur répulsive des purgatifs paternels.

L'important n'est pas dans les mets, mais à cette table d'hôte, ou je pris langue (discutait) avec des collègues en chignon (copine).

Les pionnières, elles méritaient, sans aucun doute ce substantif au féminin inusité, car pionnières, elles l'étaient.

Tu gagneras ton pain, etc.…. Mais la malédiction sudorigène ne concernait qu'Adam, plus ses innocents successeurs. Par pure galanterie, Eve et ses filles en avaient été tenu écartées, depuis ces temps immémoriaux, elles se la coulaient douce, douce, et cela aurait pu continuer perpétua perpetuorum, seculaseculorum. Elles étaient soumises, c'est vrai au joug de la douleur, mais que diable, on n'enfante pas chaque matin ! Alors que le grain du matin si. Or ces pionnières partageaient l'originalité de vouloir gagner leur vie seule, sans le secours d'un fils d'Adam, pourtant spécialiste en la matière, le pain et les fanfreluches accessoires, sans se douter le moins du monde, de ces malheureuses et horribles conséquences d'un tel cumul.

Trois étaient leurs nombre :

Suzanne Coyne, qui était Montalbanaise à cent pour cent. Nous étions tous deux issu d'une ancêtre commune qui avait vécu au temps de la Pompadour, nos cœurs irriguaient notre organisme d'un même sang partiel, le savait-elle ? Je le savais par une confidence de mon père. Je n'ai jamais osé me prévaloir de ce cousinage ! Sa chevelure tirait vaguement sur le blond, qui n'a jamais eu pour moi un irrésistible attrait. Son père possédait une entreprise de fiacre et d'omnibus de ville à Montauban. Elle était inscrite à la faculté de lettre, tout comme Melle Lobstain.

Melle Lobstain, était Montalbanaise par pur raccroc, elle était la fille d'un commandant d'origine alsacienne. Elle était frêle, elle arborait un visage poupin et rosé, contrastant avec ses cheveux de jais. Elle repoussait systématiquement la nourriture lafontine, en dédaignant quelquefois à en mastiquer quelques parcelles. Cette prétention de vivre de l'air du temps, plongeait Mme Tachard dans les affres du désespoir.

Pour mon propre compte elle avait succédé à Henriette Salles, car tous les jours à 13 heures, après le repas (pour moi), le menu (pour elle), nous nous enfermions sans témoin, dans le salon aux splendeurs sombres, solennelles, et bibelotées, garni de sièges houssés, le parquet était en chêne ciré, caché en partie par des tapis râpés. La pièce était d'apparat, mais inutile pour la pension. Mais pour nous, sa possession nous permettait de nous épanouir dans la musique. Donc à huit clos, et sur l'ivoire jauni du vieux piano noir et héréditaire, nous jouions de concert du quatre mains. Comme toujours, comme de juste, je ne m'abaissais pas à tenir la deuxième partie, mon talent, mon honneur, et les flatteuses appréciations de M. Py, s'y opposaient ! L'année d'après, j'eu le regret de perdre sa compagnie, elle abandonna ses études, et resta à Montauban. Et, pour finir, elle troqua les oignons blancs et sucrés, contre les racines noires et amères des pissenlits, son âme virginale s'étant envolée vers les célestes studios de Sainte-Cécile.

La troisième était Melle Oulès, elle était incontestablement la mieux du lot ! Elle était brune, et de taille moyenne. Son père était pharmacien à Pamiers, il avait doublé une profession, exercée en lieu clos avec une autre,  exercée, elle en plein air sur les bords romantiques d'un torrent ariègeois, il était pionnier dans la pisciculture, car il s'était fait éleveur de truites. Melle Oules suivait des cours à la faculté de science.

C'était toutes les trois des jeunes filles de bonne famille, comme il faut, bien élevées et conformistes. Elles étaient vêtues de jupes et de corsages d'une élégance tempérée, ne voilant pas le bout de leur nez d'un nuage d'odoriférante poudre de riz, ce qui eut été incorrect. Elles n'avaient pas mis non plus de teinte sur leurs lèvres, avec un rouge plus ou moins éclatant, ce qui eut été abominable.

De mon côté, comme elles, j'étais de bonne famille, et j'étais bien élevé, et je leur en fournissais la preuve, en les nommant "Mademoiselle" et en les vouvoyant respectueusement selon la coutume. N'étaient-elles pas, de plus mes ainées de quelques mois ! Pas de camaraderie entre l'étudiant que j'étais et les étudiantes qu'elles étaient. Pas non plus de sortie dominicales en commun, et encore moins nocturnes, sous des couleurs de cinéma en noir et blanc, ni des sortie théâtrales. Ces demoiselles en bloc ou en détail auraient été irrémédiablement compromises, Satan épiait à chaque coin de rue. C'est pourquoi, je ne les voyais qu'aux heures des repas. Elles constituaient à la table commune, un trio compact et homogène sans faille, et par surcroit moqueur ! Combien de fois ai-je servi de cible à leurs lazzis, spirituels certes, mais ironiques, acérés et pointus, comme les longues aiguilles qui transperçaient leurs chapeaux. Que vouliez-vous que je fasse contre trois !

Que je me taise ! Ce que je faisais, bien souvent pris de court, mais l'expérience aidant, pas toujours !

Quoiqu'il en soit, toutes les trois ont puissamment contribuées à aiguiser ma propre langue, en cette première année de droit, or tout à une fin.

A la pension Tachard, l'année suivante, l'infériorité numérique et masculine ne fut pas heureusement pour moi éternelle. Le destin se chargea d'y mettre le holà. En premier lieu, la pionnière et musicienne Lobstain disparut de la scène Tachard, en attendant que son âme abandonne son enveloppe vacillante. En deuxième lieu, Max et Toto, arrivèrent en renfort, et désormais la loi du nombre jouait en notre faveur, trio contre duo. Le résultat fut bénéfique, les langues de ses deux demoiselles s'émoussèrent, lors de nos conversations aux agapes communes, tandis-que les nôtres s'affûtaient sans cesse. La fortune des passes d'armes avait changé de camp !

Que Max eu désiré profiter de tous les avantages, (oignons compris) offert par une telle pension, n'était pas pour me surprendre. Ces avantages il les connaissait, pour en avoir recueilli des propos élogieux de Melle Oulès sa cousine                           qui passait ses vacances  à Pamiers où, précisément il demeurait avec son père, adjudant à la retraite.

Comment Toto par contre en arriva-t-il à échouer chez MmeTachard ? Enigme. Tous deux suivirent les cours du P.C.N. (Certificat d'études physiques, Chimiques et d'Histoire Naturelle) à la faculté des sciences et l'année suivante, ceux de première année de médecine. Le premier soin de Maxime Piquemal (Max) et Georges Teyssier (Toto) fut de me baptiser, le doyen. Très vite, Max et Toto devinrent une paire d'amis, et non moins vite Toto et moi en fîmes une autre, après quoi, je n'eus aucune peine à en constituer une dernière avec Max. En résumé, nous étions trois amis et formions un trio.

J'avais abandonné l'usage de la cigarette, quoique par pure économie, je les fabriquais moi-même, en les roulant avec minutie, dans du papier "Le Nil". Je les roulais sans gaspillage avec le tabac gris de la régie, à 10 sous le paquet, selon le conseil de l'éléphant publicitaire, porteur d'une oriflamme. Or Max était un fumeur invétéré, il avait découvert chez le buraliste du coin, que moyennant la modique mise de fond de 3 sous, on acquérait deux délicieux petits cigares, baptisés "inséparables",  c'était des miniatures de demi-loudrès dont l'arôme subtil, n'avait rien à voir de commun avec celui grossier des ninas. Plaisir partagé, plaisir augmenté, donc !

Lors de l'une de nos nocturnes déambulation, Max sollicita mon opinion, et m'en offrit un. Un doyen ne peut refuser une telle proposition. J'acceptais, il sorti de sa poche son briquet à mèche tango piquetée de noir, et actionna la molette qui provoqua une braise aux odeurs de roussi. Il venait de me jeter sans défense, et pour la vie entière, entre les griffes de la nicotine, car le lendemain, je lui rendais la politesse, noblesse oblige !

Tien ça sent le brûlé, par ici, déclara soudain Toto, certain sûr en humant l'air, les narines écartée !

Penses-tu répliqua Max avec son odorat obnubilé par son mégot fumant stationné entre ses lèvres, et nous poursuivons notre chemin. Tout à coup d'un geste nonchalant et coutumier, Max plonge sa main dans la poche de sa veste, et vivement la retire, munie de son mouchoir, il articule un aïe puis cinq lettres, en apercevant une ligne rouge qui grignotait le tissus du mouchoir ! Il l'étouffe rapidement, cependant que la mèche en feu et le briquet se faufilent à travers le trou béant, œuvre de l'incendie.

Infortune pour Max ! Et source inépuisable, de quelques quolibets de notre part. Ah ! Je ris du malheur des autres, disait le vieux peau-rouge. Mais en attendant les autres rirent des miennes. Car peu de jours après, je souffris de la même mésaventure.

Max préparait son P.C.N de façon à répondre à brule-pourpoint à n'importe quelle question, aussi saugrenue soit elle, et posée par un examinateur finassier. Entre autres, il devait se rendre apte à énoncer sans erreur, le nom de chacune des plantes médicinales vivotant dans un infime lopin de terre attenant à la faculté, alors presque tous les soirs de juillet, je l'accompagnais sur les lieux et sur sa demande. Là l'index tendu vers un humble fétu, je l'interrogeai, (à la fin, j'aurais pu passer sans encombre l'examen à sa place). Arrivé à la hauteur d'un maigrichon pied de tabac, nous restions debout recueillis, avec les cheveux dans le vent, le chapeau en mains et nous marmonnions : "l'herbe à Nicot"

Tel des bidasses sans uniforme, nous éculions les talons de nos chaussures, dans le même cadre que mon père avait connu vingt ans auparavant, avec quelques retouches quand même. Les trams électriques avaient remplacé les trams à chevaux, exception faite pour les délicieuses remorques utilisées pendant l'été, et en plus des quelques automobiles empestant le pétrole, il y avait un nombre modéré de cyclistes.

Comme mon père, nous fréquentions les mêmes théâtres. Nous fréquentions le Capitole pour l'opéra, et les concerts du conservatoire, les variétés au square Lafayette pour les opérettes, et les nouveautés pour le musical, boulevard Carnot. Nous étions devenus des fidèles du Samedi soir, mais vu la modestie de nos moyens, nous ne fréquentions que le promenoir, en arc de cercle derrière le parterre.

 Mais la vraie nouveauté était ailleurs que celle précités. La vraie nouveauté c'était le cinéma, et quel cinéma ! D'abord son enseigne Yankee-Grecque, American-Cosmographe. Par American, on se voyait sans crier ouf, déporté outre-Atlantique. Par cosmographe, on comprenait sans réserve que l'on eut quelques teintes de la langue d'Aristophane et quelques enchanteresses visions de l'univers, qu'on allait découvrir, car graphe signifie, j'écris ou je fixe sur la pellicule, et Cosmos égale "Le Vaste Univers".

Le cinéma avait eu comme effet, déjà, la désertion des grands-cafés. L'installation était sommaire, sinon la salle aurait certainement été désavouée par le plus humble des patronages, elle était composé de quelques rangées de chaises de style jardin-public, il y avait au fond de la pièce, tendu contre le mur, un drap suffisamment élevé de 9 m².

Il n’y avait pas de confort ! Qu'importait, seul le programme comptait. On voyait s'agiter sur l'écran des cow-boys magnifiques, avec des shérifs et des peaux rouges, en grande tenue qui brandissaient leurs tomawaks, c'étaient leurs insignes de fonctions. Et cela se passait dans ses paysages désertiques et inconnus. Ah ! Que d'héroïsme étalé aux attaques de diligence ! Que d'actions d'éclat, lors de celle de ce pauvre tortillard, avec la locomotive agrémentée d'une cheminée conique qui crachait une interminable trainée de fumée noire. Et tous ses gens gesticulaient, galopaient, tremblotaient, jusqu’à la fumée du train, qui avait la danse de Saint-Guy.

De temps en temps surgissaient des explications écrites sur l'écran, tant pis pour ceux qui ne savait pas lire ! Car tous les patronymes noirs et blancs se faisaient en un silence, rompu seulement par tic-tac monotone de l'appareil de projection placé au fond de la salle, dont la manivelle était tournée par l'opérateur. J'ajoute qu'en tant qu'étudiant, la direction nous faisait payer demi-tarif. En conséquence pour 0.10 sous, à condition d'accepter d'être assis à la dure, sur un banc aux tout premiers rangs, et de braver les crampes. Nous pouvions nous gaver de western de 21 à 23 heures. Des loisirs à un sous de l'heure, qui dit mieux !

En 1913, grande vacances à Septfonds ! Et dire que lorsque je gravissais sans peine, les échelons de l'Asile de la Laïque, et du lycée, nous avions le front de nommer grandes vacances, nos vacances qui ne duraient que soixante et un jours, comme le mot parait étriqué et mesquin pour désigner celle plantureuses octroyées par la faculté. D'un jour de gloire, passé à la veille d'un jour de gloire à  venir, (c'est  à dire du 14 juillet au 10 novembre).

Il est vrai qu'un tel repos était indispensable pour reprendre et renouveler notre vigueur. Nous étions exténués, nous sentions nos jambes molles et nous cheminions lentement, la tête baissée, tellement celle-ci était pleine et lourde. Quant à nos professeurs, ils ne valaient guère mieux que nous. Ils n'en pouvaient plus les pauvres, car obligés qu'ils avaient été de palabrer du haut de leur chair à sept ou huit heures par semaine, et de se vêtir et dévêtir de leur robe autant de fois.

Pendant cette période de remise en état, j'avais invité Toto à venir passer quelques jours à Septfonds. Toto était un gros garçon, ayant des forces à revendre, il était musclé, et athlétique. Il avait un visage joufflu et bien en chair, avec des cheveux bouclés châtains aux mèches indociles qui tenaient bien lieu de chevelure. Il avait un bon moral, c'était un chic type, pacifique et sympathique. Il me dépassait de quelques travers de doigts. Il était originaire d'Albi, où il passait ses vacances avec ses parents. En ce temps de tourisme, et à la force des mollets ce ne fut qu'un jeu pour lui de pédaler à 15 km à l'heure, pour faire les 70 km environ séparant Albi de Septfonds.

Par une matinée ensoleillée et prometteuse d'une journée radieuse, nous nous mîmes en route Toto, Charles et moi en chevauchant nos bécanes, et en formation de vols de canard inversée, Toto et moi de front et Cela va sans dire, Charles derrière. Nous n'avions pas fait un kilomètre sur l'étroite route poussiéreuse de Saint-Cyrq que, déviée par un coup de guidon maladroit, la roue de Charles vint heurter ma roue arrière. Le pédaleur désarçonné mordit la poussière, et le vélo désemparé en fit autant. Charles se releva, sans mal, mais constata que sa jante était fortement voilée et se refusait obstinément de rentrer dans sa fourche. Penaud et contrit, aussi mari que Pierrette, le pauvre Charles une fois de plus, malchanceux, rebroussa  le chemin à pied, en poussant tristement sa machine, avec le cœur en berne. Quant à nous deux, nous poursuivîmes notre route vers la pittoresque vallée de l'Aveyron. Nous gagnâmes Bruniquel sur le Vère, à proximité de son confluent avec l'Aveyron et son château bâti sur l'abrupte falaise qui dominait la vallée. Tout en roulant, je montrai à Toto de la main, les abris sous roche préhistoriques. Arrivé au confluent, nous remontâmes l'Aveyron pour visiter les ruines abandonnées du château fort de Pennes perché sur un roc, dont la base fut minée par les eaux, ce qui lui donne une vu d'un certain côté, avec une étrange silhouette.

Afin de grimper sur le plateau, pour nous rendre à St Antonin, nous décidâmes d'emprunter la voie ferrée (Montauban-Capdenac par Lexos), ce qui nous procura la joie de passer sous des tunnels obscurs et glacés, nous avons pédalé au fond de profondes tranchées à l'abri du soleil cuisant. Il était à ce moment-là 15 ou 16 heures, brusquement le ciel se couvrit et quelques éclairs suivit de sourds grondements, nous avertirent que l'orage approchait, d'ailleurs en un clin d'œil il fut sur nous. Soudain  une pluie drue, rageuse et impitoyable s'abatis sur nous, avec des éclairs aveuglants et des roulements terrifiants répercutés par les parois des tranchées des gorges de la rivière. Avec cette pluie crépitante tout nous rappelait les chevauchées triomphales de la walkyrie. Quant à nous, nous nous sentions bien moins fiers qu'elle ! Nous pédalions laborieusement contre les rafales, et l'averse, les vertèbres arqués, en serrant notre guidon, et en longeant l'étroit sentier côtoyant les rails de la voie.

Imagine, lança Toto, que la foudre tombe sur un rail !

Bah, nous ne risquons rien, nos pneus nous isolent n'est-ce pas !

Trempé comme une soupe, dégoulinant comme des parapluies, nous allâmes frapper à la porte de la première ferme venue. Une vieille femme, coiffée de la toque, et compatissante nous donna asile. Là assis devant l'âtre de la cheminée, ou mijotait une marmite noircie par la suie, qui était suspendue à la crémaillère, au-dessus d'un bon feu de bois, nos vêtements séchèrent.

Quand le soleil fût revenu, nous continuâmes notre route, jusqu'à St Antonin. Noble, blotti sur la rive droite de l'Aveyron, tandis que la rive gauche est dominée par le roc d'Anglart, qui est une longue falaise de calcaire d'une hauteur de 100 mètres environ, et dont le pied est encombré par un éboulis. Nous parcourûmes le vieux quartier aux ruelles étroites et en pentes. Elles étaient bordées de maisons en pierres vétustes, dont certaines étaient encore habitées. Et je n'omis pas de montrer à mon camarade le joyau de la citée, le célèbre hôtel de ville, roman et gothique du XIIe siècle, dont la façade et le beffroi sont une merveille. Nous remontâmes en fin de journée, la délicieuse et verdoyante vallée de la bonnette pour arriver à Caylus. Mais notre intermède torrentiel, nous avait fait perdre du temps, et nos mollets se ressentaient des innombrables mouvements circonférentiels, qu'ils avaient accomplis, la journée durant, et nous primes pension pour le soir et la nuit dans un hôtel. Le lendemain, après avoir vu les curiosités intéressantes, nous fîmes les 14 kilomètres de route agrémentées de côtes, qui séparent Caylus de Septfonds.

Le lendemain à notre arrivé, papa et maman poussèrent en cœur un ouf de soulagement. Ils nous croyaient perdus corps et bien ! Naufragés de la pédale en quelques sortes ! Quant au pauvre Charles, son vélo remis en état, il eut pour toute consolation d'ouïr la relation enthousiaste de notre randonnée. Cependant à la fin du séjour de Toto, il fût des nôtres pour nous rendre à Albi, en usant toujours du même moyen de locomotion.

Car, Toto en parfait gentleman voulut éteindre dignement la dette contractée en acceptant notre invitation, donnant-donnant, c'était pour lui un genre de troc. Mais c'était une opération des plus enrichissantes pour les parties en cause. Et nous reçûmes un accueil chaleureux de la part de ses parents. Et ce fut à Toto d'être notre guide dans Albi, que nous ne connaissions que par oui dire, de la part de notre père. Nous n'avions qu'une huitaine année Charles moi, quand il y est allé, et il nous avait promis de nous rapporter un petit chichi tout jaune, pour assurer ainsi notre incrédulité ! Mais cela fut suivi d'une profonde déception, car nous n'en vîmes jamais la couleur.

Albi méritait bien comme Toulouse le surnom de ville rose, car entièrement construite en briques, Toto qui en connaissait toutes les arcades se dévoila un guide compétent et averti. Intrépide, il nous traina infatigable dans les rues et ruelles, en désignant du doigt et en nous disant leurs noms aux monuments et hôtels. Il nous fit visiter l'incroyable splendeur de l'intérieur de la cathédrale fortifiée de Sainte Cécile. C'est une énorme masse de briques rouges. Il nous montra aussi le vieux pont sur le Tarn, en ayant soin de préciser qu'en son jeune âge, Gilbert qui devait devenir l'un des premiers aviateurs, accomplissait sur ses étroits parapets des promenades avec sa bicyclette lancée à toute vitesse, en bravant le vertige et tous périls.

Mais son coup de maitre fût quand il nous amena à la fameuse coopérative ouvrière de verrerie. Dans les ateliers où régnait une chaleur suffocante due aux foyers utilisés, pour la préparation et la fonte du verre. Les verriers usaient encore des antiques moyens de fabrication des bouteilles. Munis de longs chalumeaux, ils préparaient à une extrémité une grosse goutte de verre, prise dans une cuve juste devant eux. Ils mettaient l'autre bout du chalumeau dans la bouche, puis soufflaient, la goutte de verre gonflait et devenait une bulle, et pendant que le verre était malléable, ils la roulaient sur une plaque afin de lui donner une forme cylindrique, qu'ils enfermaient ensuite dans un moule en deux parties. Enfin, ils soufflaient à nouveau, jusqu'à qu'ils obtiennent la forme et les capacités définitives. Alors seulement, ils tranchaient le verre, adhérant au chalumeau, et la bouteille était enlevée du moule qu'après un complet refroidissement. Quand je pense que ce métier de força était le seul qu'un noble pouvait exercer sans déroger, j'en demeure pantois ! Et puis, nous eûmes l'honneur de partager la vie avec le père de Toto, qui n'était pas un père comme les autres.

 

10 Millions de franc-or

Pas dans mon gousset bien entendu ! Ce dont je me félicite, car j'aurais été contraint à une éternelle oisiveté, aggravé par un constant tête à tête avec moi-même. On a beau porter à sa personne un intérêt certain, un amour immodéré, copieusement saupoudré d'admiration, à la longue la chose aurait poussé le fastidieux jusqu'à l'insoutenable. Par ailleurs, je  n'ai jamais été à la poursuite de dollars, roupie, ou autre yens. C'est devises, dont la commune devise, s'appelle dévaluation.

En aout 1913 Monsieur Teyssier était âgé de 92 ans environs. C'était un robuste vieillard, affable et accueillant. Il avait les cheveux encore fournis, il avait un nez aquilin, et portait comme les hommes de cette époque, une moustache et une barbichette.

En 1841, il tira au sort un mauvais numéro. Qu'à cela ne tienne, lui dit son père, je t'achèterai un homme !

Désigné par le sort, répondit-il avec un noble accent, je ferai mon devoir !

Il prit goût au métier de fantassin et au maniement des fusils. Ses classes passées, il devint caporal, puis sous-officier. Un matin, son colonel, fit placer son régiment bien en ordre dans la cours de la caserne et cria : Sous-officier Teyssier, sortez des rangs ! Celui-ci s'avança avec son sac à dos et fusil à l'épaule. Les courroies retenant son sac furent tranchées, le sac tomba à terre.

Je vous fais sous-lieutenant, continua le colonel ! Ce disant, il lui confisqua son fusil de troupier et lui remis une épée, car s'il n'est pas élégant que le dos d'un officier soit encombré d'un sac, il est de bon ton qu'il étale sa bravoure pendant les combat en croisant le fer au plus près de l'ennemis.

Survient le second empire, il va faire campagne en Italie (1859). Là il reçut une balle en pleine poitrine qui le transperça de part en part, on le coucha sur la paille d'une charrette, qui était dépourvu de ressorts et qu'une paire de bœufs tiraient cahin-caha, jusqu'à l'hôpital de Brescia. Par miracle il en réchappa.

Pour la guerre de 1870, il était commandant de la place Bitche, qui fut dès le début attaquée par les prussiens. Sommé à plusieurs reprises de se rendre, lui et sa garnison, il refusa obstinément ! C'est pourquoi après la signature de l'armistice, il en sortit libre, avec les honneurs de la guerre, à la tête de ses soldats. Il défila entre deux haie de prussiens qui leurs présentaient les armes.

Promu Colonel, il est envoyé à Nice comme commandant de la place, où atteint peu après, par la limite d'âge, il fut mis à la retraite. C'est à ce moment qu'il s'aperçu qu'il était célibataire. Il avisa, et il se souvint que lorsqu'il avait une trentaine d'années, il avait fait sauter sur ses genoux, revêtu de culottes écarlates et à bande noires, une ravissante petite fille ! Pourquoi ne pas unir sa gloire à sa grâce ! La mignonne avait grandi et elle accepta. Ils se marièrent et le colonel Teyssier eut encore le temps de faire une carrière de père de famille. Son fils ainé s'engagea dans l'infanterie, et en 1913, il guerroyait quelque part au Maroc, sous les ordres du général d'Amade. Son fils cadet Toto était né en 1882, et si ma mémoire est bonne, il avait aussi une fille, alors mariée

Pour terminer, un point d'histoire ! Lors des négociations du traité de Versailles (1871), les plénipotentiaires français, s'aperçurent que Bitche, comprise dans les territoires cédés, n'avait pas été conquise. L'indemnité des quatre milliards exigés fut réduite, après des marchandages et marchands de tapis.

Mais l'avare (Harpagon n'est-il pas de nationalité française), et l’ingrate patrie, conserva par devers-elle, sans verser un seul liard dans l'escarcelle du glorieux défenseur, l'intégralité de la réduction obtenue. Dix millions de Franc-or ! Ingratitude et avarice sont les deux mamelles de la patrie ! F

Par christian.charpiot.over-blog.com christian.yoyo@wa - Publié dans : mémoires intimes de mon grand-père Georges CARENOU
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 12 juin 2013 3 12 /06 /Juin /2013 16:38

 

Le guerrier malgré lui

1-    Un impôt du sang qui a bien failli être acquitté en carcasse.

2-   Campagnes et campagnes

3-   Tribulations sur toutes sortent de champs, celui de l'honneur compris, et exclus

Citation : Il y aura de la gloire pour tous (Raymond Pointcarré pour l'ordre de mobilisation en aout 1914. Ils ont des droits sur nous (Georges Clémenceau).

Il m'est arrivé de traverser parfois des lambeaux d'histoire, "je n'ai jamais connu l'histoire", dit Jean-François Kahn, dans la chronique du 18 novembre 1971 à Europe 1.

J'en ai traversé moi-même des lambeaux, sans jamais n'en vivre d'obscure histoires, les voici relatées avec le plus d'objectivité possible.

Deux dates historiques (pour moi) : Le 7 aout 1914 qui a été mon incorporation au 11ième régiment d'infanterie à Montauban, et le 31 aout 1919, qui a été ma démobilisation du 11ième régiment d'infanterie à Montauban.

Enfin ! J'allais ne plus être à la charge de mes dévoués père et mère ! Pour la première fois de mon existence, j'allais connaitre l'immense joie de gagner ma vie, en toute indépendance, (si l'on veut) ! J'avais temporairement, et pour un temps indéterminé c'est vrai, un emploi, que je n'avais pas sollicité certes ! Comportant d'inappréciables avantages, et où j'étais vêtu, logé, nourri, payé, et de plus, instruit dans des disciplines dont j'ignorais jusqu'alors l'existence. Je subissais du recyclage sans le savoir !

Les honoraires étaient distribué toute les décades, (la semaine étant intouchable) puisque strictement réservée à l'adjudant, (de semaine s'entend), qu'elles fussent de 8-9-10 ou 11 jours, je recevais cinquante centimes-or bien que la piécette était d'argent et encore au 835/1000ième, si le cœur m'en disait, libre à moi d'en faire l'échange contre cinq, voire dix disques solides de bronze, portant le portrait de napoléon ou de la république. Tous deux numéroté III, du coup la masse de métal multiplié par 20 passait de 2.5 g à 50 grammes. Ces honoraires étaient exempts de toute retenu pour la constitution d'une fort lointaine et bien aléatoire pension. Ils étaient étrangement appelé "prêts", un prêt à fonds perdus, dont le prêteur ne m'a jamais réclamé la restitution, et que de mon côté, je me suis abstenu de lui offrir. Et comme, j'étais un enfant de la patrie, elle ne manquait pas, cette maman patrie, de m'offrir chaque fois, une petite gâterie sous la forme d'un paquet de tabac de marque "gros cul".

Cependant, au fur et à mesure que mon expérience prenait de l'extension, ces honoraires étaient augmentés spontanément par mon employeur, pour atteindre le franc journalier à la veille de mon licenciement, ou cet argent m'était remis en papier. C'était de la mauvaise monnaie qui avait chassé la bonne, ainsi que je l'avais brillamment démontré au professeur de mathématique Houque Fourcade à mon examen de deuxième année de droit. Les avantages en nature, n'ont jamais subit de changement.

L'habit fait en l'occurrence le pioupiou ! C'est le 7 août, que j'ai endossé pour la première fois l'uniforme générateur de prestige, assurait-on !

Il était taillé dans un drap solide, robuste, bon teint, aussi chaud l'été que l'hiver. Ni coupe, ni couleur n'avait variés depuis de nombreuses classes, c'était une inconcevable stabilité de la mode militaire ! Je m'attarderais donc à le décrire, mais si l'envie vous en prend d'en contempler de semblables, rendez-vous au musée de l'armée ou bien allez au cinéma ou au théâtre voir une pièce historique.

Le couvre-chef, qui était appelé képi, c'était là un subjonctif bien français, quoique d'origine germanique ! C'était un savant mariage de rouge républicain, pour la calotte, elle était soutenue par un bandeau bleu de roi, qui était brodé de chiffres rouges. Sur l'avant était fixée une visière de cuir épais, noir, taillé semi-rectangle aux coins antérieurs arrondis.

On avait une sorte de gilet-veste à col droit et numéros rouges, elle était d'un bleu toujours royal, (pour nous rappeler sans doute que l'infanterie était la reine des batailles). Elle était dépourvue de poches et ornée de mignons boutons de cuivres. Une longue capote (diminutif de cape, dans la grammaire seulement), cette capote de couleur bleu roi aussi, avait une double rangé de boutons de cuivre jaune, gros comme des sous, qui étaient frappé d'une artistique grenade crachant un éventail de flamme. Cette capote était munie de deux profondes poches d'accès malaisés, puisque placée à l'arrière presque au ras des talons. Les deux pans antérieurs se relevaient et étaient accrochés chacun à un bouton, donnant naissance aussi à deux élégants triangles rectangles symétriques, et ce afin que les jambes bénéficies pendant la marche de l'espace libre entre les deux diagonales. Sur les épaules, il y avait deux épaulettes rouges, pour élargir la carrure, et laisser supposer une poitrine d'athlète, aux pectoraux hypertrophiés

Le pantalon était long, rouge garance à la teinture défiant toutes les intempéries. Il était maintenu en bas par de mignonnes guêtres de cuir noir, lacées avec des crochets, ce qui le transformait en sportifs de golf.

Je reçu aussi divers accessoires, jugé indispensable, pour une meilleure utilisation de mon individu. Il y avait un fusil Lebel à baïonnette et son étui, il y avait aussi un ceinturon à bretelles avec une cartouchière, il y avait un sac avec une gamelle, y compris la fameuse giberne au fond de laquelle, je jetais un coup d'œil gavé d'espérance, déception, pas de bâton à sept étoiles. Je reçu aussi comme consigne, de ne jamais me séparer, sous aucun prétexte de ses divers objets, sous peine de foudres abominables, des foudres de guerre probablement.

Je reçu aussi enfin à titre d'encouragement, ou preuve de confiance à mon égard, d'emblée, sans l'avoir aucunement sollicité un grade, celui de deuxième classe ! Et deuxième, ce n'est pas trop mal pour un début. Au lycée, je ne l'avais été qu'une seule fois en sept ans. Il est vrai qu'ici, je partageais ce grade avec une kyrielle d'exécos. Ce grade possédait l'originalité de se distinguer des autres, par l'absence de fanfreluches ornementales et honorifiques cousues sur les manches.

Képi et pantalon étaient dissimulés sous une housse de coutil, toujours bleu roi, double képi et pantalon double, Tartarin aurait été aux anges. Cet uniforme illustre et incommode, aux couleurs bien parisiennes, qui avait cueilli d'inestimables lauriers, au cours des revues joyeuses pour le spectateur, et transpirantes pour le trouffion, pendant d'innombrables quatorze juillet, elle devint un laissé pour compte un beau jour de 1915 ou 16.

L'armée en effet se mit à la mode anglo-saxonne, et rejeta le kaki avec dégout, qui rappelait trop le méprisable caca d'oie et avait adopté le prédique, l'éthéré bleu-horizon (peut-être pour nous en ouvrir de nouveaux), sans se soucier des criailleries des peintres de batailles, amoureux du bariolé, du rutilant et du doré. Quels saisissants effets picturaux tirerait-on de cette grisaille bleuté ! Vareuses avec poches à soufflet comme des musettes. Culottes à la française, vaguement inspirées de celle des gentils du XVIIIe siècle, avec des mollets transformés en balustres par des bandes de draps enroulées en spirales ascendantes. La coupe capote, elle n'a pas changée. Des boutons d'aluminium pour alléger probablement la charge écrasante des 30 kilos du barda ! Terminé, le règne du képi surmonté d'un beau, dodu et sphérique pompon colorié, aux jours de liesse. Il trouva un inusable remplaçant dans la bourguignotte (quel fumet de terroir dégage ce nom), dont l'acier badigeonné de bleu était censé parfaire efficacement la solidité de notre boite crânienne. Ainsi vêtu, au gout du jour, et conformément à l'ordre de ses chefs, l'homme se sentait l'âme d'un guerrier. Le changement s'arrêta là, les accessoires, fusil, sac, et autres, demeurèrent ce qu'ils étaient.

Mon instruction fut faite à Montauban, elle fut particulièrement soignée, et il le fallait, car j'étais ignorant de tout, sauf de la manipulation de la boussole, et de la lecture d'une carte d'état-major. J'en savais assez pour être général, mais non pour être fantassin, d'ailleurs ces objets n'étaient pas compris dans mon paquetage. Après le Blablabla du dressage préliminaire : A vos rangs fixes, présentez armes, ½ tour à … etc. Et que les gestes devinrent approximativement automatiques, car en ce temps-là l'automaticité était recherchée en l'homme, pas dans les armes, je passais de délicieuses matinées sur le champ de manœuvre montalbanais, jadis théâtre de mes ébats de lycéen et de fugace joueur de rugby. J'appris à me déployer en tirailleurs et à pratiquer le cheminement reptilien, semblable à un monstrueux gastropode, avec le sac carré et noir simulant la coquille.

J'appris aussi à envoyer sur une cible les sept cartouches envolées, à la queue leu leu dans le fût de mon "Lebel". Cependant, je n'eus jamais l'heureuse surprise de voir le petit drapeau rouge m'indiquant que ma balle avait mis dans le mile ! Pour moi 400 mètre c'est le diable, et si l'on tient compte de l'exiguïté du panneau et de la minusculitée du projectile !

Au bout de 2 mois, le 27 octobre 1914, on nous expédia à Montfaucon (Lot), aux sources du Céou, affluent de la Dordogne, en plein causse du Gramat. Afin d'économiser nos jambes, ou bien les pesants souliers cloutés, peut-être aussi pour nous apprendre à voyager, selon les prescriptions réglementaires, nous fûmes transportés par le train, en wagon à bestiaux. Cette façon de voyager ne doit pas être mésestimée, car elle comporte mille agréments. Il n'y a pas de sièges, donc pas d'encombrement avec les banquettes, ni de longs couloirs étranglés, qui n'en finissent pas. Par contre, le sac moelleusement rembourré par le linge de rechange, maintenu dans le cadre de bois carré, offrait d'éminents avantages ! Qui pouvait alternativement nous contenter, avec la tête dans la position horizontale, et le séant dans la mie verticale. Pouf et oreiller, deux illustrations pour une seule chose ! Et puis, il est loisible pendant la marche de faire les cent pas, pour se dégourdir les jambes de tout son saoul ! Nous pouvions aller et venir en ayant soin de ne pas heurter les allongés, sous peine de grognements insulteurs. Enfin comble d'agréments, nous pouvions aussi dénicher, une toute petite place sur le seuil des portes à glissières, s'y assoir et  béatement jouir, sans soucis des escarbilles, de la belle nature, qui fait du trente kilomètre à l'heure. Tout le monde descend de wagon ! Le train ne desservant pas notre lieu de résidence provisoire ! Force fut de faire appel aux nôtres (forces), en usant du mode de locomotion naturelle de remplacement, avec les sacs à dos !

Colonne par quat (re), En avant Arch…, retentirent, secs et impératifs à nos oreilles, (comme si nous étions destiné à l'échouage sur le mont Ararat)

C'était la première fois de ma vie que je prenais contact avec une agglomération inexistante. 7 ans plus tard je devais habiter 5 mois durant dans une autre, à St Sulpice les champs dans la Creuse. Montfaucon est un léger ramassis de ferme perdus dans de vastes pâturages, qui couvrait le plateau à perte de vue. Une faible éminence sert de socle à un monastère démesuré, alors vidé de ses hommes de bure, mais qui possédait une grande chapelle, fort heureusement (pour moi), munies de belles orgues. J'allais y exercer mes doigts et aussi mes talents d'improvisateur. Mais pour tirer un son d'un aussi imposant instrument, il fallait que la soufflerie halète sous l'action d'un moteur puissant, lui-même sous l'énergie d'une quelconque source. J'avais entre autres camarade, un rougeaud de 18 ans, petit, et serviable, il était issu de l'assistance publique, et il était analphabète. Il avait abandonné ses parents nourriciers à temps indéfinis, c’est-à-dire pour la durée de la guerre. Je le persuadais aisément d'être mon assistant et de tenir sa partie, en action de bas en haut, puis de haut en bas, en actionnant le levier de la soufflerie, avec ses bras aux muscles puissants. Je le récompensais en abreuvant ses oreilles de flots et harmonies tonitruantes. Il en restait suant transpirant, mais émerveillé et envouté. Le jour de notre départ, il devint mon caporal, et le musicien tomba sous les ordres de son souffleur.

En effet le 14 décembre 1914, après 47 jours de séjour, lorsque l'on jugea que déploiements, reptations, soupes, gamelles à perpétuité, n'avait plus de secrets pour nous, on nous fit regagner Montauban à pied. Au hasard d'une de nos étapes, alors que nous cheminions côte à côte, je soufflais à mon ex-souffleur, peux-tu me dire le nom du président de la république ?

Comment, ce n'est pas un roi !

L'année pour lui, n'avait que deux saisons, celle des beaux jours ensoleillés, ou il cumulait les fonctions de vacher, porcher, berger, et gardien de grosses volailles. Et puis celle des jours pluvieux, étriqués, inutilisables aux champs, pendant lesquels ses nourriciers de parents l'envoyait se mettre à l'abri à l'école. Quoi d'étonnant qu'il en soit resté à Louis le onzième !

En 1910 ou 11, au cours de ma dernière année de lycéen, pendant que mon esprit se meublait de philo, de psycho de logique, et de méta (physique), sous les pertinentes leçon de l'agrégé, rouquin à moustaches Cazal, une foule de maçons s'affairaient à édifier pierre par pierre, une imposante caserne, proche de la demeure de M. Py, tout à l'extrémité du faubourgs Villenouvelle, sur la route de Caussade, qui était bordée de magnifiques platanes. J'étais loin de me douter en les observant, que ces bâtisseurs prenaient soin de mes futures résidences. C'est la en effet que je fus encaserné, lors de notre retour de Montfaucon.

Une heureuse surprise m'y attendait, le 17 décembre 1914, je devenais l'égal de mon souffleur. Je ne sais si les astrologues (si toutefois il y en eu) qui établirent mon horoscope, prédirent que j'accolerai un jour, le signe de la vierge, puis celui dont les poissons (ce qui était l'enfance de l'art, vierge égale Chrétien, qui égale ixbus, ichthus qui signifie poisson), les petits poissons rouges même pour être plus précis, en cousant sur ma manche les deux sardines écarlates réservées à ce grade.

Dès cet instant je fus jugé assez instruit dans les choses militaires apte et digne de les inculquer à la classe 15, qui venait d'être levée afin de grossir, tant bien que mal les rangs, ou plutôt colmater les brèches sévères ouvertes dans les effectifs. Je reçu donc le matériel humain, (selon le jargon employé à l'époque), nécessaire à la constitution de mon unité-escouade.

Par une merveilleuse matinée ensoleillée de décembre 1914, j'avais fait prendre à mes recrues la traditionnelle formation, en rang d'oignon, sur la vaste esplanade de la caserne, et carnet de crayon en main, je demandais paternellement à chacun d'eux, et à tour de rôle, de me confier leur état civil, et leur état dans le civil, je notais soigneusement la réponse :

Et toi, que faisais-tu ?

Moi, (narquois) étudiant !

Ah, et en quoi ?

En droit ! Quelle année ?

Première !

Bien, quand tu seras licencié comme ton caporal, tu auras le droit de te foutre de lui !

Et toi ?

Moi, étudiant, marmonna-t-il, modeste !

La douche reçue par son camarade voisin l'avait éclaboussé

Cette instruction, aurait pu se faire à la rigueur à Montauban, qui était une véritable fourmilière de fantassins, et de cavaliers. Ils étaient puissamment outillés pour ce faire. Il y avait pléthore, de Pontife et de Dieu, qui tiennent impénétrables, leurs desseins et leurs raisons. Et l'avant-veille de Noël 1914, on nous expédia sous d'autres cieux, à Castelsarrasin, qui était une charmante sous-préfecture, du Tarn et Garonne. Elle avait conservé à ses rues les noms des vertus républicaines, dont elle avait été affublée pendant la révolution.

Je n'avais pas abandonné pour autant ma chère musique et grâce à la bienveillance d'un chanoine, je pouvais rassasier ma mélomanie sur l'excellent harmonium de son église. Je ne saurais jamais combien de temps durèrent les classes de la classe 15, car le 25 février, je me portais volontaire, pour la formation du 417e régiment de marche d'infanterie. Le souffle de 1792 était passé, et d'autre part ma paire de mollets musclés à point, était capable de supporter l'épreuve. Et le 1er Mars 1915, je quittais Castelsarrasin, sans esprit d'y retourner.

         La veille de mon départ, le colonel Lagarrigue me convoqua ! Il fut je l'avoue, le seul officier sympathique que j'ai jamais connu. Caporal Carénou, veuillez accepter ce petit souvenir ! C'est une médaille bénite de la vierge, elle vous prendra sous sa protection !     Alors j'acceptais en le remerciant, j'étais touché de l'attention. Mes séances fréquentes aux Lieux Saint, l'avait peut être convaincu, que je possédais une fervente foi de papiste. Une amulette pourquoi pas, ne suis-je pas natif de la vierge ! D'autre part Charles ne m'a-t-il pas prophétisé à ce que, je reviendrais sans préciser de date ! En attendant le don du colonel rejoignit, le don paternel pendu à mon cou, (un sachet de camphre écarteur de miasme) par une modeste ficelle. Deux précautions conjuguées qui s'avèreront efficace, comme la suite des évènements le démontre.

Au 417e régiment, toute épée à deux tranchants, toutes les décisions sont à deux faces, c'est qu'on nomme l'ambiguïté. Mon volontariat me drapait à bon compte dans la belle toge d'homme à devoir, qui faisait scintiller au-dessus de mon crâne une auréole de brave, et laissait supposer à mes contemporains que je rêvais d'en découdre, alors que dans mon fort intérieur, pleinement d'accord avec mon instinct de conservation, il ne cessait de me dire, "Georges tu gagnes du temps", ce qui signifiait que la patrie n'aurait pas besoin de mes services armés pour donner à la victoire le dernier coup de pouce décisif. Car longue est la formation d'un régiment, surtout quand il est formé de bric et de broc, surtout avec des jeunes de vingt ans qui côtoyait des réservistes de 30 ans et avec toute la gamme intermédiaire.

Le 1er Mars 1915, Départ de Castelsarrasin pour Montauban. Puis le 3 mars, transfert de la caserne Guibert à celle de Pomponne, pour parfaire la formation de la compagnie et de mon escouade (la 11e). Le 9 mars, départ de Montauban à pied et arrivé à Loze (Tarn et Garonne), éreinté, ou nous avait expédié là pour faire des exercices d'entrainement et de tirs réels. Nous avons fait ces exercices au fameux camp de Cantayrac, sur un causse désolé et désertique. Le 29, retours de Loze à St Antonin par Caylus à pied. Le 1er avril nous partions de St Antonin à  Caussade par Septfonds, toujours à pied, Je pus m'arrêter pendant 20 minutes chez mes parents (de 8 heures 45 à 9 heures 05), d'ailleurs, je remarquais que c'était la première fois de ma vie que je ne voyais pas défiler la piétaille de la fenêtre du 1er étage. Je ne devais revoir mes parents que fin décembre 1915, lors de ma première permission, de 10 jours.

A 13 heures 50, départ de Caussade par le train, ce moyen de transport ne nous était pas étranger. Le 2 avril, terminus à Nérondes dans le cher, d’où nous gagnons à pied Bengy sur Craon, qui se situe à 6 kilomètres de l'Avord dont le camp connut une certaine notoriété aux premiers temps de l'aviation. Le 12 avril, départ de Bengy, 6 km à pied, jusqu'à la gare de d'Avord. Le train démarre avec sa cargaison de matériel humain comme on disait à l'époque. Le 15 avril, exercice de bataillon au camp de Ciambelli, le soir nous sommes passé en revu par le général de brigade Ebonner, qui nous apprend que nous faisons partie de la 310e brigade du 35e corps d'armée et de la VIe armée, commandée par le général Dubois. Le 25 avril, encore une revue et d'importance celle-là, car s'étaient dérangés le gratin historique, le président de la république Poincaré, Millerand, le ministre de la guerre, le généralissime Joffre, (futur maréchal), le général Dubois, et le général de la VIe armée Ebonner, pour nous faire cadeau d'un drapeau tout neuf, sorti des mains du meilleur fabriquant. Ils nous laissaient le soin d'inscrire en lettres d'or sur la partie blanche, les noms de nos glorieuses et futures victoires. Cela se passait tout proche de Rethondes. Le 28 avril, encore des manœuvres près de St Crépin. Le 2 mai, départ de St Crépin pour Tracy le Val et Bois de St Mard. Le 4 mai, en réserve de première ligne. Le 5 mai première ligne.

Ainsi, j'avais gagné deux bons mois ! Hélas, il en restait un bon nombre d'autres avant de jeter aux orties la défroque militaire. It's a long way to Tipperary (Il y a une longue route jusqu'à Tippernay) ainsi que le chantait inlassablement les tommies, pendant cette grande guerre. Le 9 mai 1915, de sa propre initiative, suggéré en haut lieu, le capitaine me proposa pour aller suivre un stage pour être sous-officier, à Trosly-le-Breuil (Oise), quelque part dans les environs d'Attichy, au nord de laquelle nous trouvons les tranchées. Le 14, à 13 heures, je quitte le front et arrive à 18 heures à l'emplacement des premiers arrivés, puis nouveau départ, et j'arrive à 11 heures à Tracy complètement éreinté, car je venais d'être de garde de nuit au petit poste, en avant des lignes. J'avais passé cinq nuits blanches ou presque, et trainé péniblement les kilomètres avec mes 30 kilos de barda sur le dos. A 15 heures se constituait le peloton. Quelle chance pensai-je, un sursis d'une quinzaine de jour, car d'ici là !

Evidemment on nous distrayait avec des manœuvres en rase campagne, (bien que le pays comporte des collines et des vallons). Ou bien au cœur de la forêt, on nous livrait le secret des tactiques. On nous faisait pénétrer dans les arcanes hermétiques des ruses de guerrier propices à la conquête de la victoire. On nous insufflait une âme de chef. Ce n'était plus du primaire, c'était du secondaire, presque du supérieur. Nous étions bien nourris, avec abondance, en passant toutefois sur la finesse. Nous dormions comme des anges, sur la dure, qui ne connaissait pas le moelleux des nuages. Nous étions traités en élite, avec un tac un peu rude. Et puis je voyais déjà briller sur mes manches les sardines dorée de sergent. Et je me voyais m'élever jusqu'aux étoiles de général, puis saisir de mes humbles mains le prestigieux bâton de maréchal. Je ne prévoyais pas que quelques de semaines après, je devais en recevoir un sérieux coup de bâton.

Le 31 mai 1915, réintégration dans ma onzième escouade, qui n'avait pas bougée d'un pouce. Il est vrai que pendant mon absence, on avait imaginé la subtile stratégie du surplace, désignée pudiquement par "guerre d'usure". Le raisonnement était d'une limpide simplicité, à force de tirer des coups de canon, on finirait  bien par les tuer tous, ces envahisseurs. La réciproque n'avait d'ailleurs pas été envisagée, quand même on ne peut pas penser à tout !

Avoir la langue trop longue, nous engendre parfois des désagréments ! C'était en juillet-aout 1915, le 6 juillet nous descendions des 1er lignes, puis des 2ième lignes et 2 jours après, nous allons loger à Cagnavilela, c'étaient des sortent de ramassis de chambrée souterraines où nous fûmes parqués. Chaque nuit, nous sommes réveillés en pleine nuit, à l'heure des crimes, et priés d'aller travailler, en avant de la première ligne de tranchée; Cette besogne nocturne s'accomplissait sous l'obscur qui tombait des étoiles, renforcée de temps à autre par celle des fusées éclairantes, qui se laissaient mollement retomber, freinées par leur parachute de soie. Si cela avait été de temps et de circonstance, mon âme se serait gonflée de poésie, mais j'avais le rôle de contremaitre et je me devais de surveiller mes hommes pour l'accomplissement de leur mission, qui consistait à l'établissement d'un réseau de fil de fer barbelés. On avait beau s'échiner à observer un silence de conspirateur, les coups de masse répétés sur les piquets, mangeait la consigne de bel appétit, et cela alerta les gens d'en face, qui nous envoyèrent une grêle de pruneaux, qui nous firent déguerpir précipitamment à la hâte, et à toute vitesse.

Au  mois d'aout, ce travail à la Vauban de pacotille repris de plus belle, et chaque nuit, à minuit pile, qu'il y eu la lune ou non, le lieutenant venait interrompre notre sommeil, jusqu'au moment où excédé, je sortis de ma bouche ces mots faiblement articulés, empruntés au nom de Cambronne, (en partie) "Il nous emmerde celui-là, avec son travail de nuit". Le malheur voulu qu'elles résonnèrent avec assez de force dans les oreilles du lieutenant, et comme un malheur n'arrivait jamais seul, il les interpréta pour son propre compte ! Caporal, je ferai un rapport !

Le 12, essaie de mise au point, ils, au pluriel égale on, c'est à dire impersonnel, mais ce calicot dans le civil, avait une matière grise réfractaire aux subtilités extrafines de notre bel idiome ! Le lendemain, le capitaine prit la peine dans son cagibi bureau de m'apostropher en un cinglant réquisitoire, sans laisser la parole à la défense. J'avais imprudemment mis en branle la machine hiérarchique, car le 15 à 13 heures 30, le colonel Guyau, me fit l'honneur d'un entretien, qu'il avait sollicité. A sa décharge, il écouta mon analyse, sans conviction ! La vraie vérité, se heurtait à la thèse officielle, ce fut elle qui l'emporta. Tenter le transvasement du contenu d'une cervelle, dans une autre est une vaine entreprise.

Je vous casserai, conclut-il d'un ton sec, fortement apparenté au bruit de rupture, d'un humble fétu déshydraté. Et peut-être pour lui-même, faisait-il montre de grandeur d'âme, à l'instar du gendarme (sans pitié) de Comteline. En attendant, 10 jours de prison fermes. Je purgeais ma peine, dans une grande salle de classe, jouissant ainsi d'un doux réconfort farniente, et par surcroit, j'élargissais le champs de mes connaissances, car à longueur de journée, je me plongeais dans la lecture du seul tomme rescapé d'une vieille histoire naturelle universelle, dans laquelle l'auteur décrivait par le menu, sans en omettre un geste, les abracadabrants moyens de locomotion en usage chez les insectes, marche, trot, galop, saut, vol, nage, et j'en passe. Mais attendu que flottait sur moi une atmosphère de suspicion, attendu que j'aurais pu m'évader, il y avait bien une sentinelle, baïonnette au canon, devant ma porte toujours ouverte, histoire de se tailler de temps en temps quelques bavettes.

Par abandon forcé des insignes de mes sardines écarlates, je quittais définitivement le signe des (petits) poissons (rouge), mais je demeurais sous celui, immuable de ma protectrice. A la suite de cette égratignure de mon amour propre, je rentrais dans le rang et changeai de bataillon. Deux fois merci, colonel Guyau. Deux fois merci, vous m'avez sauvé la vie ! Mon nouveau bataillon fut le seul à ne pas être décimé le 20 juillet 1916, et vos qualités guerrières de ce jour furent récompensées par un limogeage de 1ère classe, lequel aussi contribua à me sauver la vie. Le colonel n'est-il pas le père de ses hommes ! Je suis  resté caporal les 244 jours restants.

Ce ne sont pas les armes qui importent, quoiqu'on ne puisse nier leurs auxiliaires nécessité ! C'est l'aspect, l'accoutrement. Pourquoi les Achéens ont-ils vaincu Ilion ! Parce qu'ils portaient une barbe hirsute, avec des cheveux flottants, et un casque à haut cimier, surmonté d'une aigrette, qui chatouillait les nuages. Pourquoi les soldats de 14 durent-il déguerpir à la hâte de Charleroi ! Parce que c'étaient des glabres aux cheveux courts. Pourquoi la victoire sur la marne ! Parce qu'entre-temps, les barbes et cheveux avait pris de l'ampleur, ce qui leur donnait un terrible aspect. Les fameux taxis de la marne n'y sont pour rien. Le haut commandement non plus ! C'est ça la guerre psychologique. Fort de cette expérience, les fantassins, d'un commun et tacite accord, laissèrent leur menton à la disposition de la nature, et se muèrent tous en charlemagne, avec une barbe fleurie. Ainsi conquirent-ils le titre de "poilus".

J'en fis autant, lorsque le 15 avril 1915, sur le sol de l'Oise, (le département s'entend), dans la partie de Valois. J'étais l'heureux propriétaire d'une longue barbe aux poils bariolés de teintes allant de la queue de vache au noir le plus pur. J'étais vêtu de ma capote bleue, avec le képi enfoncé, et les yeux dissimulés par la visière. Je portais aussi mon sac pyramidal sanglé aux épaules, avec la cartouchière bourrée d'explosifs, et la baïonnette enfouie dans son fourreau, je battais la mesure sur ma cuisse droite avec le fusil en bandoulière, armé jusqu'aux dents. Et en plus, j'avais aussi l'air terrifiant que mes homologues, surchargés comme moi par leur 30 kilos de barda.

Notons au passage les traits curieux des mœurs de ces guerriers. Il n'a pas d'homme sur le globe qui ne transporte avec autant d'aisance, et de désinvolture leurs menues et chères habitudes. Le décor a beaucoup changé, ainsi que le cantonnement. Les habitudes, les manies, et le comportement, reste figés, immuables, éternels. Ce sont en somme des casaniers ambulants.

Ah ! Que la vie est quotidienne, s'écria un jour Jules Barbey d'Aurevilly ! J'en tire une illustration dans celle que nous vivions dans les tranchées. Ce sont des sortent de fossés larges d'un mètre, et profonds de deux mètres dans un champ, tripartite, puisque de betteraves, de bataille, et éventuellement d'honneur (surtout pour les malchanceux).

Entre deux gardes, on balayait soigneusement le parquet, on vidait de la chaux vive dans les puisards ou batifolaient d'innocents et innombrables têtards. On renouvelait périodiquement une dératisation, qu'on désirait radicale, mais qui s'avérait vaine. C'était une entreprise à la Pénélope, car rates et rats paraissaient renaitre de leurs cendres. On dormait tant bien que mal, mais éreintés, rompu dans des cagnas (abris) équipés de couchettes les unes surplombant les autres, à l'instar des cabines de 3ième classes, dans les transats, et pendant les heures de garde nocturnes, on contemplait la chute freinée des fusées éclairantes, quand on ne tirait pas au fusil, histoire de chasser le sommeil. La lecture des nuits de Musset "au clair de lune", avait perdu tout attrait.

Heureusement que nous disposions d'une distraction et de taille, bien que minuscule en fussent les objets. Dans son livre, qui fait allusion aux servitudes et grandeurs militaires, mon plus illustre cousin Vigny, a omis de faire mention, bien que la petite bête ait partagée le privilège d'avoir été décrite en détail par de savants entomologistes, avec celui de voir son espèce perpétuée par de sordides clochards.

C'est précisément dans les tranchées, que dès les premières heures, je reçu à la fois le baptême du feu et celui du pediculus humanus vestimentil, c'était des poux ou toto en langue de poilue. A proprement parler, ce n'était pas un baptême, puisque je fournissais le liquide lustral, extrait du tréfonds de mon être par les officiants en personne. Si l'espèce n'avait compté que des pediculus, son extinction aurait  été rapide, radicale, jamais en effet de mémoire de biologiste, on a assisté à une pathogénèse de type masculin, mais hélas chaque pediculus, faisait bon ménage avec une pedicula, d'où ! Pediculus genitor = Pedicula genitrix = PedieuliProles ad infinitum. Par surcroit la durée de vie de la grossesse s'élève à quatre jours et l'heureuse maman donne à chaque fois le jour à une kyrielle de jumeaux. Et cette vorace populace m'a exploité nuits et jours, comme une vache à lait, si je puis dire pendant 340 générations, (du 15 avril 1915 au 11 novembre 1918, soit 42 mois, qui virent lune et soleil passer dans le ciel 1353 fois, 1353 : 4 = 338.25).

A ces frères inferieurs d'armes, je fournissais également un gite douillet entre les soyeuses coutures de mon pantalon, il ne me restait que l'alternative, ou de me gratter opiniâtrement, ô combien de kilomètres de va et vient doivent être porté à l'actif de mes mains ! Ou à l'occasion, passer à la contre-attaque, et pantalon baissé violer leur repaire, et m'emparer d'eux un par un, les faires exploser sur les ongles vengeurs entre mes deux pouces, qui rougissaient de mon sang dont ils s'étaient repus, tout en remerciant avec ferveur, le très haut de leur avoir donné, une consistance mollasse et dépourvu d'organes sauteurs.

Quant aux boches, ils en faisaient autant, tuant le temps et leurs poux ! Car ça aussi ça fait partie de la guerre. C'est ainsi que j'ai payé l'impôt du sang, sans en exiger de mes percepteurs, qu'ils exhibent une commission en bonne et due forme.

Ah ! Quelle belle vie ! C'était le début de la guerre d'usure, on se gardait bien d'avancer ou de reculer. Paradisiaquement on savourait le sur-place, pas besoin de creuser de nouvelles tranchées, au nord par exemple, en cas de bond en avant, ni au sud en cas de bousculade provoqué par ceux d'en face. Toutes les nouvelles corvées avaient suivie, sauf celle des fameuses patates de Parmentier. C'était une ineffable vie de caserne, mais celle-là, saine, exaltante, et de plein air. Les heures de garde ne s'égrenait plus monotones sous des guérites exigües, patriotiquement bariolées de peintures tricolores, et piquées près d'un portail de fer.

Cette existence sans égratignure voulue de la croûte terrestre, hors du temps, loin du monde (j'en étais arrivé à perdre toute notion de maison). Elle n'aurait pas manqué de charmes, si l'on n'avait pas été plongé dans les transes permanentes d'une frousse sans cesse en alerte, en effet, un accident du travail, imputable à la machine de guerre des vis-à-vis, était toujours à redouter, d'avantage plus que j'avais été ravalé au rang de sentinelle. En rétrogradant en effet, j'avais perdu le privilège d'être exempt de garde, car un gradé doit regarder lui-même, (système Taylor de la division du travail).

C'était le 15 septembre 1915, pour la énième fois, j'avais été posté à proximité d'un pare-éclat. Je restais assis sur le parapet, avec les jambes mollement pendantes vers l'intérieur, le fusil chargé, pacifiquement allongé à mon côté, je balayais d'un regard serein cette infime portion du territoire national, confié à ma vigilance. Je scrutais, scrutais, toujours depuis 8 heures en me lézardant au soleil virginal. Rien, rien que le frémissement de quelques herbes sous la brise, il n'y avait que le silence absolu, pas même haché çà et là de sporadiques coups de feu. Soudain un sifflement s'approche, grandit, pour passer en trombe au-dessus de ma tête, puis s'éloigna et prit fin, par une sèche détonation

Tien, un 77 ! Pensai-je en connaisseur, elle est allé s'écraser à 5 ou 600 mètres

Quelques minute après, nouvel et plus violent sifflement, plus près de mon crâne, suivit d'une explosion plus forte

Encore un 77 ! Bigre, mais il n'a éclaté qu'a une centaine de mètres, et tu es juste dans l'axe du tir ! Et ils raccourcissaient me demandais-je subitement, le front ruisselant et gorge sèche. Alors mu par un mystérieux reflex, je me dresse, saute, et découvre en un clin d'œil l'abri recherché. Il est là au fond de la tranchée, à l'angle du pare éclat, je m'y tapis, je m'y blottis, en boule, comprimé, compressé, ratatiné, avec le souffle coupé, soudain, je suis assourdi, abasourdi, étourdi, mis enseveli sous une glaise poudreuse. Le troisième 77, venait de faire des siennes à quelques décimètres de mon casque ! Ahuri, groggy, je déguerpis et titubant, somnambulants, je vais raconter à mon sergent ma mésaventure.

Es-tu blessé !

Non !

Bois ces quelques gouttes de gnole, ça te remettra, ajouta-t-il généreux, en me tendant son quart !

A quelques temps de là, on nous avait accordé, du repos, à Fontenoy, pas le Belge, celui de la grande histoire ! Mais celui de la petite géographie, un Fontenoy bien de chez nous, obscure,  modeste à souhait, une simple pincée de maisons, alors mal en point et désertées, à 6 km d'Attichy (Aisne).

Par une splendide matinée, un Taube (avion Allemand), évoluait, sans méchanceté, au-dessus de nos têtes, a moyenne altitude, son nez était pointé vers le haut, et nous nous intéressions à cette rareté. Bientôt quelques petits nuage blancs, surgirent dans le ciel bleu, et entourèrent l'avion. La D.C.A  faisait son possible, mais allez donc à cette distance faire mouche sur un pigeon, fut-il volumineux ! C'était passionnant, soudain une série ininterrompue de pss floc, pss floc, retentirent à nos oreilles, et à notre tour d'être canardé. Dame ! Les éclats n'ont pas la propriété de s'incruster dans le firmament, drôle de pluie en réalité.

 

L’hirsute

L'hirsute était toléré, encouragé à la mode, avec une dense et drue population de poils, sur le menton volontaire ou pas. Elle semblait révélatrice des qualités combatives de leurs porteurs. Quant aux rasoirs et miroirs, ils désertaient le fourniment, mais comment agir autrement, passivement. On avait des barbes oui, des tignasses non ! Des poilus tondus quoi ! Or tout comme ma barbe, mes cheveux aussi croissaient, impassibles. Dans l'Aisne (le département s'entend), ou nous nous trouvions quelque part en 1er ligne, lorsque, parvint à nos oreilles, qu'un coiffeur combattant avait aménagé son salon dans une tranchée couverte, c'était un abri contre les intempéries, tant naturelle que provoque, pluie, neige, ou éclats d'obus. Une banquette courait le long de la paroi, face au parapet, dans lequel avait été aménagée, de distance en distance une série de créneaux.

Dès mon arrivé, son œil averti lui avait révélé l'objet de ma visite. Fort courtoisement, il me fit signe de m'assoir sur le fauteuil banquette humide, et froid. De ses ciseaux à l'affûtage incertain, posément et méthodiquement, absorbé par son ouvrage (la guerre sera fini, quand il aura fini, pensai-je). Il élagua, retrancha tout le superflu, non sans oublier de m'arracher innocemment çà et là, quelques cheveux, avec un petit coup de feu du rasoir sur ma nuque tendue. La barbe, fut bien taillée en rectangle, géométriquement parfais ! Pour finir, il prend son rasoir, et leva lentement le bras, et s'apprêta à l'appliquer sur ma joue droite, quand un pss, un floc, et une balle passa au raz de mon oreille et entra dans son bras, alors le glorieux, l'Eternel, l'irremplaçable vocable, surgis du fin fond de son inconscient ! Je me suis placé devant un créneau repéré, ajouta-t-il furieux. Quant à moi, je regagnais la sortie. Sacrés boches va ! Toujours à l'affut de trucs nouveaux pour nous nuire. C'était ici on des fusils à lunettes qui fichés sur un trépied, et trop bien pointé. Tout de même, il s'en est fallu d'un cheveu, aurait précisé le coiffeur.

C'était au temps où je portais cousu sur chacune de mes manches, l'insigne de mes officielles et artistiques fonctions, c'était une élégante et stylisées Lyre à trois cordes seulement, même pas de quoi y pincer un "au clair de la lune" ! Le modèle provenait probablement de "Cadet Roussel". Nous étions au repos dans ce qui restait d'un village martyr et anonyme, situé je ne sais plus où ! Nous étions cantonnés dans une des rares maisons échappées au massacre, et dont le sous-sol avait été aménagé selon les règles de confort en usage. Nous y vivions, sans peur pour notre sécurité personnelle, et sans reproche pour la triple sécurité, que nous offrait les planchers superposées du rez-de-chaussée, 1er étage, 2ième étage, tout était renforcé par une solide charpente en bois et une bonne toiture.

C'était en plein été, aux jours longs et beaux, et le crépuscule venu, nous regagnions nos couchettes, le cœur gonflé du bonheur, que procurait une journée dénuée de fâcheux incidents ! Un certains soir, les bougies individuelle ayant été soufflées une à une, comme de coutumes, nous nous apprêtions à nous abandonner à un sommeil sans rêves, mais un épouvantable fracas, nous fit sursauter en chœur suivi aussitôt d'irrésistible nuage de poussière. Lorsqu'il se fut dissipé, de ma couchette, je contemplais les étoiles, le pan de mur qui m'empêchait de le voir, avait eu le bon esprit de tomber côté rue. Une bombe d'avion venait de tomber et éclater juste sur l'angle de la maison, celui que je venais d'arroser quelques minutes auparavant.

Pense à ce qui te serait arrivé George, si ton besoin avait été moins pressant !

Et puis nous nous endormîmes benoîtement, paisiblement, car, qui peut se vanter, en effet d'avoir eu deux bombes s'écraser exactement au même endroit !

Ne jamais se battre ! Cela devenait lassant à la longue. Pourquoi la patrie en danger m'avait-elle extirpé de ma vie estudiantine, non que j'eusse impérativement désiré la chose ! J'ai toujours en effet cultivé de façon intensive, l'extrême prudence. Et puis, cela ne dépendait pas de moi, je ne tenais pas le manche, ni le bâton aux sept étoiles.

La chose vint enfin, dans la Somme, avec pour théâtre, un champ bien plat et sans motte, fait sur mesure, pour ce genre d'entreprise, c'était le 20 juillet 1916. Pour les analphabètes, en matière de piété, il est bon de leur apprendre, que ce jour, est celui de Sainte Marguerite, laquelle se chargea obligeamment, très, très ultérieurement de m'indiquer où le bonheur gisait.

Heure H, suivant l'exemple de mes compagnons, je me mets à croupetons au fond de la tranchée, avec le fusil vertical en main, pour assurer mon équilibre. La France ayant besoin de tous ses combattants, il eut été inconvenant de l'en priver d'un seul, et le soleil était de la fête. La première vague, dont je n'avais pas l'honneur de faire partie, (pas étonnant, je n'ai jamais été le premier dans ma vie), s'élança, dès qu'eut cessé les tirs de barrages. Elle devait s'emparer d'une certaine route, à quelques centaines de mètres, c'était une position stratégique capitale parait-il, un simple petit bout de cette route, aurait suffit, disait-on…!

Vers 10 heures nous recevons l'ordre de suivre, ce qui fut fait, plein d'un enthousiasme mitigé, malgré l'absorption d'une double ration de gnole. A une cinquantaine de mètres stop, personne ne s'y fit prier pour s'affaler à plat ventre, de tout son long, à plat ventre, en faisant l'effort pour que tout son corps parvienne à la minceur d'une feuille de papier à cigarettes, c'est  que incessamment des sifflements peu engageants se faisaient entendre, bien près de nos oreilles.

Creusez des trous individuels, passez la consigne ! J'enlevais ma pelle au chômage du flanc de mon sac, et je me mis à l'œuvre. Soudain une voix bien connue, me fit dresser l'oreille, son détenteur s'étant rapproché de moi, en utilisant toutes les ressources de la reptation. Ne pourrais-tu pas me prêter ta pelle, j'ai jeté la mienne, (horreur, se débarrasser d'un objet appartenant à l'armée !)

Je me regimbai

Mais jamais tu n'y arriveras, me dit-t-il, laisse-moi faire !

Et ma chère petite pelle, passa d'autorité entre ses mains. Ah ce ne fut pas long, en un tour de main ce bougre-là avait creusé un trou confortable et avec banquette s'il vous plait ! Evidemment, j'avais été instruit de maintes et maintes choses, mais mes professeurs avaient négligé de m'apprendre la façon de faire un trou individuel, comme si c'était inné. Un parapet renforcé de nos deux sacs posés à plat nous protégeaient, assis côte à côte, dos appuyé comme dans un fauteuil de cinéma, nous avions le buste au ras du sol et nous apercevions des silhouettes surgir, se déplacer et disparaitre, dans le lointain, puis quelques fois cachés par la poussière ou les petits nuages blancs des explosions. Un ravitailleur en grenades passa près de nous, une balle atteignit sa lourde musette et une à une les grenades explosèrent sur son flanc, et le projetèrent en l'air. Il s'affaissa, sans mouvements, par quel miracle fut-il de retour parmi nous, quelques semaines plus tard, mystère ! Quant au soleil, il faisait implacablement son métier caniculaire, et l'acier de nos casques s'en ressentirent.

Tu me réveilleras vieux, s'il se passe quelques choses ! Ah quelle belle et exquise sieste, certainement la meilleure de mon existence ! Je me réveillais de moi-même vers 17 ou 18 heures. A la tombée de la nuit, repli en panique, à la sauve qui peut, dans les tranchée du départ. Le fameux tronçon de route si convoité n'avait pas été conquis ! De nos 7 ou 800  acteurs, il n'en était revenu que quelques-uns. Je ressentis cet échec comme un déshonneur personnel, et je me déambulais nerveux, furieux sur le parapet au risque de me faire descendre, mais tout était calme, au fracas avait succédé le silence sous la lueur argenté de la pleine lune. Vers minuit la relève, et direction l'arrière !

Comment, s'écria le haut commandement vexé, voilà un colonel qui n'est pas fichu d'occuper les objectifs désignés ! Qu'on l'envoie à Limoges, et sans tambour ni trompette ; vac victis ! Nous ne le revîmes plus. Un colonel digne de ce nom le remplaça. Comment, s'écria-t-il un régiment sans musique ! Qu'on en forme une, et en vitesse ! Dès lors la face de mon destin changea de mine, et je devins un affreux embusqué.

Parlons un peu des boches, cette peuplade de futurs aryens à la Gobineau, qui devait être hypnotisé par un berger (mauvais, comme toujours), de type méditerranéen et dont les mœurs n'avaient pas variés d'un pouce depuis. Tacite, toujours en quête d'inventions diaboliques, il avait la singularité de posséder une double appellation, suivant la position géographique relative à la nôtre, occupé par une partie de ses individus. Lorsqu'ils se terraient dans leur repaire, en face, libres de nous nuire à gogo, armés, blottis, casqué minenwerférés, c'était les boches. Ils devenaient subitement des fritz, dès que leurs Kapouts, aux bras levés, les amenaient derrière nos lignes. J'en avais vu des tas, pendant la bataille de la Somme, défiler en colonne par quatre, joufflus et imberbes comme d'innocents anges blonds. Ils étaient insouciants, joviaux, comme des adolescents, qu'ils étaient, où paraissant l'être, un sourire narquois aux commissures des lèvres, comme ayant l'air de nous dire

Ya bon, guerre finie pour nous !

Mais je n'ai jamais pu comprendre, par quelle astuce ils avaient pu tous, conserver leur béret gris-verdâtre, et rond à ruban rouge, Mystère ! Eux aujourd'hui (1971), sont devenus de parfait gentlemen, drapé dans une respectabilité, de bon aloi, promus, amis héréditaire. J'en réprime fort mal, un Kolossal scepticisme.

 

Le musicien

Juillet 1913, le sort m'avait comblé, au tirage, la toque magistrale avait donné le jour à la série complète des boules bénéfiques, me voilà donc bachelier en droit. La promotion du fils haussa d'un cran, et la fierté du père, venu me rejoindre à Toulouse, en oublia du coup les plats de pomme de terre, qu'il l'avait payée, pour commémorer cet évènement, hors du jour, il décida de me faire un cadeau.

Mon intention lui confiai-je, est de faire mon service militaire dans la musique, comme mon demi-cousin germain Gustave, le corniste du 11ième régiment.

Sur quel instrument jettes-tu ton dévolu ?

Sur la flûte, accordée comme un piano, ainsi, mon oreille sera en pays de connaissance, si j'ose dire. Je possédais  bien un souvenir d'un Noël d'antan, une flûte, s'il est toutefois bien séant de donner ce noble nom à un misérable piccolo de bois, agrémenté de trois clé, c'était  une vraie caricature. J'en tirais tant bien que mal des sifflements modules, qui se voulait des ritournelles, mais quelle insuffisance. Nous nous rendîmes chez Gauthier, rue Romignière, à deux pas du Capitole. Là, d'entrée j'éliminai systématiquement tout pipeau, piccolo, chalumeau, avec ou sans clés, façonné dans du bois dont on fait les flûtes, grand frères de ma piètre chose. Je choisissais un bel instrument de maillechort argenté, système Boehm aux trois tronçons moelleusement allongés, dans les rainures de l'étui écarlate, je n'étais pas sans ignorer, que je forçais abusivement la main paternelle de 10 jolies napoléons de vingt francs, sonnants et clairs. C'était placer bien haut le prix d'une réussite dont mon père avait fait les frais. Mais à 20 ans, qui est arrêté par ces contingences ! A ce somptueux cadeau s'ajoutèrent la méthode de Gaubert, ainsi qu'un pupitre métallique pliant et doré.

Tu apprendras seul, ajouta mon père, voulant ainsi limiter les dégâts ! Autodidacte, soit ! Alors à la pension Tachard, pendant ma dernière année d'étudiant, (1913-1914), j'accompagnais mes loisirs, en candidat virtuose de la flûte, en compagnie de l'exigu, insignifiant et immémoriale Samuel, le gringalet gendre de la marchande de soupe. Il soufflait dans un long bout de bois percé et troué dont il extirpait avec peine des notes aigrelettes noyé dans un puissant chuintement. Mais le 20 aout 1914 adieu ma flûte, ou simplement au revoir.

Or donc voilà notre 147ième régiment pourvu d'un nouveau colonel, féru qui plus est, des pérégrinations de son grade.

Qu'est-ce que c'est que ce régiment-là ! S'exclama-t-il, au premier contact. Messieurs les commandant eux ont droit chacun à sa clique ! Et nous, le chef et le symbole de la patrie, n'avons droit qu'à du silence, je vais remettre la musique sur le champ, (il n'a pas ajouté de bataille), les choses en ordre !

Ordre à tous les capitaines de préciser dans leur compagnie à la prospection de musiciens, condition pour eux de fournir l'instrument. Je postulais à l'emploi, et fut admis, puis j'écrivis à mes parents. Deux jours après, ordre d'accorder sur le champ, une permission exceptionnelle aux musiciens, afin qu'ils rapportent leur instrument à leur retour. Décidément ce colonel, ennemi du silence, avait de la prédilection pour les quadruples croches.

Ta flûte, me dit ma mère à mon arrivé à Septfonds, mais je te l'ai envoyé dès la réception de ta lettre. Face le ciel, priai-je, avec une ferveur que je ne me connaissais pas, que la poste aux armée ne me l'égare pas ! Ce qu'elle fit, évidemment !

Quinze jours plus tard, notre créateur-colonel eut le bonheur d'ajouter au régal de ses yeux celui de ses oreilles. Debout 36 ou 37 soldats arborant sur leurs manches des lyres flambant neuf, qui dessinaient devant lui un cercle parfait, symbole de sa nature divine d'alpha via oméga. Ils attendaient que la baguette de Marot leur chef, ne s'abaisse et ouvre le passage aux harmonieuses sonorités. Quant à moi, je m'en tirais couci-couça ! Marot, n'avait pas eu de peine à me persuader de substituer des silences prudents au texte de la partition et d'escamoter sans autre forme de procès, les fioritures épineuse, hors de l'agilité de mes phalanges.

J'avouerais sans vergogne, que mes retrouvailles entre ma flûte et moi furent empreintes d'une terrible incompatibilité. Mes poumons avait beau s'échiner à accomplir leurs bons offices en d'inépuisables soufflets, puis mes lèvres avaient beau coller à l'embouchure, selon les principes requis, ma flûte rétive, opiniâtre s'obstinait à conserver la plus totale aphonie, Heureusement mon chef de pupitre, le flûtiste-tuilier Camel et le petit Jacques "piccoloïste, volèrent à mon secours et me remirent sur la bonne voie, de la flûte je m'entends ! Cependant, je n'ai jamais pu tirer d'elle les sons suaves et bucoliques et velouté auquel elle avait droit.

Ce colonel devait être un mélomane accompli, car il goutait aussi bien les tonitruances cérémonielles, en plein vent de sa musique, que les délicatesses des cordes distinguées et raffinées à ce jour.

L'idée germa un jour dans l'esprit du colonel, ou bien fut-elle suggérée, toujours est-il qu'un embryon de petit orchestre naquit afin que ces messieurs les officiers pussent entendre des œuvres moins vulgaires que les pas redoublés. Or, il advint que la réputation du petit orchestre, grandit, s'amplifia, et déborda les cadres du 417ième régiment. Elle inondait la brigade et s'en vint lécher les pieds de la division.

En ce temps-là 1917, il y avait à la division, un petit général à deux étoiles, et un monocle cerclant son œil droit, ce qui valait à son visage une noble dissymétrie, soulignée par une expression grimaçante. Ce snob fossile avait sûrement mis aux arrêts sa pendule, lors de la vraiment seule belle époque, celle des hublots oculaires, ses lorgnons pliants et pince-nez aux vitres elliptiques. Ce général avait déjà dans ses tiroirs, une troupe de comédiens, et de chanteurs. Mais il lorgna, désira, attira et s'empara enfin du petit orchestre, puis tout heureux il se frotta les mains.

Je vais jouer, mon petit impresario pensa-t-il, ce qui ne lui était pas malaisé, vu le peu d'élévation de sa stature. Désormais j'organiserais des tournées théâtrales et concertantes dans les divers cantonnements, pour la plus grande délectation de mes troupes au repos, quant à ces musiciens de talent, j'en ferai des hommes du génie.

Ce coup de tonnerre secoua le petit orchestre, jusque dans ses plus intimes profondeurs. Mais il n'était très normal de n'offrir à ce général, qu'un groupe de grinceurs de corde. Mais décida le Bugle, Marot fera office de cor, le saxophone, le baryton doublera le violoncelle. Quand vint le tour de désigner le flûtiste, un étrange frisson, chemina mainte fois du haut en bas de mon échine. Je me vis proprement remercié, prié de troquer ma flûte légère contre le pesant fusil. Marot, le chef, était depuis longtemps fixé sur ma valeur de mes promesses instrumentales, et me dit :

Tu feras partie, comme nous du petit orchestre divisionnaire, tu prêteras ta flûte à Jacques, et tu te placeras à côté de Mesmin, la caisse claire et tu complèteras la batterie, je te confie le triangle, les cymbales et la grosse caisse.

Et Darolles ?

Il n'a aucun sens du rythme, ses coups arrivent toujours trop tard, toi tu es pianiste, au moins ! Lui ce n'est qu'un chanteur, il ira gonfler les effectifs de la troupe !

Ah, quel art de savoir utiliser les dons de chacun ! Dans le fond, qu'importe l'instrument, pourvu qu'on garde sa place.

A vrai dire, cet instrument cylindriquement rondouillard, à double peau d'âne, avec ses sons sourds, semblait m'être prédestiné, puisque affablé de mes initiales G.C, il ne m'était pas absolument étranger, car notre demi-cousin Gustave, nous en avait offert un 18 ans auparavant, d'un modèle réduit certes, et dans la proportion dimensionnelle, qui peut exister par exemple, entre une grande flûte et son petit frère le piccolo. Autodidacte, je l’étais, remarquable de plus ! Non seulement le maniement de la mailloche feutré n'avait plus de secret pour moi, mais encore, je connaissais tous les gestes propres au démontage, humectage, remontage et tondage de chacune de ses deux peaux ! L'autodidaxie peut avoir parfois un côté profitable.

Et le petit orchestre passa d'un bloc avec armes et bagages à la division. Ces membres furent incorporé au 8ième génie, en qualité d'auxiliaires simplement, et ce, pour bien marquer le gouffre qui sépare talent et génie. Alors débuta une vie plus facile (enfin si l'on veut), cette vie était bourrées à craquer d'agréments, et elle nous a trimballé de cantonnement en cantonnement. Nous avions un programme invariable, ou presque. C'est ainsi que la troupe, la véritable celle-là admira les chanteurs, puis s'esclaffa au "Gendarme sans pitié" et aux deux mendiants", bailla ensuite aux "Erinyes", aux scènes Alsaciennes, et à "l'ouverture de Coriolan" ! Lorsque soudain, nouveau et stupéfiant coup de tonnerre ! Le 417ième est dissous ! Et Monsieur est mort ! Dommage qu'il ne se soit pas trouvé dans les parages quelques Bossuet. Quel bon plat d'éloquence, nous est-il passé sous, le nez.

Cette année-là, la quatrième de la guerre, les effectifs fondaient comme neige au soleil tropical. Malgré la réduction des régiments à trois bataillons, et divisés aussi en trois compagnies, puis malgré le recalage des laissez pour comptes consécutif à la loi Dabiez, fatale à ce pauvre Py, fils de mon professeur de piano, et ensuite malgré l'envoi sur le front des bleuets, à 18 ans n'est-ce pas, on est assez vieux pour faire un tué, ou un héros si l'on en réchappe ! Le 417ième est mort ! Horizon funèbre ! Cousez sur le col de vos vestes l'écusson du 167ième, quelle déception et consternation ! Angoisses et gorges sèches ! Les réveils de Capoue laissent toujours la langue pâteuse.

Nous tombâmes heureusement sur un général qui était amis des beaux-arts, lequel inspiré des muses. Il s'avisa de conserver intacts la troupe lyrique et le P.O.D. Il y eut cependant une victime, Marot, le fondateur. Le chef se passa de sa baguette, le nouveau chef n'avait ni ses titres, ni ses compétences, mais il était sergent et Marot simple caporal, mais il resta quand même parmi nous. Ainsi va la vie dans le militaire ! Les suaves tournées aux sempiternels rabâchages, reprirent de plus belle. Il est vrai que nous avions changé de public, pour n'être interrompues que pendant les trois ultimes de la der des

"Vione", sans désemparer dans un univers de perpétuelles harmonies aurait été trop délectable. Il fallait se plier hélas ! Aux impérieuses contingences. Et puis la troupe avait d'autres chats à fouetter, que de nous prêter une oreille attentive. Sous le glorieux uniforme à "l'homo musicalis", quel que soit ses titres et sa spécialité instrumentale, du pétulant cornet à piston, ou à l'infime grosse caisse, de substituer à l'occasion et de jurer (de plein droit), "un homo brancardus". A cet effet, il reçoit à la fois, lyre et brassard blanc orné d'une vaillante croix rouge, frappé d'un timbre du service de santé. C'était un homme à double face en somme, comme le vieux Dieu Janus. J'en fis l'expérience !

Au printemps de 1917, après l'offensive du 16 4 1917, je fus envoyé en 1er ligne au fameux chemin des dames, mais c'était un terrain ou boyaux et tranchées, avaient cédé leur place à une suite ininterrompue d'entonnoirs, chevauchant parfois les uns sur les autres, c'étaient les fils légitimes d'abusives explosions. C'était un terrain tout dessus dessous, bossué à souhait, bien que notre généralissime provisoire se nommait Nivelle ! Nous avions trouvé refuge mon coéquipier et moi, dans une cagna, qui avait provisoirement échappée à la pulvérisation générale, avec pour tout outillage, un brancard pour les blessés, et une robuste perche destinée aux gens du dernier voyage. Notre première ligne n'était séparée de celle des boches que de quelques mètres. Consigne absolue de ne pas se hasarder à hausser le nez au-dessus du ras de la terre, car c'était une curiosité malsaine. Un engagé de 18 ans le paya d'une balle en plein front.

Répétition pour un volumineux artilleur au poste d'observation, qui avait fait fi du périscope, celui-là pesait son pesant de 420 (obus). Le coéquipier et moi nous confectionnâmes un énorme baluchon, nous l'enfouissions dans une toile de tente nouée aux quatre coins, avec les pieds et les bras inertes à l'extérieur, et nous introduisîmes le robuste perché sous le nœud, puis ho hisse ! Et nous voilà, l'un devant l'autre derrière, chacun avec un bout de la perche appuyé sur son épaule et trimballant, ce gisant ambulant, oscillant, battant la mesure à chaque secousse, Que de difficultés pour prendre les virages, quelle hâte fébrile d'en finir. Jamais au grand jamais, je n'ai été aussi fourbu, endolori, courbaturé de toute ma vie, tellement il était lourd ce pauvre bougre ! Quelques jours plus tard sur le même chemin, nouvelle attaque ! Le capitaine médecin major, avait jaugé au simple aspect de ma maigreur, au négligeable volume de mes muscles, pris sans doute d'une pitié dont je lui suis encore gré, me désigna comme son infirmier. Il opérait sur une table de fortune, dans une cagna de 1ère ligne, qui était promu pour la circonstance, "Poste de Premier Secours". J'avais comme fonction de faire le lampadaire, c’est-à-dire tenir haut d'une main une bougie aux lueurs tremblantes au-dessus du pansé, et il me fallait aussi passer avec l'autre au panseur, bistouris, ciseaux, coton, éther, bandes. Et les blessés arrivaient, affluaient, soit de leur propre moyens, soit allongés sur des brancards. Ajouterais que j'ai assisté à des scènes hallucinantes propres à vous envoyer dans les pommes.

Nous fûmes relevés, et on nous parqua alors dans de vastes carrières souterraines de calcaires, à flanc de coteau Il y avait des ouvertures percées vers le ravin, debout vers l'une d'elle, j'ai eu la distraction d'assister lors du danger, à un bombardement par les boches, sous un admirable clair de lune

Quoi les obus foirent, ils ne claquent pas, bien mauvaise marchandise ! S'ils foiraient si étrangement, avec une telle constance, c'est qu'ils laissaient échapper, en volutes poétiques et siffleuse des nuages de gaz fétides, nauséabonds et mortels, en pure perte d'ailleurs, car il n'y avait pas un chat au fond de la vallée.

Or donc, des que nos troupes d'élite, théâtrale et ambulante, eûmes tranché le frêle cordon ombilical, qui nous reliait symboliquement à notre régiment, nous fûmes, naturellement désignés pour jouer un rôle nouveau sur le théâtre des opérations, et affectés pour le tenir au 8ième régiment du génie. C'était une sorte de secte à électrons, cadencé à triple tours, pour laquelle les dignes soldats n'étaient concédés qu'au compte-goutte, et à de rares privilèges. Vainement, nous nous berçâmes de la béate illusion que l'écusson de velours aux chiffres écarlates, supplanterais un jour, celui au numéro bleu  sombre, au revers de notre veston. Hélas ! Malgré notre studieuse application, malgré la confection d'épissures magistralement fignolées, nous demeurâmes relégués au rang subalterne d'auxiliaires. Toujours sans reproche, sapeur jamais. A vraie dire, selon l'expression, j'avais déjà tâté du génie, avec le même titre.

Deux sapeurs de moindre envergure que ceux racé du 8ième, avaient reçu pour mission de satisfaire à certaine fantaisie de l'état-major ! Il s'agissait de cheminer, boussole en mains, avec lenteur, à l'abri de tous regard, par le truchement d'un petit tunnel perpendiculaire à nos premières lignes, et d'atteindre un point X situé exactement sous un petit poste boche situé à quelques 50 mètres de là. Piocheur et pelleteur effectuaient en silence, cette œuvre noble, plein de mépris pour la mesquine besogne abandonnée aux fantassins, qui sacs de terre maintenus sur les reins, allait avec le corps en angle droit, débarrasser les déblaient. Quelle fierté de verser ma sueur à plein torrents, et quels soulagement de vider ses sacrés sacs ! Que ne ferait-on pas pour la grandeur de la patrie ! La relève m'empêcha de connaitre l'issue de cette taupineuse entreprise.

Mais il y a génie et génie ! Heureusement. Ce 8ième dont d'ailleurs, je n'ai jamais fait partie intégralement, ce 8ième donc, était chargé des communications, c'était dans mes cordes, et pistons. La divine musique, n'est-elle pas aussi un mode de communication, d'âme à âme ! N'étions-nous pas déjà de la ligne, alors seulement, je devinais le sens caché de cette autre utilisation, car il était bien question de ligne en effet, mais téléphonique celle-là, bien terre à terre, avec leurs fils quasi imperceptibles et noirs, comme cheveux de brune qui traçaient sur le sol d'élégantes sinuosités. J'en parle en connaissance de cause, en ayant participé à mes risques et périls, en rase campagne, à plusieurs opérations de leur pose. En compagnie d'un camarade, nous enfilions un solide bâton au centre de la pesante bobine, puis nous nous emparions chacun d'un bout, à pleine mains, et ho hisse ! Leger soulèvement et la marche titubante, en avant puis le fil filait, filait derrière nos pas. Je ne pus m'empêcher de penser, vu le poids de feu mon artilleur, et puis aussi avec plus de satisfactions, à ce panier de victuailles immortalisé par ce malin d'Esope.

La chance cependant, un jour me sourit, j'eus l'occasion de faire le métier de standardiste, blotti en lieu sûr à quelques pieds sous terre. C'était un véritable havre de silence, un refuge de calme absolu. A moi l'ineffable bonheur de manipuler les fiches, avec les écouteurs aux oreilles. C'était une joie paradoxale, puisque j'ai toujours ressenti une sainte horreur pour cette satanique invention. Ce diable de Satan, recèlerait-il du bon, par hasard.

En octobre, après avoir traversé Rouler en Flandre, qui était pavoisé de drapeaux belges et Français, en l'honneur de sa récente libération, nous arrivâmes à proximité Rozebeke. Le petit orchestre en entier, de la grosse caisse, au violon solo, eut la responsabilité du maintien des liaisons téléphoniques, par équipe de deux selon les besoins. Une nuit nous allâmes, mon compagnon et moi, battre la campagne, à la recherche du point de rupture en nous servant du fil pour nous guider, nous le trouvâmes au petit jour. Le temps était légèrement brumeux, et estompait le paysage plat. La Lys coulait à quelques mètres de là, serpentant mollement, calmement, sans une ride. Nous avons fait une épissure express ! Bref coup de téléphone portatif à manivelle, et branché.

Allo (bis), rétablie,

Bien ! Ensuite d’ébranchage, chatterton et déguerpissage accélérés.

Ah ! Les voitures sans chevaux, les dirigeables, les plus lourds que l'air, pour employer les euphémismes admiratifs prononcés avec emphase dans la première décennie de ce XXIème siècle. Quels merveilleux instruments pour le rapprochement des peuples, mais on taisait pudiquement à quel genre de rapprochement dont il était fait allusion. Les sans chevaux, devenaient chevaux de bataille, sous forme des Saint Chamond, Tanks, et crèmes de menthe (argot pour les chars anglais). Ils ont singulièrement rapproché les alliés, des boches, à telle enseigne qu'en 1918, dans un petit champ des Flandres, j'ai compté quatorze carcasse lamentables et rouillées, qui étaient des restes calciné, victimes de leur courage.

Quant au dirigeables, les nocifs zeppelins, ils ne se gênaient guère pour aller bombarder Paris, impunément aux débuts tout au moins, car un beau matin de 1916, alors que nous venions de déguster le jus matinal, réglementaire, et que nous étions au repos aux environs de Compiègne, nous eûmes en guise de rabiot, le spectacle d'un zeppelin jouant à cache-cache avec les nuages. Il ne paraissait pas plus gros qu'un crayon, il naviguait vers l'est, soudain de petits flocs-flocs blancs issus de l'explosion des obus tirés par la D.C.A, l'entourèrent, et une lueur rougeoyante éclaira le ciel subitement. Il subsista quelques instants puis s'éteignit, disparut, effacé, volatilisé le crayon noir. Son commandant exécuta un prodigieux plongeon dans l'Oise, il en réchappa miraculeusement, et il fut recueilli par les passants, à la sortie de son bain. Il fût fait prisonnier, comme je l'ai appris plus tard.

Quant aux plus lourds que l'air, ils eurent une très longue carrière, qui dure encore, et pour longtemps encore. C'était un soir d'été, les nuages étaient noirs, le ciel bas, et le temps orageux. Nous occupions les 1ères lignes, c'était une occupation de routine. Toutefois, fallait être constamment sur nos gardes, le front était nerveux, une irruption des boches était toujours possible. Soudain, en rase motte un Taube déboucha sur notre gauche, nous arrosant de ses rafales, de mitrailleuses. Les balles sifflaient, rapides, au-dessus de nos tête, elles perçaient nos oreilles et allaient s'enfoncer dans le sol bien près de nous ! Nous étions à peine à un mètre les uns des autres, impuissants et sentant tout le tragique de notre situation. Il renouvela plusieurs fois son odieux manège, quelques camarades exaspérés, lui envoyèrent quelques coups de fusils, sans succès, ce voyant, il s'éloigna sur notre droite en mitraillant sans cesse, lorsqu'une riposte fit mouche sur le pigeon ! L'avion dégringola et s'écrasa en explosant avec fracas. Et ses occupants s'envolèrent, ils prirent de l'altitude, et furent en 4 actes au rendez-vous que leur avait fixé, précisément ce soir, là, au Walhalla les belliqueuses Valkyries, remplissant l'office d'échanson sous les ordres d'Odin.

Trois saucisses, à la St Martin, se dandinaient au bout d'un filin, sur un air de l'époque en comme "Suite de l'époque en prose". C'était début novembre 1918, le boche reculait, ses effectifs avait fondu, nous les talonnions. Pas le petit orchestre, bien sûr, qui se contentait de talonner les talonnements, et à prudentes distance qui plus est, nous étions en vue de l'Audenarde, dont le clocher se profilait à l'horizon. Une chaumière isolée, piquée en pleine plaine, nous servait de cantonnement, nous en occupions le grenier, protégé par une épaisse couche de chaume, noircie par les intempéries. Les habitants qui étaient resté sur place, avaient gardés l'unique pièce du rez-de-chaussée. Des avions, volant à basse altitude, nous ravitaillaient, en jetant par-dessus bord, des bidons, et des caisses de victuailles, après laquelle nous nous précipitions au galop, car ils faisaient l'objet de convoitises, car le ventre creux donne des jambes !

Le secteur était calme, le ciel d'azur, et le soleil était magnifique. Désœuvré, en attendant d'être requis pour la confection d'épissures, nous nous baguenaudions et admirions, nez en l'air 3 saucisses ventrues, bedonnantes, qui, à quelques centaines de mètres, oscillaient innocemment sous la brise, et au bout de leur ficelle. Nul n'ignore que le boche est un grand amateur de saucisses, et friand aussi de ces "délikatessen" de Francfort ou de Strasbourg, qui leur chatouillaient voluptueusement les papilles de la langue ! Soudain, un point noir  apparut dans le ciel, et grandit, puis prit l'aspect d'un Taube. Il s'approcha,  de la saucisse, et avant même que nous ayons entendu claquer les coups de feu, la saucisse se transforma, à notre grande stupéfaction, en une torche gigantesque, son occupant sauta de la nacelle et gigota comme un pantin sous son parachute déployé, et entouré d'un nuage d'escarbilles, il atteignit sans encombre le plancher des vaches. Sans s'en préoccuper, le Taube vira et prompt comme l'éclair se précipita sur une des saucisses à notre droite, qui connut le même sort.

Quelles pensées, traversèrent-elles alors à vive allure les méninges de l'occupant de la dernière saucisse, qui debout dans sa nacelle, était aux premières loges, pour contempler le spectacle brûlant, (jamais deux sans trois ou s'il n'en reste qu'un je serais celui-là, de Victor Hugo). Ses réflexions furent de courte durée, car il sentait déjà au-dessus de son casque, l'intense chaleur dégagée par son engin en flammes. Comme ses deux collègues, le saucissonneur, s'enfuit de ce céleste enfer.

 Cette triple victoire du boche, qui avait vaincu sans périls et triomphé sans gloire, constituait pour nos armes, autant une perte sèche, car l'hydrogène n'étant qu'un gaz à l'état nature, c'était un affront aussi cuisant que brulant. Tout à coup, trois de nos avions de chasse vrombirent au-dessus de nos têtes, puis se perdirent à l'horizon, derrière le clocher de l'église d'Audenarde. Ils revinrent presque aussitôt, en exécutant une série de joyeux loopings, histoire de dire qu'ils venaient de faire passer à jamais le goût du pain k.k. (espèce de pain de guerre allemand qui méritait bien son nom de caca) à cette espèce d'amateur de saucisses. Je me consolais de n'avoir pas été le témoin de cette bonne action, car, j'avais déjà assisté à Baccarat à la chute en feuille morte d'un avion atteint par la D.C.A. (défense contre aéronefs).

Pendant ce temps, cette "der des der" qui nous avaient tant fait râler, commençait à ne plus finir.

Un certain jour de novembre, subitement, comme l'éclair zébrant les nuages, la nouvelle éclata, s'insinua, se glissa de bouche à oreille, se propagea, comme une trainée de poudre, c'était le 10 11 1918, nous venions de déguster la rata vespéral, lorsque nous reçûmes en pleine face, ce dessert inattendu, et quel dessert ! L'armistice est signé, l'amnistie suivant la prononciation en usage, chez les dépourvus de belles lettres. L'espoir engendre les crédulités, cependant malgré l'assurance des bien informés, un scepticisme militaire garnissaient les esprits; vrai ou faux ! Tant et tant de bobards avaient couru !

 Cette nuit-là étaient exceptionnellement belle, avec un ciel bleu ombre et pur, qui offrait aux regards l'émerveillement de ses milliers d'étoiles argentées.

Après avoir épuisé dans nos conversations, tous les arguments d'espoir et de crainte, nous escaladâmes l'échelle abrupte pour gagner notre grenier-chambrée, et passer à la durcîmes notre dernière nuit de guerre, peut-être.

Mais c'est pour demain 10 heures, me répéta un optimiste. 10 heures, encore un tour d'horloge, un long tour d'horloge ! D'autant plus qu'au-dessus d chaume bien fragile, voyageaient de temps à autre, des obus de fort calibre dont nous percevions les peux rassurants sifflements, et qui allaient s'écraser loin en arrière, or, comme un fait exprès, nous nous trouvions juste dans l'axe de tir ! Vers 1 ou 2 heures du matin, le calme revint, et un silence parfait régna, ainsi nous pûmes nous endormir langé dans nos trois couvertures, sur notre accueillant planché.

Onze novembre

Debout, au jus là-dedans ! Alors, tout en distribuant le noir liquide, notre échanson de corvée, nous confirma la nouvelle, celle qui était tellement attendue, et que nous avions fini par croire éternelle, notre misérable ou glorieuse condition

C'est pour 10 heures !

Encore trois heures c'est beaucoup ou peu suivant l'optique. Nous descendîmes de notre pigeonnier, et sortîmes en chœur. La matinée étaient magnifique, un soleil allègre inondait de ses rayons une brume ténue, impalpable, épandue sur la plaine. Il n'y avait aucun bruit, rien, qu'un silence depuis si longtemps oublié. Nous errions, sans but, autour de la chaumière, nous attendions énervé l'heure fatidique, celle qui mettrait à néant toutes nos fatigues, nos angoisses, et nos peurs accumulées.

Dix heures, ouf, ouf, ouf ! Ce fut un soulagement sans bornes, une joie immense, jaillissait brusquement du fin fond de nôtre être. Ce fut aussi un joie animale, identique à celle de la proie échappée d'un chasseur, ainsi qu'une joie irrésistible, égoïste de se retrouver vivant, encore vivant, bien vivant, puis que demain, après-demain, et pendant longtemps il en serait ainsi, puisque nous étions jeunes. Ce fut aussi une joie de serrer bien contre soi la certitude qu'un avenir véritable nous donnait rendez-vous ! Car, nous tous, sans exception, par instinctive réaction, nous avions ramené à l'évènement à notre humaine dimension. Vive la vie ! Nous en connaissions le prix.

J'en avais assez de la guerre ! Elle était fini d'ailleurs, malgré les rabats joie qui ne cessez de nous crier dans les oreilles, l'armistice ce n'est pas la paix. J'en avais assez aussi, de voir la poitrine des membres de cette troupe d'élite, qui dans sa spécialité arborait complaisamment des croix, filles d'élogieuses citations plus ou moins fantaisistes. Non pas que je tins outre mesure à telle ou telle distinction, mais pour fournir ultérieurement à mes contemporains la preuve visible, palpable, et irréfutable de la façon dont j'avais employé mon temps à cette époque. Certes j'avais déjà reçu, salaire et récompense. J'étais titulaire à vie, inamovible de sept belles brisques (chevrons). Les deux premières enlevées haut la main, dans les tranchées, gagnées à la sueur de mon front, et de mes pieds. Les cinq autres conquises à la force du souffle et la puissance du bras. Oui, mais de mémoire de vétéran, personne n'avait vu la manche d'un civil agrémentée par des brisques.

J'en avais assez, car des mérites, je les remuais à la pelle ! D'abord héréditaires, parfaitement, primo, mon grand-père Régnard, n'avait-il pas été un brillant lieutenant de hussard, élégant cavalier et chevalier à la fois de la légion d'honneur ! La tradition familiale est muette sur le point de savoir s'il a dégainé, une seule fois son sabre pour en pourfendre ses ennemis. Secundo, Mon grand-père Carénou n'avait-il pas, dans le profond et propice silence du cabinet préfectoral, minutieusement reconstitué, décrit et écrit, sans en omettre un seul geste, trois cent quarante ans après, les prouesses du sire de Montpeza à Marignan. ! Ensuite personnel, si j'en étais là, c'était de mon plein gré, par un volontariat, non dépourvu d'ambiguïté. Puis en tant que caporal, j'avais exercé un commandement, face à l'ennemi. J'avais aussi, entre les deux lignes (françaises et Allemande) dans le no man's land, été contremaître, et, veillé à la pose nocturne d'un réseau de barbelés. Et j'avais aussi une instruction militaire poussée, grâce à des cours suivis pendant une quinzaine de jours au peloton de sous-officiers. Ma valeur en avait été accrue, je suis par la suite rentré dans le rang, à cause d'un incident nocturne, je contribuais à l'assainissement des puisards dans les tranchées, par immersion, à dose massive de poudre mortelle dans l'eau des têtards, comme certaine commère carpe dans sa rivière. Je faisais aussi une vaine dératisation, sans oublier ma propre personne, par une chasse, méthodique et méticuleuse à la vermine friande de mon hémoglobine.

Potentiellement le 20 7 1916, j'avais combattu, et j'avais contribué à la bonne marche à pied du régiment, en soufflant à perdre haleine dans ma flûte, soutenu par mes collègues, porteurs de lyre, et d'autres instruments variés ! Nous avons joué des airs martiaux, aux rythmes irrésistibles. Nous avons ainsi sublimé le moral du soldat, alors que j'accompagnais avec compétence, la grosse caisse et le triangle, ceux du petit orchestre.

Entouré, perdu dans un opaque brouillard de mouches bourdonnantes, j'avais aussi fait office de croquemort, et de fossoyeur même, rendant les derniers devoirs à une dizaine d'héros, qui partageaient la même sépulture, et que nous alignons tête bêche, tout au fond, histoire d'économiser de la place. C'était un travail macabre aux relents de parfums qui n'avaient rien d'aphrodisiaque.

En avril 1917, lors du repli allemand, sur la ligne Hindenburg, j'avais été chargé, en compagnie de quelques autres, de garder à Bailleul-le-soc (Oise), un nombre incalculable de couvertures, mises soigneusement pliés les unes sur les autres, leur piles empilées et alignée donnaient l'aspect d'un temple aussi grand qu'une vaste grange. C'est là qu'avec l'équipe, j'avais exercé le métier de vendeur-crieur de journaux. Tous les matins, nous nous rendions, à la gare d'Estrées-Saint-Denis, pour prendre livraison de nos "petits Parisiens", au retour, nous faisions le tour de la localité, bénéfice net 1 sous par numéro !

Là encore, chargé de la cuisine, je veillais à la bonne mine de notre petit groupe, en servant de succulents menus, du riz au lait concentré, déconcentré plutôt car, il était allongé par un déluge d'eau, il y avait aussi du civet de haricots rouges de l'intendance, nageant dans du gros rouge, (la recette avait été déniché dans un livre de cuisine, fournis par notre vieille hôtesse). Je servais aussi de rabatteur de lièvres, pour notre unique chasseur, à défaut de chien. Donc les lièvres corsaient agréablement notre menu. Cette chasse sans permis, en temps prohibé, devint tellement impopulaire parmi les bailleuls-les soquois et Bailleules les socquettes, que nous dûmes la clôturer à la hâte.

Enfin suprême honneur ou honneur suprême, je fus porte-drapeau, c’est-à-dire que pendant des kilomètres, tout en trimballant ma grosse caisse, avec une main qui tenait un bout de la hampe, l'autre bout étant destiné à un camarade. Je coltinais l'emblème sacré de la patrie, soigneusement ficelé dans son fourreau. Qu'il était lourd et encombrant ce sacré emblème.

Voilà quelque uns de mes mérites, mes titres à la reconnaissance de la France ! Et j'en passe car l'alphabet entier ne suffirait pas à les numéroter. Et les autres en avait-il autant, ou plus ? Je confesse que je n'en sais rien ! Tenaillé par la fringale des honneurs, je fis part un jour, de ma lancinante marotte à Marot, notre chef, arguant qu'une croix, non seulement ne serait pas si mal placée, mais en outre qu'elle aurait le plus heureux effet sur mon avenir. Après la patrie, je voulais servir l'état et me reposer sur mes lauriers et sur mon modeste, comme rond de cuir.

Bien, me dit-il explique ce que tu as accompli ! Je lui comptais la phase glorieuse dans laquelle les dangers se succédaient au danger, aux périls et vice versa, je fis miroiter à ses yeux, cette brillante face de la médaille dissimulant le côté pile. Le 8 févier 1919, je serrais dans mes mains, l'objet de ma convoitise, décidément, ce cher violoniste avait du piston.

Pouvais-je deviner à cette époque que cette étoile de bronze d'ultime grandeur me profiterait à tel point sur ma  poitrine et deviendrai un ciel pour toute une constellation ! J'ai été gratifié croix de guerre et la médaille commémorative de la grande guerre, ainsi que la médaille interalliée, et de la croix du combattant ! Ô reconnaissance incommensurable de la patrie, simplement reconnaissance, car, si vous désirez les 3 dernières, il y a des marchands pour ça. La citation c'est : Le soldat Carénou Georges, s'est fait remarquer par son courage et son allant dans les opérations sur l'Aisne et en Belgique en 1918, où il s'est à plusieurs reprises parfaitement acquitté d'une mission de liaison importante, malgré un intense bombardement.

Bien sûr, qu'elle reste dans le vague, cette citation, elle reste dans le pur et concis style militaire, tout comme ses sœurs innombrables d'ailleurs. Bien sûr, qu'elle ne reflète, qu'en gros, très gros l'emphase lapidaire, ce que le soldat Carénou Georges avait accompli par le menu. Certes, j'avais assuré et rétabli des liaisons, on ne peut plus dangereuses. Certes, j'ai courbé le chef et serré les fesses sous plusieurs bombardements d'inégales intensités. Or, il y a : Liaison et liaison, je m'explique :

En Belgique (octobre 1918), il s'agissait de liaisons concrètes, du rafistolage et épissures, c'était une mission sublime, dans l'Aisne en 1916. Il s'agissait de liaison concrète, mais aussi de charriage de nourriture, c'était une tâche vile, pourtant l'homme doit être nourri comme le feu. Avec l'un de mes compagnons, j'avais été désigné pour établir, au cœur d'une nuit, une liaison entre les estomacs de mon unité, qui était une vigilante gardienne des premières lignes sur le plateau, avec les cuisines roulantes, stationnées, à l'arrière, dans une vallée toute proche. La lune était absente, l'obscurité était propice, le calme était rassurant, nous marchions léger, comme des pinsons (la pente aidant), sur la route en lacet tracée à flanc de coteaux, orienté vers le front. Le ravitaillement touché, nous primes le chemin du retour, chargé comme des baudets, en Mésopotamie, Mon camarade portait les marmites, et moi en bandoulière une couronne de boule de pain, fabriqué au moyen d'un fil de fer qui transperçait le centre des pains. En outre, nous nous étions équitablement partagés les bidons plats de 2 litres, plein du sacro-saint pinard, ainsi que les musettes obèses.

Nous gravissions ce raidillon d'une allure modérée, et d'un pas lourd. Arrivé à mi-côte, débuta soudain, imprévisible un furieux bombardement. Pour un feu nourri, c'était bien un feu nourri, trop même, Par rafale successive, les obus hurlaient au-dessus de nos têtes, les shrapnels explosaient en l'air et arrosaient de leur balles et de leurs éclats la vallée, la route elle-même recevait des éclats. Par un hasard providentiel, nous rencontrâmes sur notre chemin une carrière creusée en retrait avec de hautes parois taillées dans le roc. Elle servait d'écurie à quelques chevaux épouvantés et terrorisés, pris de panique, ils hennissaient, se ruaient en tirant sur leur longe comme des forcenés. Nous nous précipitâmes avec célérité, dans une encoignure salvatrice, (ah, que notre était devenue subitement agréable), avec pour seule distraction le vacarme infernal des sifflements et des éclatements d'obus, accompagné des claquements des sabots sur la pierre. Tout à coup le calme revint, mais nous attendîmes quand même un bon moment avant de sortir, puis nous continuâmes notre route. Sur le bord, côté ravin, nous aperçûmes un pauvre fantassin, étendu et recroquevillé sur lui-même, inerte, et pour toute couronne, celle de ses boules de pain en bandoulière. Au petit jour notre mission était terminée, n'en valait-elle pas une autre !

Combien d'intrépides sont-ils revenus mains vide, et avec la poitrine déserte ! Et voilà pourquoi pendant 36 ans (1920 à 1956), on pouvait lire dans l'annuaire de l'enregistrement, le nom de Carénou George suivie de L.D. et post-suivi d'un amour de petite croix, à la taille de mon mérite !

Et après la signature de l'armistice ! Après, allait s'ouvrir une période pleine d'enseignements. La géographie planétaire, n'existait pas pour le français. La république ne l'instruit à la laïque que de l'existence de ses 89 départements, plus un territoire. Les noms des lieux, chefs-lieux, et sous-préfectures, qui étaient ressassées mille et une foi, en prenant bien soin que Barcelonnette conserve des droits égaux, à ceux de Paris. Quant à la possession d'une case dans la cervelle du futur citoyen ! N'ignorant pas  la chose le haut-commandement, en profita pour élargir nos connaissances, de façon pragmatique, sur le terrain même. En vertu de ce principe, nous dûmes dire adieu à notre petite chaumière, pour visiter des lieux insoupçonnés, à pied, histoire probablement de nous mettre définitivement leurs dimensions dans nos têtes. Nous sillonnâmes la Flandre, nous effleurâmes la frontière du royaume de Wilhelmine, nous piétinâmes le brabant, et nous nous retrouvâmes un beau jour à Louvain, sans savoir pourquoi. C'est là que je me vis octroyée ma dernière permission de dix jours, qui en comptait quatorze avec les délais de route. Je retrouvais mes camarades à Liège, que je visitais de fond en comble

Le train, (quelle gâterie pour des spécialistes de la marche), il nous conduisit de ci de là, par Enfen et son bassin minier, il nous conduisit aussi à Juliers (Julich en allemand), c'était un gros bourg qui avait conservé une belle porte médiévale, elle était situé côté nord d'Aix-la-Chapelle, près de la frontière du Himbourg hollandais.

Alors, le général de division voulut frapper un grand coup ! Il ordonna la mise au programme, des Noces de Jeannette, qui étaient une représentation prescrite pour la veille de Noël. Dès cet instant, les croque-notes et chanteurs unirent encore plus étroitement leurs efforts. Les chanteurs assouplissaient à gosiers ouverts leurs cordes vocales. Les chanterelles des violons grinçaient sous leurs archets, qui avait reçu double ration de colophane, avec la bénédiction d'Eole, et de furieuses tempêtes naissaient, des instruments à vent. Les peaux de tambour étaient martyrisées, elles gémissaient, et ma mailloche ne savait plus ou donner de la tête, car, sans relâche les répétitions se succédaient aux répétitions, et on jouait, et chantait avec frénésie. Le grand-soir arriva enfin, et aussi nous étions accompagnés d'une chanteuse venue de Paris, promus vedette pour la circonstance.

Croyant ou pas

En terre occupée ou non

Noël est fête qui se fête

Par tous unanimement

A 17 heures, la soupe fut supprimée, et la rata abolie. Nous avons eu droit à un menu spécial arrosé de vin fin. Ni le soldat, ni son estomac n'avait été oublié.

A 21 heures, lever de rideau !

De 17 heure à 21 heures, 4 heures à inutilisé ! Comment mettre le nez dehors, pas possible car le ciel était dégagé, mais, il soufflait un vent glacial, et dans leurs firmaments, les étoiles elles-mêmes grelottaient, par ce froid de moins 15 au moins. Alors ceux du petit orchestre et moi restâmes confinés dans la vaste pièce qui nous servait de réfectoire, avec les coudes sur la table, et assis sur les bancs, avec en guise de coussins, l'infime épaisseur de nos fond de pantalon bleu-horizon, pendant qu'un poêle chauffé au rouge, élevait la température ambiante à une chaleur tropicale. Les conversations allait bon train et d'innombrables cigarettes roulées main, furent consumées, l'atmosphère s'épaissit et chacun eut raison de sa fillette de St Emilion, ou plus vendue par le ravitaillement.

A 20 heures 45, grand branlebas, et en tenue, chacun prend s'empare de son instrument et en route ! Dans les rues, nous parvenaient feutrés, les ô tonnen Baum pieusement chantés par les habitants, dans leur maison. Or à la chaleur intense succédait sans transition, un froid non moins intense. Malheur, ô mesure que celle-ci m'abandonnait, je sentais une brume, aussi intense s'emparer  de mon cerveau.

Dans la salle des fêtes, pleine à craquer, et surchauffée, chacun de nous gagna sa place, en contrebas de l'avant-scène. Je remarquais que le sergent chef-d'orchestre me lançait des regards, qui perçaient l'inquiétude. Exécution de l'ouverture, tout se passa bien pour les autres, et pour moi, m'abstenant de modifier l'œuvre du compositeur, par des coups de mailloche supplémentaires, bien que l'unique ligne, dépourvue de clé de ma partie, tanguât dangereusement ! J'occupais heureusement la dernière chaise de droite. Pendant le lent entrebâillement du double-rideau, j'en profitais pour m'éclipser discrètement par une porte de service toute proche, afin de prendre plusieurs bols d'airs dans la pièce d'à côté, mes services avaient d'ailleurs pris fin. Je revins, et, avec une lucidité toute retrouvée, j'assistais aux dernières scènes de cette œuvre charmante. Quant à moi, je me souviendrais en entier de ma noce de Noël 18, et à moitié de celle de Jeannette.

A vrai dire, j'avais déjà tâté du Bacchus, par surprise, cette doucette turpitude ne m'était pas étrangère. J'avais été emporté, enlevé, et tournoyé, comme un fétu de plume dans un puissant typhon d'éthylique vapeurs. C'était au printemps de 1916, nous stationnons, assez loin du  front, dans un village de l'Oise, où les femmes combattaient leurs oisiveté en tournant à la machine de mignons petits boutons de nacre et elles les perçaient de deux ou bien de quatre trous. De les voir travailler me passionnait, certes, ce n'était pas pour m'instruire dans cette industrie à domicile, qu'on m'avait envoyé-là, mais pour participer à des manœuvres de division, effectuées dans des champs d'une platitude absolue, dans lesquels, le blé en herbe amortissait les piétinements de nos lourds godillots, qui l'exterminaient, sous la totale indifférence de l'état-major ! Qu'importait la future récolte à l'armée, cette grande gâcheuse.

Après la rata de 17 heures, nous allâmes un soir quelques camarades et moi, dans un certain cabaret pour déguster de ce réputé cidre mousseux à 3 sous la bouteille de ¾ de litre. C'était le coût d'une journée de travail ! Ce pseudo-champagne, trop facile à boire imbiba à mon insu, toutes les fibres de mon être, et je sentis ou plutôt je ne me sentis plus du tout arriver au cantonnement, je m'affalais, à demi-inconscient, sur la paille avec la tête sur mon sac.

A quelques  temps de là, ce fût mieux ou pire ! Allongés tous trois, notre initiateur-instigateur, placé entre le sergent et moi, chacun avec un bout de coton ruisselant d'éther sous le nez, nous attendions que les portes des rêves s'ouvrent toutes grandes !

Tu verras, aussitôt que tu auras entendu les cloches, alors !

Alors, j'ai confondu les cloches avec un bombardement, et je n'ai rien vu, rien rêvé. Et quand je me suis réveillé ahuri, abruti et puant l'hôpital à cent lieues à la ronde, j'ai juré, foi de Carénou qu'on ne m'y reprendrait plus ! Faire cohabiter mon précieux esprit avec ceux du St Emilion, du cidre, ou de l'éther, Ah ! Non alors, je préfère les garder jalousement pour mon usage personnel.

De jülich, le petit orchestre fut transféré à Aochen, (Aix-la-Chapelle), moi compris avec mon substitut de bedaine artificielle et amovible. Avec Aochen, nous habitions une vraie grande ville (150 000 habitants), avec des rues et des boulevards animés, ou sillonnaient des trams électriques, qui nous véhiculaient gratis du moins au-début. Cette ville était enrichie de très intéressants monuments de toutes les époques, cela nous changeait. J'arrivais là  en possession d'yeux plein de surprises et d'émerveillements, je débarquais de la brousse. Je noterais que la ville se terminait d'un seul coup, après le dernier immeuble, de 4 ou 5 étages, après c'était la campagne verdoyante. J'en conserve un bon souvenir, tant meilleurs que notre alto violon, diplômé, Amédée Dieudonné, fabricant de zazous (violons non vernis), à Mirecourt, nous avait introduit, je ne sais comment dans une famille aisée, qui mit d'ailleurs une chambre à coucher, à notre disposition. La famille Schmid, était composée du mari, qui avait fait la guerre comme sergent, il y avait  aussi sa femme, ainsi qu'une grand-mère, et puis une fille d'une quinzaine d'années.

Les soirées étaient agréables, avec la gretchen nous faisions du piano à quatre mains, et aussi d'interminable partie d'Alma, en compagnie de la fille du voisin, qui était employé aux P.T.T, à Trude (troudé), c'était une brunette de 15 ans, enjoué, gracieuse, rieuse, et un tantinet tricheuse. Les Schmid se nourrissaient tant bien que mal, vives étaient les restrictions, et le pain continuait sa glorieuse carrière de K.K. Or un jour les habitants furent informés qu'une distribution extraordinaire allait avoir lieu, ou bien une livraison de farine, ou bien une livraison de grains, au choix du preneur pour sa part de blé américain récemment arrivé.

Farine, qui sait encore ce que nous recevrons, dit Schmid, soupçonneux ! Et une après-midi, Dieudonné et moi furent invités à partager avec eux la galette-maison, aux confitures de myrtilles maison, qui en était le résultat. Nous avons moulu les grains au moulin à café, nous expliqua-t-on. Bien que la friandise fût plutôt d'essence préhistorique, nous fûmes, tous deux infiniment touché de cette attention qui frisait le sacrifice.

La démobilisation avait commencé. De jour en jour les effectifs s'amenuisaient, maigrissaient, ainsi que le nombre de nos spectateurs. Devenu de plus en plus inutile le petit orchestre fut alors prié de rentrer dans le rang. L'usufruitier de ma flûte, jacques, fût envoyé à la musique du 107ième, je suivis ma flûte, avec la grosse caisse en bandoulière, et nous quittâmes notre rhénane Capoue, et ses délices.

Or, l'état-major savait toujours que de nombreuses lacunes subsistaient dans nos connaissances géographiques du français, et qu'il fallait peu à peu les combler. Un certain matin donc, la musique fut transportée en corps constitué à Mayence, c'était la première fois que je voyais le Rhin, et aussi que j'allais faire connaissance de l'élément liquide autrement que par les bains de pieds. Puis j'ai interposé, pour la première fois que j'allais naviguer en terre étrangère, si je puis dire. Le Parsifal, bateau à aubes était amarré au quai moulins, immobile avec la quille dans le fleuve, il nous attendait. La musique fut installée au centre, entre les deux roues, afin que de par ses concerts, il distrait les distingués touristes en uniforme, car nous n'étions pas les seuls, loin de là.

Le temps était superbe. A petite allure, sous le  clapotis de ses aubes, le Parcifal descendait le Rhin. Les rives, étaient surplombées de hautes collines boisées et couronnées de ruines romantiques, avec les châteaux des Burgraves qui défilaient devant nous. Le célèbre rocher du Lorolei plongeait à pic dans l'eau. Arrivé à Coblentz, nous avons fait demi-tour, et remonté plus lentement. Cependant cette étrave qui éventrait perpétuellement la limpidité de l'eau, et ces monotones clapotis de roues qui moulinaient sans cesse. Les paysages défilaient à longueur de pendule, tout cela devenait fastidieux, malgré les coupures des travaux sonores qui nous étaient impartis.

Or parmi les musiciens, se trouvait un nommé Bégingette ! Il était propre, soigné, coquet, et tiré à quatre épingles, entre ses godillots et son bonnet de police, puis en passant par la fourragère verte et rouge. Il avait le privilège de posséder un instrument plein de noblesse, le cor d'harmonie, qui était brillant, miroitant, et bien astiqué. Il en extrayait des accents aussi romantiques que le paysage.

Entre deux promenades sur le pont, vint pour lui l'instant de nous faire entendre un nouveau morceau ! Bergingette estima son cor bien récalcitrant, qu'à cela ne tienne ! Il souffla avec plus de force, mais son instrument semblait poussif, alors d'un geste coutumier, il passa son poing dans le pavillon étincelant, puis l'en retira vivement, puis avec une infinie prudence, il enfila sa main, qu'il ressortie rapidement, en tenant entre le pouce et l'index, une énorme sardine, qui tête coupé, se débarrassait des grosses gouttes d'huile dorée dont elle était gorgée. Penaud, il le fut ! Vexé, plus encore, car sa trouvaille fut accueillie par la troupe par un tutti fortissimo éclat de rire, assaisonné à un crescendo d'impitoyable Lazzi con spirito. Le pauvre était anéanti à la vue des taches parsemant son pantalon.

Lors d'un bref séjour dans une petite bourgade de Rhénanie, j'obtins une permission de 24 heures ! Je saisi l'occasion au vol pour me rendre à Cologne par le train. Je remarquais surpris que les traverses de la voie fussent métalliques. Je pris un billet de quatrième tarif, donc on ne peut plus réduit. Il n'y avait pas de compartiment, dans ces wagons, il y avait seulement des banquettes en bois, adossées aux parois ce qui laissait libre le champ du milieu. Debout près d'une fenêtre, je regardais le paysage ! Et apercevant des habitations de plus en plus nombreuse, je demandais à l'allemand, mon voisin si  nous allions arriver

Allesköln, me répondit-il, avec emphase et orgueil, tout en exécutant un vaste geste du bras (tous ce que vous apercevez-là c'est Cologne. Je mis le plus grand soin possible pour visiter la ville. Combien me suis-je senti petit sous la haute nef et infime, comme perdu en parcourant le vaste dallage de la cathédrale. En me promenant sur les quais avec quelques camarades, à proximité du grand pont sur le Rhin, que nous venions de traverser, nous fûmes accostés par un groupe de soldats américains

French !

Oui

Phôôôto !

Oui

Aussitôt dit, aussitôt fait, nous posâmes dos au Rhin, avec la ville qui servait de toile de fond ! Et nous souhaitant le good bye de la séparation, ils nous jurèrent sur le drapeau étoilé, que sûr nous recevrions chacun un exemplaire de la photo. Je l'attends encore. Ces chers alliés devaient avoir une ascendance de Gascogne. Je me console à la pensée que mon effigie orne (peut-être) un album souvenir, quelque part outre-Atlantique, au nouveau-monde quoi!

Juillet-aout 1919, les jours passaient, la démobilisation se poursuivait à pas de tortue, et chacun supportait avec anxiété l'heure incertaine de sa mise en liberté définitive. J'étais dans la classe 12, parmi les derniers à partir, et je continuais à fignoler la virtuosité acquise dans le maniement de mes disques de cuivres. Le pupitre grosse caisse avait été en effet dédoublé, malgré ma grande responsabilité, je me sentais détendu, léger, aérien, lorsque je frôlais perpendiculairement, alternativement et rythmiquement, mes cymbales chéries et univoque. En juillet nous fûmes cantonnés à Müchen-gladbasch, c'était un vaste conglomérat de maison uniformes banales et laides.

Pourquoi je fus choisi pour exercer les fonctions de commis greffier au conseil de guerre, mystère ! Entre deux audiences, auxquelles j'étais tenu d'assister, je rédigeais les jugements rendus, dans la salle du palais de justice, au plafond démesurément élevé, dotée de doubles fenêtres, ce qui me gratifiait d'une température de couveuse. Pourquoi redevins-je cymbalier, mystère encore, et certainement raison d'état surement ! Je note cependant que ma réintégration coïncida avec notre transfert à Wiesbaden, qui était une fort belle et grande ville d'eau, où ma présence était indispensable. Mais l'eau, nous la fabriquions nous-mêmes, et de la française, celle-là à la sueur de notre front, comme Adam, quand tous les jours en plein midi, et en plein soleil, la tête sous le casque-bourguignote ou le bonnet de police suivant l'humeur hiérarchique du moment ! Nous, musique du 167ième, allions procéder à grand renfort de tonitruances cuivrées, à l'imposante cérémonie de la relève de la garde

Enfin le 27 aout, le sous-chef me fit appeler !

Carénou, tu iras passer la visite demain matin !

Mais chef, je suis en excellente santé !

Le lendemain, après m'avoir scruté, palpé, examiné ce qui restait après tant d'avatars (j'avais patiemment acquis une maigreur à faire pâlir celle d'un clou).

Bon pour le départ, articula négligemment la major ! Ce fut la seule parole vraiment agréable que je n’ai jamais entendu tomber d'une bouche de militaire ! D'autant plus que, j'avais commencé à trembler comme une feuille en assistant quelques minutes auparavant, à l'aiguillage via infirmerie de certain de mes Co-visités.

D'une main émue, je serrais le lendemain, celle du brave de la classe 15, qui me restitua ma flûte salvatrice, dont je remis en service le picolo siffleur. Et le train m'emporta à Montauban, ou je gagnais la caserne du 11ième régiment d'infanterie, qui il y avait 61 mois, avaient si, maternellement accueillie le troisième et dernier Carénou. Et le 31 aout, je retrouvais Septfonds. Enfin libre.

Que de fois pendant cette guerre interminable, m'étais-je surpris à murmurer, "Ingrate Patrie, tu n'auras pas mes os" ! La minuscule médaille souvenir du bon colonel y serait-elle pour quelque chose !

 

Le plumitif

Nous entrerons (chanson éternelle, autant qu'au clair de la lune) ! Nous simple fruit de la citation, je n'aurais pas l'impertinence de draper mon moi infime ? Dans la première personne du pluriel comme Louis XIV. Dans la carrière (de car, racine ligure), lien sans séduction constitué de pierres, agrémenté d'amas de pierres, et de tas de cailloux, en résumé, c'est un domicile de pépins durs et indigestes. Quand à nos ainés, j'en ai rencontré de deux sortes, Ceux qui n'y étaient plus (qu'on me pardonne l'expression), soit parce qu'étant allé grossir la foule muette des ombres des gaulois, passés ainsi au rang des ancêtres. Soit, parce qu'ayant troqué l'inconfortable rond de cuir, contre un douillet fauteuil, (ils avaient grossis le rang des retraités).

Il y avait ceux qui y étaient encore, les plus de trente-deux ans, et qui avaient été exemptés du paiement de l'impôt du sang (or, suivant l'adage fiscal, exemption vaut paiement). Ceux-là qui étaient spécialisé dans la revalorisation du nerf (bien exigüe le pauvre) de la guerre, sans succès d'ailleurs. Ils assumaient vaille que vaille, le recouvrement des sommes dues par les redevables.

Et les traces de leurs vertus, j'ai eu beau fureter dans les coins et recoins de tous les placards et étagères des locaux administratifs, je n'ai jamais pu mettre la main sur ces fameuses traces. J'oubliais, une vertu, c'est quelque chose d'immatériel, à plus forte raison, un troupeau de vertus !  Leur poussière, c'est le seul point en effet sur lequel la chanson a dit vrai, pas tout à fait cependant, car à poussière, il manque un S.

Je caressais l'espoir d'être juge un jour, entrer dans la magistrature assise, certain gagnent leur vie debout, comme les portiers et les huissiers, d'autres, penché sur la glèbe, certains en galopant, comme les coureurs pédestres, ou pédalant, comme les champions cyclistes, ou bien ceux qui sont à genoux, comme les nones et les curés, ils y a même ceux qui la gagne en étant allongés comme les fakirs. Mais ce qui me convenait le mieux c'était la position assise, car elle convenait mieux à mon tempérament.

Or mon intermède guerrier, repoussait de deux ans encore le jour où j'aurais reçu le prix sonnant et trébuchant de mes services, éclairés par les lumières des codes, d'autres parts la situation financière paternelle avait subi de désastreux outrages. C'est alors que mon jumeau, qui gérait depuis 1917, le bureau de Daulaincourt-sur-Rognon en Haute-Marne me dit !

Pourquoi ne ferais-tu pas comme moi, Georges, et n'entrerais-tu pas dans l'enregistrement. Comme la nécessité n'as pas de loi, déçu, j'ai laissé la justice, se débrouiller sans moi, et tourné les yeux sans concupiscence vers les finances. Après tout l'enregistrement pourquoi pas !

Avant 1914, l'enregistrement, selon la prononciation méridionale, était une administration de snobs, pour snobs. Ce titre à triple particule d’où émanait un fumet de noblesse, "receveur de l'enregistrement des domaines et du timbre", donnait un certain cachet à son porteur. D'abord, il fallait pour l'obtenir être bachelier, être admis par concours et avoir satisfait aux obligations militaires. Ensuite, les enregistreurs de tout poil avaient droit au port d'un uniforme, qui était composé, d'une queue de pie à col relevé, chamarré de feuilles brodées d'argent, et dont le motif était rappelé à l'extrémité de chaque manche. Le gilet et le pantalon était assortis, le tout était complété par un bicorne triomphant. La tenue était genre sous-préfet aux champs (voir Alphonse Daudet).

Ils n'étaient en rapport suivis qu'avec des gens de qualité, des notaires, des greffiers, et ils n’avaient des rapports sporadiques qu'avec d'obscur roturiers redevables, ce qu'ils leurs conféraient le droit de tenir comme inférieurs les contrôleurs des contributions directes, et négligeables ceux des contributions indirectes, qui étaient affublés du sobriquet ridiculisant "Rats des Caves". Bref ses  messieurs se considéraient issus de la même cuisse dont Athénée, tout armée, était issue. Sur leur carte de visite, ne mentionnaient-ils pas "Receveur des domaines", taisant ainsi leur appartenance à l'enregistrement et dédaignant le timbre. Mais le fin du fin, c'est quand sur cette même carte pouvait être inscrit : "Conservateur des hypothèques", même  si la fonction et les titres était : Receveur-Conservateur. C'était une sacrée gloriole ! Gloriole, mais ou vas-tu te nicher !

En novembre 1919, je me présentais devant le directeur de Toulouse, en montrant patte blanche, avec les trois diplômes que j'avais, tout comme Charles, je fus prié d'entrer sans concours, et affecté le 19 novembre 1919 à Villefranche de Lauraguais, en qualité de surnuméraire à titre provisoire, sans traitement abandonnant, avec l'espoir d'être un jour docteur en droit, pour lequel j'avais cependant pris mes  inscriptions à la faculté.

Le receveur-conservateur de cette bourgade, la sous-préfecture de 2120 ha, m'utilisa comme commis de dernière zone, tenant jalousement le secret de l'art de couper les cheveux en quatre, c'était indispensable dans l'exercice de cette mirobolante profession. Comme pour la flûte, je devais me contenter d'être autodidacte,  suivant le proverbe, "ne compte que sur toi seul".

Au bout de quelques semaines le directeur de Toulouse me convoqua :

Je viens de recevoir une note de la D.G (direction générale à Paris), qui me prescrit d'aller gérer le bureau vacant de Mirambeau en Charente-Inférieure. J'arguais que l'infériorité s'appliquait à moi, plutôt qu'au département. Trois jours de délai vous sont accordés !

Début mars 1920, première grève des cheminots ! Me voilà plongé dans une situation pire que celle de Phileas Fogg.

Je vais à la gare Matabiau, les grilles étaient fermées ! Immobiles les trains étaient aux  hangars. Le jour suivant, avec un espoir chancelant, et la valise ballotante, je vais à la gare Matabiau, Quelle chance, les grilles étaient ouvertes ! Le train en partance pour Bordeaux, je bondis dans un compartiment de 3ième et m'installe, puis j'attends, j'attends, puis soudain, le grincement, les sifflets ! Ouf de soulagement, au laborieux démarrage du train. Je me sens véhiculé, piloté par un ingénieur, la locomotive entraine les wagons, et Adieu Toulouse !

Après de longs arrêts fréquents et interminables, avec les tripes torturées par la crainte, l'horrible peur que l'arrêt suivant soit le dernier, après je ne sais pas combien d'heures, je débarque à Bordeaux, et j'y passe la nuit. Après bien des affres, des angoisses, de nerveux cent pas sur les quais de la gare, un train me conduit de Bordeaux à Saint André de Cuzac, d’où le train départemental des Charente dont les employés n'étaient pas en grève, m'emmena, et me déposa à Mirambeau, pour le troisième et dernier jour. Impossible n'est français !

Le 9 mars 1920, seulement intronisé par son prédécesseur, qui s'était accordé quelques jours de sursis, je pris place sur le siège réceptoral, tout surpris de m'entendre saluer par mon premier redevable, de Monsieur le Receveur ! Que mes oreilles ont cessé d'entendre le 31 décembre 1956 soit 36 ans 8 mois et 22 jours de services effectifs.

Sauvé, pensai-je ! Me voilà pourvu d'une situation honorable, honorée et assise. Désormais, je ne risque pas d'être sur la paille, hormis celle de ma chaise, dont le dessus en était rustiquement rembourré. L'avenir le mien, je le défiais En effet ! J'avais répondu aux exigences avec brio, générosité, prodigalité même.

Vous m'avez demandé un diplôme, en voici 3 ! Vous fûtes curieux de mes obligations militaires ! Voici 61 mois de effectués, glorifiés par cette belle croix de bronze, (une croix poudre aux yeux certes, mais je taisais évidement cela), pour que cette croix produise son petit effet. Mais, j'ignorais dans ma naïveté de naïf, que pour l'administration, cette satisfaction se bornait à ce que le sollicitant, nu comme Adam avant le péché, ait été posé sur le pèse-conscrit mis sous la toise, et subi de la part du major une révision scrutative et diagnostiquante, de face de profil et de dos. Charles, ainsi qu'un claudicant de ma connaissance en fournisse l'illustration.

Vous me proposâtes d'entrer sans concours ! L'enregistrement, me voilà répondis-je.

Tout en besognant péniblement, et en faisant de l'autodidactive à outrance afin de résorber autant que possible mon incompétence. En ouvrant tables et registres de mes manuscrits, puis en adoptant comme livre de chevet le célèbre manuel du surnuméraire (diminutif de l'illustre Francis Lefèvre), puis en glanant aussi de ci de là quelques conseils autorisé, de mes officiers ministériel, les huissiers, les greffiers, et les notaires, ceux-là de préférence, dont l'un maitre Siret, avait répudié avec dégout l'enregistrement, afin de refuser les inventaires, et conserver sa foi catholique.

Je me laissais bercer par la double quiétude de la sécurité de l'emploi. Or un matin, le facteur me remit un pli dont le format excédait le quadruple de celui habituel ! Que peut-il y avoir là-dedans ! Et je lus :

M. Carénou, Bizarre ! Pourquoi pas M. le receveur comme à l'accoutumée ! Voudras bien prendre connaissance des sujets de concours ci-joint, ensuite, procéder seul, sans le secours d'aucune aide extérieure à la rédaction des compositions, enfin munis d'elles se présenter dans les trois jours à la direction de la Rochelle, afin d'y subir les épreuves de l'oral.

Comment, il fallait un concours pour entrer sans concours dans cette boite !

Je fus abasourdi, prostré, anéantis ! Dans un éclair, je me vis domicilié sous un pont, embrassé par la sordide carrière de clochard.

Seul dans le silence propice du cabinet, je me mis courageusement à l'œuvre. Au jour fixé, de bon matin, je confectionnais un épais rouleau du résultat de ma mince science fiscale, je glissais l'œillet, façonné dans la ficelle, le long du guidon de ma bicyclette, et je me mis en route pour Jonzac à 14 km. Le temps était splendide, et la route déserte. La campagne était un spectacle tellement habituel, banal, qu'il n'attirait plus mon attention. Je pédalais, le corps léger, la tête soucieuse, pendant que mon petit compagnon cylindrique, tapotais en mesure le manche de la fourche. Brusquement ce tic-tac de métronome cessa ! Je blêmis, disparu le rouleau, je fis demi-tour et les yeux baissés, je cherchais en vain, désespérément, mon précieux chargement.

Hé, m'sieur ! C'est y pas vous, qui auriez perdu c't affaire ! Bien frôlant le ventre du percheron, je n'avais pas vu la carriole, du haut de laquelle un brave paysan était assis en brandissant mon affaire. Un peu plus loin, répétition du scénario, car, il aurait été contraire à la forme que l'administration me hisse gratis au grade de receveur. Mais cette fois-ci, je me gardais bien d'employer du matériel administratif, c’est-à-dire, une vieille ficelle effilochée, usée, jusqu'à la corde, et ayant servi à enserrer les timbres mobiles. Cette fois-là, je ficelais mes documents avec une corde à toute épreuve, une corde qui aurait fait la joie d'un pendu !

Le jury, présidé par le directeur, me maintint sur la sellette deux heures d'affilée. D'un air voulu innocent, le contrôleur de comptabilité me posa la dernière question :

Si votre femme vient vous demander de la monnaie, que feriez-vous ?

Ces deniers, répondis-je, car j'avais l'esprit juridique, sont la seule propriété de l'état, ils ne sont pas à moi, ni à mon ménage, je refuserais.

Alors là, rétorqua-t-il sous les rires narquois de ses collègues, vous entendrez quelque chose !

A propos quid des questions précédentes ? Voyons, elle n'avait pas d'importance celle-là ! Et je fus admis.

Il est vrai que je m'étais présenté, vêtu d'un ensemble bleu marine clair à rayures, de 3 pièces, avec Jacquette, gilet, pantalon étiqueté millésime 1912. J'étais un vrai snob. Afin de pas contrarier mes supérieurs, qui m'avaient si gentiment témoigné leurs désirs, je repris une fois encore ma bicyclette et la route, non seulement pour faire ce vingt-six aout 1920, une délicieuse promenade sous le radieux soleil d'Aquitaine, mais aussi pour, tel un vulgaire gendarme, prêter serment, debout, le bras droit levé, avec la paume face au juge, dans la salle d'audience exigüe du modeste tribunal de Jonzac. Ce serment m'écriai-je, lyrique, sera la chaux et le sable, qui cimenterait mon état à jamais.

Peu de temps après, la direction de la Rochelle m'informait : M. Carénou est nommé au bureau du Bleymard (Lozère) en qualité de receveur, à titre provisoire ! Depuis, j'attends, j'attends encore, J'attends toujours !

 

Bleymard

Le 11 septembre 1920, j'abandonnais à mon successeur qualifié le bureau de Mirambeau, ainsi que toutes les surprises qui l'attendaient, filles de mon involontaire incurie. Le surlendemain, une patache noire à l’extérieur et noire à l'intérieur. Elle était pilotée par un cocher assis sur un siège tenant toute la largeur de l'avant et tournant le dos à un compartiment de 4 places, qui se faisaient vis-à-vis, il y avait 3 rideaux de cuir sur les côtés et à l'arrière. L'arrière s'ouvrait et on accédait à l'intérieur par une petite porte et un marchepied. Ce moyen de transport antédiluvien, me cueillit à la station d'Allenc à 6km et me déposa sur la place inclinée du Bleymard.

C'est à dessein que j'emploie ce terme de site, si cher aux archéologues, car c'est au Bleymard, et là seulement qu'ont déferlé les dernière vagues de la préhistoire agonisante. L'accélérateur de l'histoire a fait que j'ai mis plus d'un demi-siècle à en prendre conscience ! Il y a un monde entre mon Bleymard et celui de 1972. A 1060  mètres d'altitude, c'est peu haut, objectera-t-on ! Mais que sont les 1702 mètres du Truc de Finiels qui domine le Lozère, et par là le site du mont Ararat qui domine à 3915, le grand diluvien, qu'il ne faut pas confondre avec l'obscure et grand Ararat qui le dépasse de 1242 mètres ! C'est une taupinière.

L'eau cristalline va finir par grossir, celle issue du mont Gerbier des Joncs. Enfin, les maisons s'entasses à flanc de montagne, dominant la rive droite du ruisseau-lavoir de linges, et de trippes de cochons, qui va se jeter dans le Lot, à quelques 2 ou 300 mètres de là. Dernier détail, l'extrémité de la rue principale du bourg, est demeuré "La Cime", c'est là où précisément, j'ai fait mes premiers pas dans la carrière.

Certes, le pays est pauvre, c'est vrai ! La preuve est qu'il n'y a pas un seul rat, faute de pouvoir faire travailler leurs incisives, ils y en tireraient une langue, longue comme leur queue. Mais halte-là ! Quelle ville dans le vaste monde peut se flatter d'un nom pareil. C'est que tous les sites n'ont pas le privilège de recéler du plomb dans leurs entrailles, un plomb comme on n'en voit guère, de bon aloi, inestimable, supérieur, unique, d'une qualité telle qu'on aurait pu en faire des soldats. D'une célébrité telle, qu'aux temps jadis, elle avait nécessité la création d'un marché du plomb, en germain (bler plomb Mark marché). Mais pourquoi cette désignation imposé par les barbares, et pourquoi cette flèche germanique enfoncée dans le cœur des Cévennes, alors qu'il est patent que ce fameux plomb était connu bien longtemps auparavant, il était exploité du temps des romains, ainsi que le prouve une lampe trouvée en 1920 par un mineur, qui la laissé à l'ingénieur. Grâce à l'invitation de l'ingénieur, nous eûmes l'occasion de visiter la mine, mes  parents et moi, et de profiter de ses nombreuses et intéressantes explications.

Le filon, à son origine sur le flanc de la montagne dans la vallée du ruisseau de Combesourde en amont de Bleymard. L'entrée de la mine surplombe, (c'est bien le cas !) la rive droite ou on pénètre de plein pied. On chemine à la queue leu leu dans une galerie basse étroite, étayée par des rondins. Nous suivons l'ingénieur qui ouvre la marche, une petite lampe électrique à la main. De temps à autre il y a un carrefour, on ne voit rien, on ne distingue rien ! D'ailleurs, il n'y a rien à voir dans une mine ! Toujours, à la poursuite d'un trou noir qui se referme derrière nous aussitôt. Soudain, une lueur ! Qui grandit et s'avance sur nous. Enfin, nous voilà à l'air libre, sur une plate-forme, d’où nous découvrions une splendide vue panoramique, sur la sauvage vallée de l'Altier. Nous avions traversé la montagne de part en part.

Ce fut la seule fois de ma vie que j'eus ½ kilomètre de terre au-dessus de ma tête. La mine, longtemps abandonnée, avait été remise en exploitation en 1914. L'eau détournée du Combesourde passait sur de grands tamis agités par des mouvements de va et vient pour laver le minerai, puis l'eau était restituée au ruisseau et se mêlait en aval à celles du Lot, et destinées à l'irrigation des prairies, ce qui n'allait pas sans récrimination, protestations, et tollés de la part des paysans riverains. Les poissons, eux, ne disaient mot comme toujours, après s'être confié au bon plaisir du courant, le ventre en l'air. Ô pollution, tu ne dates pas d'aujourd'hui !

A vraie dire, ce n'est pas la première fois, que mon pied foulait les entrailles de notre mère la terre, je ne fais allusion ici qu’aux innombrables cagnas, où je fus successivement et provisoirement domicilié, au temps où je prêtais mon concours, pour repousser l'envahisseur de 1914, ni à la grotte des capucins de St Antonin, de renommée cantonale. Mais, je fais allusion à ma visite vers 1902 aux 3, au gouffre de Padirac. Là, à l'aide d'un escalier carré et en bois, fixé contre la paroi, Je pus descendre les 995 400 marches, (pour les gravir ensuite). Elles m'emmenèrent à 100 mètres de profondeur. Arrivé au fond, en levant la tête, j'eus le loisir d'admirer une pleine lune bleue, en guise de ciel. Puis j'ai accompli un véritable voyage au fond de la terre, promenade nautique comprise. Tous ce voyage c'est passé à la lueur des ampoules électrique de 25 bougies, à filament de charbon, qui faisaient scintiller les merveilleuses concrétions stalactiteuses et stalagmiteuses.

Cet ingénieur sympathique et distingué avait la vision du futur, et était de ce fait à la pointe du progrès, de tous les progrès, ajouterais-je. En conséquence, il ne se déplaçait qu'en automobile, cette mécanique tapageuse, puante, propre à semer la terreur sur son passage. Elle était avaleuse de kilomètres, qu'elle digérait sur le champ, et sur la route elle est une engendreuse de pépins.

Un beau jour en effet, notre ingénieur laissait sans penser à mal, glisser sous son train de pneu à Mende, il remontait une de ses rues, lorsqu'une montagnarde d'une trentaine d'année, fut subitement prise de panique à la vue de cet étrange engin, qui était rapide et assourdissant. Elle s'est mise à courir comme une folle, puis traversa inopinément la chaussée, dans le but de trouver un endroit plus calme pour faire passer sa peur. Mais elle ne put, car elle fut heurtée, happée, terrassée, par l'étrange engin, et se retrouva par terre Ahurie !

Messieurs les juges de la correctionnelle, outrés qu'une simple machine porte atteinte à l'intégrité corporelle d'une de leur justiciable, infligèrent à l'ami du progrès et sans sourciller, trois mois de prison. Ce châtiment exemplaire, jeté en pâture, à la réflexion des autres automobilistes ! Mais où se trouvaient les autres, puisque l'auto du condamné était le seul spécimen qui sillonnait les routes empierrées de l'arrondissement. Le gendarme est sans pitié, mais il a quand même une grandeur d'âme, puisqu'il ne fut condamné qu’avec sursis.

Or donc, le 13/7/1920, je me présentais à mon prédécesseur "Serazin", qui avait un nom prédestiné, aux agrestes effluves de blé noir. Ces céréales prospérait côte à côte avec la lentille en ses lieux chatouillant le ciel, où le haricot conserve sa verte jeunesse, et refuse de se métamorphoser en fayots. Il habitait une maison perchée à la cime du Bleymard, dans une vague impasse, dont l'insignifiance, le disputait à la raideur de la pente. De son bureau, on découvrait une vue splendide sur la vallée de Combesourde barrée par celle du Lot.

Je lui fis part de ma préoccupation de m'assurer d'un endroit où trouver un gîte et un couvert, du moins à titre provisoire. En fin d'après-midi, fort courtoisement, il me conduisit dans la grande Grand-rue, à l'hôtel Saint-Jean, qu'il me recommanda chaudement, bien que la température laissait quelque peu à désirer. D'emblée, je fus admis comme pensionnaire, ne partageant d'ailleurs cette qualité avec personne d'autre. D'autre part, nous exercions mon hôte et moi, des fonctions complémentaires, en ce sens, que les siennes consistaient à venir me remettre en mains propres, lorsque cette rarissime éventualité se produisait, les plis sous bandes croisées, plus ou moins minables, confectionnés avec des documents caducs, sales et jaunis, suivant la pratique administrative. Les dits plis, émanent de la direction de Mende.

Saint-Jean était facteur, donc fonctionnaire, et par la suite devenu mon collègue, cette identité de l'état, le contraignait à son avis de m'honorer de sa compagnie pendant mes repas. Quant à Madame, qui n'était en somme toute que factrice-consort, elle en était réduite aux serviles travaux de cuisinière, et de serveuse. Elle s'alimentait près de ses fourneaux en tête à tête avec ses casseroles.

Tiens ! Remarquai-je surpris, c'est la première fois que je mange une soupe aux lentilles agrémentée de riz ! C'est une recette du pays, fort prisée par ici, cependant les grains blancs, ce sont des grains d’orge, me dit-il ! Et après, nous avons mangé une côtelette de mouton. J'étais loin de me douter que j'étais voué à la consommation permanente de chair ovine, pendant la durée entière de mon séjour, sauf … !

Tout comme le faisait jadis Johan à Septfonds, la veille du mardi-gras, le boucher du Bleymard, promenait fièrement son bœuf dodu enrubanné, promis à l'étal. Mais lui, il le faisait la veille du 14 juillet, pour fêter la république avec un bon beefsteak, rouge comme elle ! N'est-ce pas le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre ?

La côtelette absorbée, Saint-Jean me déclara, d'un air propre à exciter ma gourmandise, je vais vous faire goûter de la tomme (fourme), je les choisis moi-même.

Cela doit être incomparable me disais-je, avec l'espoir aux papilles ! Sur ce, il alla quérir dans un recoin du buffet de la  cuisine, la merveille précieusement serrée dans ses bras. De retour, il posa entre nous, un demi-cylindre, vêtu d'une épaisse croûte, grumeleuse marron foncée, sauf la tranche et la partie supérieure qui arboraient une magnifique teinte de vert de gris. Puis tenant le manche de son couteau, dans la paume de sa main droite, les quatre doigts refermés, avec le pouce qui faisait élégamment pression sur le haut du fromage, il en découpa une lamelle, selon l'antique coutume auvergnate, et stéphanoise, ce qui nécessite un tour de main spécial, bécause l'émiettement fatal.

Goutez, me dit-il, en me l'offrant en souriant, et en épiant ma réaction ! Après tant de prévenances, d'amabilité, et de gentillesses, pouvais-je lui avouer que cette fourme me faisait l'effet de sciure de bois, encombrées de moisissures. Pendant la dégustation de la camomille obligatoire, je lui confiais.

Monsieur Saint-Jean, j'ai l'impression de tomber malade, le froid m'envahit, les dents claquent, je n'arrive pas à me réchauffer.

Pas étonnant, aussi légèrement vêtu que vous êtes, endossez un épais tricot, ça vous guérira

Pourtant, avançai-je timidement, nous sommes à peine à mi-septembre, encore en été.

En été ! Il y a déjà un mois que c'est fini ici.

Tu vas dans le nord, Georges, m'avait-il répliqué, terrifié à l'annonce de ma nomination ! Mon père avait raison.

C'est fait, je suis intronisé ! J'ai sagement pris en charge le surnuméraire de la caisse. J'ai juré que je ne dérogerais pas en vue de la satisfaction, de mes besoins personnels, un seul liard de cette précieuse parcelle du trésor publique ! J'ai aussi promis que je livrerais scrupuleusement à mon successeur, toutes les archives, poussière comprise. Désormais, je suis seul, seul maître à bord après Dieu, et après les petits Dieux, ces enquiquineurs de directeurs, inspections, etc., ces recoupeurs en huit de cheveux, déjà coupés en quatre, ces brises-quiétudes, ces coupes-rêvasseries, tous ses trublions appointés.

Sérazin, le cœur gonflé d'une joie indicible, quitte les lieux et m'abandonne le local. Hélas à peine avait-il pris congé de moi, que le propriétaire vint me signifier le sien, pour mon bien futur ! Et me voilà installé en plein centre sur l'isohypse (qui comme chacun sait est la ligne idéale qui joint les mêmes hauteurs) sur l'isohypse donc, situé à  40 mètres en contrebas, sur lequel chevauchait l'ancienne caserne des gendarmes à cheval style Gustave Nadaud. Cet immeuble était échu en héritage aux deux frères Flamme, c'était un nom bien propre à la fois pour m'insuffler le feu sacré et à exorciser les sidérantes températures présentes et à venir.

La famille Flamme était montée ou plutôt descendu à Paris, en quête d'une situation à la hauteur de leurs Mérites. Ils avaient dénichée dans une école confessionnal de faubourg où ils faisaient office d'instituteurs libres. Ils étaient propriétaire indivis, et à éclipse, car ils n'apparaissaient eux et leur famille, qu'aux beaux jours des vacances.

Etait-ce pour atténuer la perte d'altitude subie par suite de mon changement d'isohypse, (je n'ai jamais pu donner de réponse satisfaisante à cette question), toujours est-il, qu'ils me cédèrent le premier étage, et qui plus est meublé. Et quels meubles ! Ils auraient pu dignement figurer chez un antiquaire, brocanteurs, ou à défaut aux puces ! Seul le matériel de bureau rachetait cette indigence. Il est vrai que le propriétaire de mon prédécesseur avait généreusement consenti à s'en dessaisir, pour un temps seulement.

L'appartement n'avait pas l'eau, qu'importe, celle de la fontaine, qui était à deux pas sur la place était gratuite. Il n'y avait pas le gaz non plus, car le pays foisonnait de fayard (hêtre). Il n'y avait pas non plus l'électricité. Qu'importe, l'épicerie voisine regorgeait de chandelles et de lampe à pétrole. C'était à peu de chose près le confort de mon enfance.

J'étais d'ailleurs en excellente compagnie, avec l'huissier qui habitait le rez-de-chaussée. Je ne cessais d'admirer cet homme qui a connu l'horrible fin de son prédécesseur, qui fut surpris en plein hiver, par une terrible tempête de neige, et s'égara pendant une nuit, et qui mourut épuisé enseveli et congelé.

A partir de ce jour, messieurs les notaires, huissiers, gendarmes, et le menu fretin de la foule des redevables, pouvais, que dis-je, devaient, lorsqu'il m'arrivait de besogner dans mon atelier, me nommer, monsieur le receveur. Certes, je l'étais par décret à titre provisoire. Ils auraient dû énoncer mon titre complet, le tronquer me rendait innocemment coupable d'usurpation. Le faisaient-ils par soucis de concision, par flatterie, ou dans l'espérance d'entrer dans mes bonnes grâces, qu'en sais-je !

Dans mon atelier c'était le triomphe du travail artisanal, tout absolument tout, était fait main, donc bien fait, et ce avec un seul outil, mon porte-plume. A la vulgaire et populaire encre noire, j'avais substitué la Waterman bleu-noir aristocratique. Dont par la suite deux petites fioles jumelées, devaient faire office de burettes, pour servir à huiler occasionnellement. Il faut être de son temps que diable ! (Vous avez contrevenu par cette initiative aux instructions de l'administration), devais-je m'entendre dire par l'inspecteur lors de la vérification annuelle, je le signalerais dans mon rapport). Tout le reste m'était généreusement fourni par l'administration, car, Paris était au courant de la modicité de mes ressources.

D'autres parts, vu que j'en étais à mes débuts définitifs, la hiérarchie avait jugé bon de me faire goûter un petit peu de tout, en me mettant dans une situation comparable à celle de pédiatre, de médecine générale, du domaine encore général, et du timbre, toujours général, dans ce bureau à toute attribution réunie. Et pour abonder à tout, on m'avait laissé seul.

Alors une idée couteuse, c'est vrai, mais géniale me vint à l'esprit ! Pour le sacrifice des ¾ de mon salaire mensuel, je m’achetais, imprimé en deux forts volumes, ce sacré vieux naguéro, de quoi pallier à mes déficiences professionnelles. Il fut la béquille bénie qui soutint mes premiers pas chancelants dans la forêt vierge, (pour moi), fiscale. C'était déjà bien, et pourtant pas assez. Heureusement que mes deux notaires vinrent à ma rescousse ! Si je dis "mes" en parlant d'eux, de même qu'ils me disaient "mon" en parlant de moi, je les considérais comme ma propriété, et par un juste retour des choses d'ici-bas, ils me considéraient être la leur.

En premier, Maitre Rouvière, qui était licencié en droit. Il avait la cinquantaine, et était large d'esprit, fin lettré et possesseur d'une belle bibliothèque fort bien pourvue. Il avait son étude dans la lignée de ses ascendants. Il était républicain bon teint, et ses concitoyens, quoique réactionnaires l'avait porté à la mairie, puis élu conseiller général. D'autre part sa passion pour la chasse avait attiré l'attention du préfet, qui l'avait nommé lieutenant de louveterie. A défaut de loup, les sangliers faisaient les frais des battues. Il avait un frère qui était professeur de médecine à la faculté Montpelier. Maitre Rouvière était très serviable, il ne ménagea pas ses conseils, lorsque je rédigeais l'acte d'acquisition de ma petite maison de Toulouse, 9 place Raspaïl.

En second, son confrère concurrent, et adversaire dans les compétitions électorales, Maitre Ferrand lui aussi fils et petit-fils de notaires, c’était un réactionnaire convaincu. Il avait dépassé la soixantaine. Il était de stature et de carrure imposante et campagnarde. Il était affable, bon, et lui aussi c'était une grande terreur pour le gibier. Mais l'âge avait tempéré sa passion, et il avait conservé la confusion entre la crédulité et la croyance.

Tous les ans à l'ouverture de la chasse, fort pieusement, il ne manquait pas de mettre son fusil debout, en compagnie de nombreux Nemrod du cru, au pied de la grande croix érigée au centre de la place de l'Eglise, sur laquelle donnait ô ironie du sort, la façade de l'école sans Dieu. Là chacune de ces armes, recevait quelques gouttes d'eau bénite, dispensée par le goupillon paroissial de monsieur le curé. En étant le témoin désintéressé en compagnie de M. Ferrand.

Mais enfin Maitre, pourquoi cette cérémonie !

Pour ne pas avoir d'accidents, songez que grâce à cela, je n'en ai jamais eu !

Je pensais in petto, d'autant plus que le brave bon Dieu  assure gratis.

A propos d'accident, ajouta-il, j'ai failli être un jour victime de votre administration !

Comment cela !

J'avais 3 ans environ et notre maison abritait le bureau de l'enregistrement, et le receveur adorait les enfants, il m'assit sur le rebord de la fenêtre, et soudain patatras. Ah ! Si le receveur du second empire avait pris la même précaution que ci-dessus !

 

Mes Parents

Des-que les précieuses paperasses, pompeusement désignée, et les documents confiés à ma garde vigilante, eurent retrouvé leur quiétude au premier de la maison Flamme, j'offris généreusement à mes parents de venir séjourner en ce pays afin qu'ils y goûtent la joie de vivre.

Descendu à la station d'Allenc, ils firent le trajet (6km) avec la patache, auprès de laquelle les omnibus Septfonds-Caussade faisaient figure de grands seigneurs, ici, il y avait deux banquettes primitivement rembourrées qui se faisaient face, vis-à-vis de l'arrière, elles étaient surmontées d'un toit, d’où descendait deux rideaux de cuir noir flottant au vent. Pour mes parents, l'aventure commençait.

Ce premier contact eu pour effet de rendre, définitivement, maussade l'humeur paternelle, et cependant, je les avais gâtés, en lui réservant à tous deux la plus belle chambre, dont la petite fenêtre percée dans les murs, épais donnait sur un jardin inculte, et la romantique vallée de Combessourde.

Mon père avait trouvé refuge dans mon bureau, blotti dans l'encoignure de la fenêtre, et recroquevillé sur une chaise. Cette place était éminemment favorable pour ses occupations quotidiennes, ou bien pour plonger un regard curieux sur l'atelier de Bouysson, et encore éventuellement de se plonger dans la lecture, car maitre Rouvière avait mis sa bibliothèque à sa disposition. Les 40 brochures, des pamphlets plein de verve St Alphonse Karr, furent avalées sans reprendre haleine, et aussitôt, pour varier la nourriture littéraire, les indigestes romans de Paul Bourget furent attaqués,  puis d'autres et d'autres encore, il était insatiable.

L'arrière-saison fut particulièrement ensoleillée. Hélas, un beau matin, c'était à prévoir, le ballet des papillons blancs (neige) fit des merveilles. C'était un enchantement de les voir danser sous la bise, et de procéder systématiquement à l'ensevelissement des bouses, crottins, et des immondices jalonnant la rue. Ils couvraient silencieusement les toits, comme des duvets d'oie de Toulouse.

De son encoignure, mon père un livre à la main, regardait ce blanchissage impitoyable et uniforme, par-dessus ses besicles posées à mi nez. Ces bésicles avaient une armature en argent massif, avec des lentilles bleutées, en ellipse. Ils les avaient hérités de Simounet, son grand-père. Alors commençait la litanie :

Quel sale temps, maugréait-il ! Provisoirement calmé, il reprenait sa lecture, puis nouveau coup d'œil :

Quel sale pays renchérissait-il, convaincu ! Une tentative d'évasion dans son roman. Encore un autre coup d'œil, submergé par la désespérance, d'un accent mélodramatique :

Jamais je ne reverrai Toulouse, gémissait-il ! (pour ce montalbanais, la ville rose est chère !)

Et pourtant, il était poète, mais un poète, comment dirais-je de cabinet. Il prisait certes la nature, mais vue à travers les alexandrins de ces confrères, qui étaient parvenus à la célébrité. Il connaissait certes des moutons, autrement que sous la forme de gigots, ou de côtelettes, mais, n'avait sa faveur que ceux qui bêlaient de pamoison, au son du chalumeau de l'immortel Tityre (Virgile), et ceux peignés, parfumés, enrubannés que conduisaient à la houlette, au pommeau d'argent, les belles marquises de Louis XV. Il n'avait cure de ceux rustres, et crottés du Bleymard.

Ce serait une galéjade d'avancer que le climat de ce cher Bleymard, s'apparentait à celui de l'Eden, je confesse qu'il était rude, aussi rude que le raidillon du tire-cul, juste derrière la cime. Mais cette rudesse n'incommodait en rien, ma mère rompu à celle des Pays-Bas, à cette différence près, que ces pays là-bas, ces Pays-Bas sont vraiment bas, et plat comme la main, alors qu'ici même, la cime privée et personnelle du Bleymard est entourée d'une foule d'autres qui surplombait, et dépassait elles aussi, le kilomètre de hauteur, d'ailleurs les occupations de ma mère n'avaient pas changé, elle trouvait dans les soins du ménage et de l'entretien constant du foyer et de la cuisinière, toute les distractions qu'une bonne épouse et une mère parfaite est en droit d'espérer. Debout près de la fenêtre, à côté du stère de bois de fayard (hêtre), scié, débité, fendu aux dimensions convenables, et soigneusement empilés le long de la cloison, ma mère jetait un coup d'œil légèrement de biais sur la place principale, inclinée à 45°, elle regardait la large porte fermant une sorte de halle, ou les veaux, avec leurs pattes ficelées, étaient pesés, suspendus, avec la tête en bas, le dos à l'horizontale. Ils étaient pesés au moyen d'une énorme balance romaine, fixée à une poutre du place, en outre elle administrait l'intendance avec compétence et parcimonie, les ressources alimentaires et épicières de la ville étaient minces.

Ma mère avait alors pris coutume pour surmonter cette carence, en adressant tous les deux mois une commande à la maison Damoy à Paris. Outre les avantages tirés tant sur les prix, que sur la qualité, elle bénéficiait de bois d'allumage fournie par la réduction en menus morceaux des caisses livré à fonds perdus. C'était malgré tout insuffisant pour assouvir le brûlant appétit de sa cuisinière. C'est pourquoi, lors de nos promenades quotidiennes entre midi et quatorze heures, elle ne manquait pas de se munir d'un cabas, pendant que les paroles ailées et inutiles de nos conversations entre mon père et moi, s'égaillaient dans l'air diaphane et pur, elle arrachait de ci de là, des bouts de grosses racines mortes de genêts. Ma poigne ne volait à son secours que dans le cas où la convoitée se montrait récalcitrante.

 

Bouyssou

Ou demeure Bouyssou ? C'est par ces mots articulés dans sa langue d'oc. maternelle, que je fus un jour accosté par un lozérien, décontenancé, je répondis :

Bouyssou, je ne le connais pas ! A la vue de mon chapeau de faux feutre violet, importé d'Italie, il s'aperçut qu'il avait affaire à un étranger.

Buisson, traduisit-il

J'appris ainsi inopinément, que les Bleymardeux cumulait deux patronymes, le local, l'authentique fleur du terroir et le légal, le traduit bon pour l'état civil. J'aurais dû penser à ce bi-patronyme. Le cornet à piston, père de Cécile, elle-même petite fille de feu le charpentier Teulière (notre voisin d'enfance), n'était-il pas appelé, "Barraou" par son épouse, et inscrit Barreau à la mairie, et combien d'autres à Septfonds !

Bouyssou ! A vraie dire, ce nom aux voyelles multiples, évoquant le gazouillis des oiseaux et l'aubépine fleurie, m'était familier. La pianiste, fille de Tabarly, le turlet fabricant de chapeaux (ne pas confondre avec le marin), n'était-elle pas devenue madame Bouyssou ! A moins que, ce ne fut la grosse Valérie, fille du gaillard (encore un fabricant), ou bien la délicate Simone, l'unique fille de Beaudonnet le docteur, je ne sais plus très bien. Si je le connaissais, ce Bouyssou ! Je n'avais plus qu'à traverser la rue pour pénétrer de plain-pied dans sa cave-atelier-boutique, surmontée de ses appartements surélevés, en façade sur la place, comme la plupart des maisons. Le grenier comportait une porte-fenêtre en mansarde, dans laquelle étaient engouffrés les paquets de fagots, que l'on hissait avec une corde maintenue dans la gorge d'une poulie, qui était placée à l'extrémité d'une potence fixé au linteau.

         Bouyssou pourvoyait d'esclots, les pieds de ses contemporains et contemporaines. Ses esclots étaient fait mains et sur mesure, il prenait la mesure en faisant appuyer le pied du lien sur une baguette, qu'il tranchait à hauteur du gros orteil et du talon, pour la longueur. Pour la largeur, il faisait une petite encoche sur la même baguette. Il ne s'embarrassait pas d'un pied à coulisse pour ce crever les yeux et à y dénombrer les repères. Pourquoi, alors que c'était le plus juste moyen, hérité en droite ligne, de ses antiques confrères qui chaussait les gaulois, ces grands écouleurs de galoches. J'éprouvais pour ce vieil homme la plus vive admiration, lorsque je le voyais amenuiser son morceau de hêtre grossièrement équarri, il le sculptait avec patience, il façonnait l'avant à l'image d'un croupion de canard, et en arrondissait l'arrière. Il le portait à son œil, pour lorgner sa perspective et pour assurer son galbe. Ensuite, il le creusait avec sa gouge, et glissait dans le creux sa baguette-mesure, puis répétait ce geste, jusqu'à ce que la baguette pénètre exactement. Enfin, il donnait un peu de jeu, pour que le bas de laine trouve sa place ou  même plus, pour que l'escloté  puisse s'assurer un meilleur confort, par l'apport de paille ou de foin, signe extérieur, et intérieur de richesse, pas à portée de n'importe qui.

De ses mains industrieuses sortaient aussi d’élégant esclots à bout pointus, ornés d'impeccables résilles finement gravées, et vernis en teinte claire réservé aux dames. Depuis 40 ans, peut-être plus, combien de paires d'esclots étaient-il sortis de ses main ? Cependant malgré sa prudence et son expérience, il lui arrivait parfois d'en louper un, un coup de gouge malencontreux, et crac, la semelle était percée, et l'irréparable accomplis.

Parler du temps ou du gouvernement, répétait-il, c'est perde son temps. En conséquence, il avait la passion de la bouche close, jusqu'en cet après-midi de printemps 1921 ! Soudain, il sentit son diaphragme en violente opposition avec son estomac, sur l'heure, il n'y prêta pas attention, car le hoquet, s'il est provocateur d'hilarité pour l'entourage, ne constitue pour l'affligé qu'un désagrément mineur, passager et anodin. Mais ce hoquet échappait aux exorcismes coutumiers, ceux apte à vous couper le souffle et propres à chasser l'intrus, ceux des peurs subites provoqués par artifices. Ni sa femme ni ses deux grandes filles qui se relayaient, ne purent en venir à bout. Ce pauvre Bouyssou hoquetait de jour comme de nuit. Il était une des victimes de cette épidémie qui s'était abattue sur l'Europe, s'emparant de la place libre laissée par la grippe espagnole.

Lors d'une de mes visites récréatives à sa cave-atelier, Bouyssou, en proie a ce fléau depuis trois jours, parvint à articuler en hoquetant les mots :

Votre père qui est pharmacien connait peut-être un remède !

En toute hâte, je l'appelais pour une consultation

Cessez tout travail, mettez-vous à plat ventre, et attendez ! Répondit-il

Au plus vite, le malade s'allongea sur ses copeaux moelleux et odorant. Soubresautant, il attendit une heure, puis deux, et enfin le hoquet s'éteignit, comme par enchantement, l'artiste était sauvé. Déjà, il recevait ses morceaux de hêtre grossièrement ébauchés

Maintenant, me confia-t-il d'une voix où perçait de la mélancolie et du regret, maintenant, voyez-vous, les sabots, on les fabrique à la machine !

 

L’oiseau rare

Un oiseau rare, ce fut une consternation, qui aurait pu tourner à la catastrophe pour moi ! On fit démarches sur démarches ! Enfin, on dénicha l'oiseau rare, et on lui offrit un pont d'or, 6000 F par an, plus la becquée pour chaque jour. Exactement, (becquée en moins) que je recevais pour mon troupeau de redevables. Car c'était bien de troupeau qu'il s'agissait, c'était des moutons, des béliers, des agneaux, la majeure partie du capital des Bleymardeux.

L'homme qui avait veillé jusqu'alors, veillé à sa conservation et son accroissement, était atteint par la limite d'âge et s'était mis à la retraite. N'exerce pas cette profession qui veut.

De long cheveux et une barbe en broussaille, frisée, jaunis par les intempéries. Il portait un vieux chapeau de feutre informe et pisseux. Il avait une lourde cape battant ses talons, mode Cordillère des Andes. Sa houlette était démesurée. Il avait une paire de chien copieusement aboyeurs.

Tout cela, quoique popularisé par la carte postale, est indispensable certes, mais les propriétaires d'ovins exigent davantage. Un berger digne de ce nom, ne doit pas seulement se contenter de moduler des sons voilés avec sa conque marine, lorsqu'au petit matin, debout et sculptural au centre de la place inclinée, il convie au rassemblement des moutons désertant leurs bergeries, et à la tombée de la nuit les invites à retourner dans leur bercail, préalablement ouvert. Les moutons et les bêtes, chacun savait fort bien rentrer chez lui.

Il doit être un tantinet vétérinaire, et aussi à l'occasion un sage-brebis, si je puis m'exprimer ainsi. Il doit être robuste aussi, pour rapporter autour du coup, les pattes pendantes en avant, pendant des kilomètres, qui, l'agnelet nouveau-né, ou le mouton éclopé, ou le trainard. Il était frugal, rustique, il pouvait braver le soleil de plomb, la pluie, les vents et les orages. Il devait avoir un solide tympan, qui résiste à merveille au concert assourdissant des bé, bé, incessants.  Il doit aussi connaitre sur le bout des doigts les limites des communaux. Croyez-moi, un berger, c'est un grand personnage au Bleymard.

Il n'y avait pas que les moutons locaux, il y avait aussi les autres, ceux qui montaient des environs de Narbonne et de Montpelier. Ils formaient sur la route de Mende à Villefort, un bloc dense, compacte, sans failles mû par un glissement en avant, un bloc énorme, de 40 à 50 mètres de long, qui débordait de la chaussée, en masquant les accotements. Ils allaient par centaines, côtes contre côtes, nez contre queues, têtes baissées. Ils étaient encadrés par des chiens, à cheval sur la discipline, et ils étaient suivis de leur berger.

Le Bleymard était leur ultime étape. Tout l'été, ils connaitraient, les délices de la liberté surveillé, sur les pentes du Mont Lozère, en y tondant ras l'herbe du jour, et la nuit en s'y abandonnant à leurs rêves ovins, à la belle étoile. Pour les accoutumer, ils passeraient leurs nuits de dernière étape dehors dans un champ clos. Depuis des temps immémoriaux, c'était comme ça. La question de transport de ce troupeau encombrant, qui était l'objet de copropriété et non d'indivision, résolue de la sorte. Restait entière celle de la nourriture, passe pour les moutons, ils se débrouillaient toujours, tant bien que mal, au cour du trajet. Mais pour l'homme et les chiens, ce problème fut résolu d'élégante façon, et suprême avantage sans bourse délié. Les maitres des troupeaux de moutons s'avisèrent que leur droit de propriété s'appliquait certes sur leurs moutons d'abord, mais s'étendait également, tel un droit de poursuite, aux produits solide et liquide tombés dans l'enclos, résultat inéluctable de dénutritions nocturnes, car affirme l'adage, l'accessoire (même s'il en dérive) suit le principal. Dès lors, il n'y avait aucune raison pour que le propriétaire de la terre, elle-même enrichie par cette manne tombée du ciel, sans charriage, ni épandage, en se tournant les pouces. En définitive, tout le travail incombait aux moutons. Les paysans s'enrichissaient à leurs dépens, d'autant plus que le poids net coïncidait à la perfection avec le poids brut. Il ne saurait y avoir d'enrichissement personnel. A tout prix, il fallait trouver une compensation, elle le fut avec ce contrat :

Nous maitre des moutons, nous nous engageons à abandonner le fumier laissé dans ton champ, et en échange tu t'engages à héberger, à nourrir le berger et ses chiens, pour cette nuit-là, ainsi que de lui remettre de quoi subsister le lendemain pour lui et ses chiens. Depuis des temps immémoriaux ça en était ainsi. Qui dit contrat, dit droit. Un droit peut, à l'occasion ce céder, même s'il se nomme fumature. Mais les paysans, sont prudents de nature, et méfiants d'instinct, ils adorent voir leurs convention écrite, couchée noir sur blanc, sur du bon papier marqué, papier tabou duquel émane un flux magique. Le notaire s'en chargeait.

 

Notes sans portée

Pourquoi donc, Maitre Rouvière ne reboise-t-on pas le mont Lozère !

C'est que jusqu’à ce jour, on n'est jamais parvenu à connaitre tous les possesseurs de droit de parcours installés dans la plaine.

Maman, je vais t'apprendre une nouvelle extraordinaire ! Une nouvelle était toujours extraordinaire dans ce pays, ou hormis le décès prématuré d'un veau, il ne se passait quasiment rien.

Laquelle ? répondit-elle, l'œil émoustillé de curiosité.

Il existe une diligence sans chevaux, mais avec du pétrole, qui relie désormais Villefort à Mende, chaque matin, et vice versa vers Mende Villefort chaque après-midi. Si tu consens à aller faire mon versement à la trésorerie, le dernier jour du mois, tu pourrais en profiter

C'est que, c'est que !

Tu me rendrais un fier service, tu m'éviterais d'aller battre la semelle à tous les vents et bises glacées, sur le quai de la station d'Allenc, au risque de prendre une fluxion de poitrine.

C'est que

Dès d'abord, elle se sentit écrasé par la responsabilité de trimbaler, ce que j'étais professionnellement tenu de rendre à César, puis flatté, Puis, je soupçonne qu'au fin fond d'elle-même, elle était ravie.

Il fallait embarquer à la remise, situé à mi-parcours et qui, au bon vieux temps des coches avait servi de relais. C'était une bâtisse, solide importante, comprenant des écuries et de vastes hangars. Sa grande salle du rez-de-chaussée servait de bistrot, et de bal. Le dimanche, entrainés par l'accordéon, garçons et filles venaient y danser de sautillantes polkas, d'approximatives mazurkas, de tourbillonnantes valses, de tangos de fantaisie, et de l'authentique bourrée scandée par les sabots des exécutants et des assistants. Cette bourrée était encore à l'honneur, elle était dansée sur un air propre au Bleymard, en tenue civile, si j'ose dire, la mode en vigueur était la règle.

Tout nouveau, tout beau, mais pas nécessairement beau de façon concrète. Le véhicule de service n'était pas le premier venu, c'était mon frère d'armes ! Un vétéran, un vrai briscard, comme moi. Il avait aidé à la victoire, et à voler à notre secours. Comme moi, il avait été épargné par la guerre, puis démobilisé, il avait d'ailleurs sur lui les stigmates de la gloire. Les quatre roues en acier massif de cet ancien camion de l'armée, étaient cerclées de bandages en caoutchouc plein, qui ne buvaient pas les obstacles, mais les écrasaient. Aminci, puis effilochés sur les bords, il avait conservé sa bâche verte délavée et protectrices. Sous elle, il y avait deux bancs en bois face à face, dans le sens de la longueur. Aussi avec un tel confort, les habitants ne se bousculaient pas. Il fallait bien parcourir à pied les sept kilomètres qui séparaient le centre-ville de la remise Bagatelle ! Par contre quelle griserie quand on dévalait la pente vertigineusement pendant 30 kilomètres (3/4 d'heures), jusqu'au chef-lieu.

Toutefois ma mère n'entendait pas qu'accomplir sa mission, elle profitait de la grand' ville, pour se rendre utile selon un de ses principes, (Georges rend-toi utile, m'intimidait-elle, lorsqu'elle me surprenait en flagrant délit d'oisiveté). Elle rapportait de quoi varier les menus d'une uniformité désespérante. Elle fit même mieux, elle prit en pitié son mari mon père qui s'était condamné à la réclusion perpétuelle, auprès de la fenêtre de mon bureau, c’était une pièce noble par excellence du logis, aux relents d'antiques archives, e de préférence, à la roturière cuisine aux fumets de graisse roussie. Le savoir toujours au coin de la fenêtre, lui fendait son tendre cœur d'épouse. Elle lui fit donc la surprise de rapporter un jour, un de ces damiers de bazar en carton, ou sur la face postérieure duquel s'enroulait la spirale, compartimentée d'un jeu de l'oie, criardement coloriée. Et j'étais le partenaire tout désigné pour mon père. Le damier bien calé sur ma table de travail, dans l'attente d'hypothétiques redevables, nous nous livrions à des duels acharnés. Elle nous tenait compagnie, et nous avions à notre portée un gros paquet de gris, de 500 grammes.

Le buraliste, enfant du pays et mutilé de guerre, avait fini par en avoir assez de peser bi-hebdomadairement, sur la balance à fléau de laiton, une pincée de 40 gramme de tabac saturé d'humidité. Le tabac est rare, m'avait-il soufflé, en guise d'excuses, c'était vrai en partie. Des aériennes volutes de l'herbe à Nico faisaient naitre notre inspiration.

Mon père m'avait appris ses astuces, mais en revanche, je lui avais tu mes bottes secrètes. Toutefois quand fréquemment la chance me souriait de trop de faveurs, si ma stratégie s'avérait trop féconde, alors, je ne manquais pas de le laisser me vaincre, suivant en cela un précepte de courtoisie, qui lui était particulièrement cher. Un après-midi cependant, mû par je ne sais quelle vaine gloriole, je lui jetais le gant et le mis au défi de le terrasser dix parties d'affilés. Après l'avoir battu les dix parties, pour le relever de ce cuisant désastre, et le ramener devant le damier, que d'éloquence persuasive dus-je déployer !

Quant au jeu de l'oie, il n'était utilisé que le soir, pour la veillée en famille, et encore qu'à la cuisine, qui est bien la place d'une oie, dans une casserole de préférence.

Au temps d'abondance neigeuse en plein cœur de l'hiver, le Bleymard abordais une vie plus tranquille, une vie pseudo-marmottale, s'en tenant juste au strict minimum. Pour lui, alors le monde avait cessé d'exister, évanoui, rayé du siècle. Le temps lui aussi paraissait dormir. Plus de courrier donc, plus de facteur, (d'ailleurs quand on s'appelle Saint-Jean, on ne sort qu'aux beaux jours fixes). Donc pas de facteur, plus de journaux, et donc pas de nouvelle. On jouissait d'un isolement incomparable, délicieux, absolu, d'où rien de fâcheux ne pouvait surgir. Par contre pour la belle saison de 1921, elle mérita bien son nom. Le soleil ne bouda point, sur les pentes en amont de la rive gauche du ruisseau de Combessourdes, après les mines de plomb, il s'ingénia à rendre pourpres et parfumées, des myriades et des myriades de fraises minuscules. Tous trois, mon père, ma mère et moi, allions remplir des biches entière, presque tous les après-midi.

Toujours en compagnie du soleil, je mettais à sac, au début de l'automne, certain bois de pins domicilié vers le col, séparant la vallée du Lot et de celle de l'Altier. Je rapportais de mes expéditions vespérales, de telles quantités de bolets, et de têtes de nègres, que la chambre ronde de la tour s'ouvrant sur mon bureau, et dans laquelle je dormais sur un modeste lit de fer pliant, fut transformée en séchoir. Leur odeur pénétrante et spécifique, envahissait mon lieu de travail.

Par une sombre fin d’après-midi d'octobre, la porte de mon bureau s'ouvrit brusquement, sur la forte carrure de Maitre Ferrand. D'un geste habituel, il serrait une serviette sous son bras, tandis qu'il tenait l'autre main fermée au niveau de l'épaule, il entra

Je vous apporte me dit-il, quelques une de mes lentilles ! Et encore essoufflé, d'un geste sec de débardeur, il posa sur ma table un sac de jute de 3 ou 4 kilos.

Peu de jour après, le scénario identique se reproduit avec un sac de 10 kilos environ. Cette fois-là heureux de soulager son dos, Maitre Ferrand laissa chuter son sac à même le plancher, il contenait 10 kilos environ de choux cabus, énormes, pommés à point.

Mais objectera-t-on, l'administration n'envoie pas un receveur, que son titre soit ou non provisoire, pour aller extraire des racines de genêts, cueillir des fraises, ramasser des champignons, s'instruire des tours de mains réservé à la confection des sabots. Exact.

Ainsi accomplissais-je méticuleusement, de tout mon cœur et de toute ma pensée mon travail de deux heures pas par jour, vous voulez rire, mais par semaine.

Le 12 novembre 1921, je passais le service à mon successeur, un septuagénaire ! Un septuagénaire gratifié du grade de receveur. Après l’avoir employé quarante ans à s'abrutir comme commis dans un bureau des huissiers à Paris. Le Lozère, cinq fois plus élevé, ne pouvait remplacer, à ses yeux, la tour Effel.

Quant à  moi, suivi de mes parents le 17 novembre 1921 je quittai le Bleymard, Mon Bleymard, ce cher Bleymard !

Ma plume d'acier émit ses grincements plaintifs au profit de l'administration dans les résidences suivantes, où sa fantaisie bienveillante m'expédia. Je ne lui en veux nullement, et après mûre réflexions, (les réflexions, sont toujours mûres). Je lui en serais plutôt gré, car, elle contribua à son insu, à l’application de la méthode empirique, pour l'extension de mes connaissances géographiques et étymologiques.

Après que je l'eu quittée avec le grade de receveur central, (pourquoi central, mon nombril n'est pas le centre du monde que je sache, comme celui d'un fakir), l'administration accumula sur ma tête, faveurs sur faveurs. D'abord en m'élevant à la flatteuse dignité d'inspecteur central, pour la durée entière de mon hononariat (décidément ce central lui tient à cœur, mais pour le reste, je n'ai jamais inspecté que le fond de ma bourse). Ensuite, en me poussant sur l'échelle des indices, de 460 à 500, puis 525, histoire peut être de reconnaitre rétroactivement mes mérites. Un jour peut-être, qui sait ! Improbabilité ne signifie pas impossibilité.

 

Mes résidences

Le Bleymard (Lozère) du 15 novembre 1920 au 11 novembre 1921, je fus receveur de 6ième classe.

Saint Sulpice les champs (Creuse), du 16 novembre 1921 au 31 mars 1922, je fus receveur de 5ième classe.

Bracieux (Loir et Cher, du 4 avril 1922 à novembre 1928, je fus receveur de 4ième classe, puis ! receveur contrôleur de 3ième, 2ième classe.

Saint Valérie sur Somme (Somme), je fus de novembre 1928 au 25 aout 1930, receveur contrôleur de 1er classe.

A Oran, je fus de 1933 au 7 février 1937 au 2ième bureau des actes judiciaires.

A Saint-Etienne, du 14 février 1937 à aout 1942, je fus au bureau des huissiers-timbre, comme receveur, et contrôleur de classe exceptionnelle. Et d'aout 1947 au 31 mars 1957, j'étais aux actes judiciaires, comme Receveur central.

En réalité, j'ai cessé mes fonctions depuis le 1er janvier 1957, après avoir obtenu un congé de maladie de trois mois, jusqu’au 1er avril 1957, date de ma mise à la retraite.

Retraite dont les jours s'écoulent calme et heureux, en compagnie de Marguerite, Joséphine ESCOFIER, ma seconde femme, épousée le 12 septembre 1953.

Telle la chute d'une pierre dans une eau tranquille, se propage de proche en proche à sa surface, des ondes centriques de plus en plus étendues ! Tel et le patriarche qui occupe le centre, d'où rayonnent de siècle en siècle, des générations de plus en plus nombreuses.

Contrairement à une croyance d'autant plus répandue, qu'elle remonte à l'aube de l'humanité, point n'est besoin pour prendre le rang de patriarche, d'une barbe, coupe Père Eternelle, qui relègue maxillaire et grands zygomatiques, puis l'étale en éventail sur la poitrine, et d'une copieuse perruque flottante, style hippy, qui dégringole sur les épaules et qui protège la peau de sa nuque. Point n'est besoin non plus de laisser croitre des sourcils indisciplinés et épais comme la purée de pois, en vue d'accentuer la profondeur du regard. Un pileux n'est pas forcément un patriarche.

Le patriarcat est le fruit d'une longue patience, comme le génie. Il faut savoir attendre le moment, ou les cheveux dédaignés par les outrages des ans, virent d'une blancheur égale, à celle de l'écume frémissante, sur la crête des vagues, idem pour la moustache, s'il y en a une. De plus, il faut y mettre un peu du sien. Et il faut aussi que vos perpétués, sans distinction de sexe, ne casse pas la chaine de la ligne, toujours directe, en éteignant le flambeau transmis, (si je puis dire).

Bien qu'elle me jugeât d'une essence inférieure à la sienne, la pénurie de prétendants à cette époque, la virginale Gabrielle VIELA, née à Cahors, le jour de Sainte Sidonie en 1896, et rappelée à Roquecourbe le jour des Saint-innocents en 1947, me fit la grâce d'assumer de concert, la propagation de ma lignée, d'honorable façon d'ailleurs, sous réserve du maintien de sa vie durant, de l'état d'oisiveté, auquel elle était accoutumée. En foi de quoi, elle acquiesça en vue de la conclusion d'une paire de contrats. L'un légal passé le 10 avril 1922, l'autre sacré, passé le lendemain. Tous deux, le premier très modestement, et le second, fort cérémonieusement, à Roquecourbe, la cité de ses pères. Il n'est pas étonnant qu'une fille issue du sacré, soit voué à être épouse d'un homme de Dieu et du légal. Un garçon appelé à prodiguer les derniers devoirs à ses contemporains.

 

Fermons là mes souvenir de jeunesse

 

 

 

Par christian.charpiot.over-blog.com christian.yoyo@wa
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 24 novembre 2012 6 24 /11 /Nov /2012 17:18

 

Chapitre 1

 

Mes frères et sœur

 

Mon frère Charles Louis Emile Lucien

 

En bon frères, nous nous étions également partagés les chromosomes héréditaires. Cependant, il n'était pas une réplique exacte de moi-même. Je tiens d'emblée dans l'habitacle maternelle une place plus avantageuse, en bref, je profitais mieux. Il dut peut-être à son moindre volume, le privilège de jouir avant moi de la douce lumière du jour ! J'ignore qu'elles furent les réactions de ma mère, lorsqu'elle se vit en possession d'un tel capital filial. Toujours est-il que l'aspect larvaire de mon compagnon lui arracha hum "pauvre Charles" ! Truffé de compassion.

Quand nous fûmes placés côte à côte dans le berceau Commun, on ne nous aurait jamais donné notre âge. Un témoin digne de foi en l'état, Mme Tapie notre tante, me révéla lors de mon adolescence, que nous avions l'air de petit vieux, tant les rides engloutissaient notre faciès. Cette apparence regrettable s'effaça par la suite. Il est vrai que notre mère cumulait l'état de mère avec les fonctions de nourrice.

A l'usage, il s'avéra que la pratique des tétées alternées était défectueuse. En effet, lorsque le "pauvre Charles" ouvrait le feu, il recevait jusqu'au tréfonds de son gosier, une puissante giclée et saisie de panique, il refusait net de braver plus avant un tel péril. Ma mère me sacrifia donc pour encaisser les premiers chocs. Giclée ou pas, choc ou pas, je m'alimentais avec tant d'ardeur, d'appétit et de voracité, qu'il fallait m'éloigner sans pitié de cette source de vie, en grand danger d'être vidée. Alors seulement, le pauvre Charles pouvait la tarir en toute sécurité.

D'ailleurs, pour ma mère, pas moyen d'être induite en erreur par notre invraisemblable ressemblance. La nature avait eu le soin de me doter d'une minuscule fraise, mûre à point, de quelques millimètres carrés, gentiment dessinée au-dessus de la commissure de ma lèvre supérieure droite, et frôlant la narine. Ce sosie de rosette de la légion d'honneur disparut par la suite.

Toutefois, si notre mère nous a donné la vie, par contre notre père nous l'a sauvé. Pendant cette première enfance, nous avions contacté mon frère et moi, une de ses méchantes maladies, privilège pour cet âge, susceptible de nous faire prématurément connaître les délices de l'Au-delà. Mon père fabriqua à notre intention, une potion à avaler toutes les deux heures, infaillible efficacité. Il nous l'a renouvelait chaque fois, car la préparation, qui était instable devenait nocive. Vous en avez réchappé en tant que fils de pharmacien, le traitement aurait été trop coûteux pour 5 autres enfants, disait-il. Heureux à l'époque ceux qui passait le cap des 365 jours.

Charles et moi jouissons donc avec quiétude de notre état de sosie, qui faisait le désespoir des amis, connaissances ou éducateurs. Il englobait même le timbre de notre voix, jusqu'à tromper notre mère, si nous conversions hors de son regard. Cet "induire en erreur", elle l'entretenait scrupuleusement en nous, en nous donnant la même apparence. Elle nous vêtait de pied en cap d'habits identiques et la coupe de cheveux de l'un servait de modèle à la coupe de l'autre. Au demeurant, si le fond de notre culotte menaçait de mettre à la lumière notre chair juvénile, aussitôt, un nouveau fond, issu du même tissu, et tracé au compas était substitué au défaillant.

Un beau midi d'hiver, le sort égratigna cette similitude, au détriment du pauvre Charles. Nous revenions de l'école, en courant à perdre haleine, moi devant, mais arrivé devant l'épicerie Teulière, Charles glissa sur une malencontreuse plaque de verglas et s'affala de tout son long, la tête buttant sur le trottoir. Son nez cassa sous le choc. Mal replacé, mal ressoudé, il demeura orienté à gauche. En vain avait agi le sort, les gens ne tirèrent aucun enseignement de la leçon et pataugèrent de plus belle dans la confusion, la preuve !

Par une délicieuse après-midi de printemps, j'écoutais à la laïque, les propos pédagogiques du maitre, J'occupais le rang assigné à mon mérite, (Tous les mois, en effet un nouveau classement par point, s'effectuait, tel un pendule, j'oscillais, tantôt à droite tantôt à gauche). J’étais assis à la dure, les bras croisés sur la table inclinée d'un  petit bureau, qui était partagé avec un véritable camarade. Le local était sombre, Mercadier enquiquinant, la cour ensoleillée. Soudain, main levée, doigt claquant en castagnettes, je lançai l'appel d'usage, va ! Et dehors, je fis durer, durer, la volupté de flâner, les oreilles en repos sous l'ombre des platanes, une cour vide, entièrement à moi tout seul ! Je rentrais hélas ! Mercadier, le visage rougeoyant, s'enfonçait de plus en plus dans son enquiquinante leçon. Je subis quelques minutes d'audition, puis nouvel appel et à Nouveau va ! Et je fis encore durer, durer. Fut-ce transmission, valeur de l'exemple, ou lancinant besoin ? Charles sollicita la même faveur, mais il s'entendit rabrouer un peu amène, Tu es déjà sorti ! Rongeant son frein, il dut contenir ses eaux corporelles, par un barrage de plus en plus serrés. Sa distinction nasale si douloureusement acquise, n'avait pas empêché le maitre de manquer de nez !

Nous étions, tous deux, Charles et moi, accroupis devant la cheminée, dehors l'hiver faisait ce qu'il voulait, mais nous ne nous en soucions guère, puisque dedans, nous faisions ce que nous voulions. Les deux rondins de chêne posés sur les chenets à tête de femme, se consumaient chichement dans son petit âtre. Les pincettes en mains, Charles jouait au feu d'artifice, moi, d'un mouvement rythmé et alternatif, j'expulsais du soufflet, un souffle démentiel, dans l'espoir d'assister à la naissance d'une flamme pleine de mystère. Bien, oh bien plus tard, une bonne âme, gavé de science dissipa mon ignorance ! Ce sont tout bêtement des gaz portés à l'incandescence ! Ah ! Verbiages pour moi le mystère subsiste. Les rondins rougirent sous la braise, le feu d'artifice fraternel se fit de plus en plus prestigieux. Soudain, la flamme tant attendue et moi le souffle coupé, éclaira en dansant la noirceur de suie de la cheminée. Fier de mon œuvre, soufflet en main, je me dressai, la blanche nuque de Charles s'offrit à mes regards, elle était pure, innocente et sans défense, d'un geste précis et décisif, j'appliquai sur elle l'extrémité brûlante du tuyau. Surgirent derechef, un tout petit rond sentant le roussi, il s'ensuit les hauts cris de mon jumeau et l’inquiétante silhouette de notre mère dans l'embrasure de la porte.

La réaction de ma mère furent, d'une grande pitié pour le plaintif et un vert reproche sans plus pour le fautif. Mais au coucher à 9 heures, j'expiais par une privation du baiser maternel, quotidien et viatique pour le pays des songes. Le plus grave et le rarissime châtiment, froidement infligé à tout coupable. Le pauvre Charles allongé près de moi, avait la tête dans le traversin, il gémissait dans son carcan de charpie, qui était l'œuvre paternelle. Il reçut une double ration et toute sa vie, il garda une cicatrice, menue comme une pièce de dix sous, qui lui rappela mon cruel et brûlant exploit !

Bien qu'il fût évident qu'il avait dépassé depuis belle lurette le stade de l'œuf, il était non moins évident que ma mère le couvait sans relâche, avec une sollicitude étonnante éternellement en éveil. Il était soumis à des rations alimentaires, dont son appétit déficient était tenu de venir à bout. Soupe à midi, par principe (cela évite de se lever la nuit, pour employer l'euphémisme énoncé par ma mère), il avait de la viande, des légumes, de la confiture, du pain, enfin, pour simplifier, tout était arrosé ensuite par un verre d'eau rougie, pour combattre une éventuelle déshydratation. Nous suivions des régimes jumelés, mais ce qui était pour le pauvre Charles, un monceau de victuailles, ne m'apparaissait que comme un chétif relief. Ce despotisme éclairé culinaire, engendra pour nous une santé à toute épreuve.

Charles, d'une sensibilité plus vive que la mienne, répondait à la tendresse maternelle, par une véritable adoration. Se sentant plus faible, il cherchait et trouvait en elle, un refuge dont je n'éprouvais  nullement la nécessité.

L'asile réactionnaire passa ! La républicaine passa ! Vint enfin le Lycée Ingres. En 6e, Rosa la rose et les verbes, n'éveillèrent pas chez lui, une vocation de latiniste, malgré les pertinentes explications du vieil Auréjac, qui avait déversé sans, "senteurs agrestes", le trop plein de son sentiment de la nature.

Il redoubla, car la discipline qui l'emportait sur toutes les autres était le dessin. Nous subissions en effet, une initiation  bihebdomadaire dans cet art, cher aux demoiselles de bonne éducation d'alors, sous l'autorité de M. Deslandes. Homme de puissante carrure. Dans les veines, duquel bouillonnait un sang mi- aryen, mi- africain. Martiniquais, aux cheveux crépus, au visage de chicorée au lait, qui en été resté aux temps des Incroyables pour l'élocution des R…! Malheur à qui abandonnait le charbonneux fusain et se laissait séduire par un comportement extra disciplinaire. Une formidable poigne l'arrachait de son siège, une seconde poigne s'emparait du massif escabeau, qu'il brandissait menaçant au-dessus de sa tête, puis d'une voix de stentor, il hurlait ; à la pote (porte) ! L'atelier était grand, la porte était éloignée, et prudent il fallait prendre ses jambes à son coup, pour la gagner rapidement, car tel un ressort, le bras de Deslandes se détendait, projetant l'escabeau, qui dans un vacarme assourdissant, allait fermer la porte sur la face arrière du pénitent terrorisé. Toutefois, entre l'artiste diplômé et l'apprenti artiste, l'affaire restait strictement personnelle. Jamais, les censeurs et les proviseurs n'y fourrèrent leur nez. Humblement je confesse, que je fus quelquefois le fuyant acteur d'une telle saynète, Charles jamais !

C'est que, au cours des années, des œuvres ont été couchée minutieusement sur du papier d'Ingres, c’était obligatoire (dans un Lycée portant ce nom, d'user d'un papier différent aurait été scandaleux !). Amoureusement élaborées, ses dessins en vedettes sous sellette, l'avait doté, d'une flatteuse réputation. Ils étaient épinglées toujours les premiers, sur le tableau des expositions de l'atelier, en surpassant de  plusieurs 20ieme de points celles de ses camarades moins experts. Elles attirèrent l'attention du Martiniquais, par leur production à jet continu, celui-ci lui suggéra de devenir son futur collègue.

Or donc, un beau jour de vacances d'été, Charles déclara à notre père ébahi, qu'il était superflu de rester au Lycée, mais par contre indispensable de briguer l'honneur d'entrer à l'école des Arts Décoratifs à Paris. Tu iras, lui répondit-il, mais après ton bachot. Sacro-saint pour mon père, était le bachot et prophétique  sa volonté. D'ailleurs, au cours de sa sixième numéro 2, la voix persuasive du poète Auréjac l'avait convaincu, que Rosa la Rose et les verbes déponents recélaient des charmes insoupçonnés, il croqua dans le latin, l'allemand,  comme dans un fruit juteux et savoureux. Il fut ravi plus tard des textes d'Eschyle, Sophocle et Homère ânonnés dans les originaux. Il parvint jusqu'à la première, il fit sa philo en rongeant son frein, dans un ruisselet de barbe de rapin, qu'il avait laissé croître, (peut être en guise de compensation), en jouissant auprès des imberbes d'un prestige éclatant. Coup sur coup, il décrocha ses deux bacs, d'abord latin-grec, puis celui de philo, et son diplôme sous les bras, les portes du Lycée se refermèrent sur ses talons, a jamais (le 31 juillet 1912, il avait 20 ans).

L'obtention de la même peau universitaire, nous avait réintégré l'un et l'autre dans la gémellité, remplissant jusqu'aux bords la coupe de la fierté paternelle. Charles avait mis, si l'on peut dire la dernière main à son rêve, il ne lui restait plus qu'à réaliser le sien propre (bien sûr).

Notre père ne se dédit pas. Par une fin de soirée d'octobre de l'an 1912. Le futur professeur de dessin, avec sa valise en main, le cœur allègre, la barbe fidèle et avec l'escarcelle lestée de quelques Louis, il emprunta le tacot flambant neuf et quitta Septfonds, sous l'œil angoissé de sa mère. Il s'embarqua à Caussade, pour vivre dans un coin de wagon-couloir de 3e classe, une nuit certes blanche, mais qui devait trouver une fin dorée par le soleil d'Austerlitz, celui de la gare, bien sûr, l'autre le vrai, l'authentique ne brille plus, maintenant que dans les manuels d'histoire.

Dès son arrivée à Paris, il sacrifia à la tradition, il dénicha un gîte définitif, presque sous les combles dans un hôtel, rue rouge, non loin du Quartier Latin, puis il se coiffa d'un sombréro noir pica dorien et cylindrique. Il restreignit l'ampleur de sa barbe, qui ne  dessina pour l'avenir, qu'un rectangle sous le menton. Il adopta le nœud papillon mou aux ailes flasques. Il fuma son tabac gris, dans une longue pipe de terre rouge, qui donnait sur son nez, l'assurance de ne jamais devenir l'objet d'une cuisson inopinée.

Tout marcha bien, un an de préparation. Puis admission au concours d'entrée de l'école des Arts Décoratifs. Puis Admission à suivre des cours de peinture à l'atelier Cormon, (peintre célèbre). La vie à Paris devait surpasser les ressources de ses nerfs, car il devint insomniaque. A tout prix se grommelait-il, il me faut un soporifique. Or les méninges d'un fils de pharmacien recèlent toujours, tapies dans quelques recoins, quelques bribes de codex prêtes à resurgir si l'occasion survient de s'en servir. Se frappant subitement le front, il s'écria, Eurêka ! vite en route pour la plus proche officine !  Il en revint nanti d'une énorme tête de pavot, bien serrée dans du papier de soie. Il prépara le soir une copieuse infusion avec la totalité des grains microscopiques,  l'avala, il tomba inerte sur son lit et dans les bras de Morphée, en plongeant de tout son être dans un sommeil stupéfiant. A 7 heures, il sauta du lit, dispos ! Dans l'escalier, il croisa l'Hôtelier qui lui demande : Qu'avez-vous fait hier M. Carénou ?

-          Hier, mais comme d'habitude !

-          Hé. Impossible, personne ne vous a aperçu.

-          Ah ! Mais voyons nous sommes bien le … aujourd'hui ?

-          Hé. Non voyons c'était hier !

Une onde de terreur rétrospective sillonna de haut en bas l'échine fraternelle. Je l'ai échappée belle pensa t'il. Par contre quelle nuit inoubliable. Jusqu'alors il nous avait été compté un nombre de jours strictement égal ! La perte d'un seul jour privait en toute logique, le pauvre Charles de son droit d'ainesse (pour la seconde fois d'ailleurs), sans qu'il ait eu la compensation consolatrice d'un savoureux et biblique plat de lentille. Dieu ! Que rester jumeau, est une existence entière est chose malaisé.

Aout 1914, les temps historiques font leur apparition et Charles tira enfin profit de sa faiblesse ! En 1912, en effet sous l'œil d'un major rompu à la Jauge des anatomies masculines, son dos parut trop bombé pour s'accommoder de la platitude d'un sac. Puis sa paire de jambe fut trouvé trop grêles pour porter pendant d'exténuantes étapes. Enfin son souffle trop bref et ses biceps trop faibles pour amener à soi le cordon d'un canon.

Et en octobre 1914, toujours à Paris, de nouveau sa main s'appliqua à perfectionner le tracé des esthétiques. En vain, le but s'estompait, il était même gommé, car tout concours d'entrée dans une quelconque administration avait été supprimé pour la durée totale de la guerre, et celle-ci n'en finissait pas. Lui, qui n'en avait jamais manipulé, il changea son fusil d'épaule, il plaqua là fusains, pinceaux, chevalet et déclara, peut-être un peu penaud, que décidément, il était préférable de devenir juriste. Le bachot reprenait ses droits !

Inscrit à la faculté de Toulouse, il fut pris en charge en novembre 1915, par notre tante Tapie qui demeurais rue Paul Bert avec son mari, Marguerite,  Blanche et Paul, dans une petite maison avec un vaste jardin, dont on pouvait jouir d'un spectacle de splendides couchés de soleil sur la ville rose.

Désormais, Charles partagea son temps, d'une part entre l'étude des nombreux codes et d'autre part, par les non moins nombreux conseil de révision. Toujours collé aux examens corporels, grosse cervelle, mais chétive carcasse. Moi se plaisait-il à me dire, j'ai fait la guerre tout nu. La nudité+ en somme, c'est un excellent moyen de satisfaire à ses obligations militaires. Un jour l'administration sentit monter en elle une fringale d'agents. Les bureaux se vidaient, les répertoires gardaient leurs cases vierges. Les tables de décès seules, connaissaient une prospérité jamais égalée. Les ronds de cuirs, au chômage devenaient neurasthéniques. Pour parer au désastre, elle fit placarder à la faculté de droit "Enregistrement". On demande des sur nus, (entrée sans examen). Charles n'avait pas, pour le plumitif travail, une irrésistible vocation (peut-être que le trajet aller-retour plume-encrier mainte fois répété, lui semblait chose fastidieuse), mais il frisait le quart de siècle. Il se présenta, fut accepté et envoyé à Grenade, (Haute-Garonne) ne pas confondre avec l'engin explosif, chez un receveur qui cumulait ses fiscales fonctions, avec celles de gardien bénévole de la mélodieuse Langue d'occitan. Ses "Redevables" n'ignoraient pas cette passion, aussi en usaient-ils, lorsqu'ils s'adressaient à lui. Mais ils employaient la langue vulgaire, vivante, quotidienne, celle du terroir, éculée par des siècles, enrichie de maints barbarismes, solécismes, néologismes à la grammaire en paillons. Le puriste (Charles) redressait patiemment, à grand renfort de savantes explications chaque erreur, chaque faute. Il fallait s'exprimer comme un authentique troubadour.

Après une initiation éclair, on expédia l'exempté (Charles), faire ses premières armes au pays de la Cancoillotte (espèce de fromage). Moi disait un autochtone à Charles, à Doulaincourt sur Rognon le Muret, je la prépare moi-même, celle du commerce n'est pas la vraie, je vous la ferais gouter, vous verrez ! Il tint sa promesse, mais il n'avait pas à faire à un connaisseur ! Il utilisa au mieux son mince savoir et en compensation, il reçut un salaire.

Il y avait en un lieu indéterminé de la campagne Septfontoise, un pommier qui  vivait là en ermite, hors du siècle, loin du bruit, faisant honnêtement son métier de pommier. Rose et blanc au printemps, vert et rouge en automne, somnolant et nu en hiver. Il tirait chiche pitance d'un sol éminemment rocailleux.

Charles l'avait découvert, peut-être en ce fameux jour d'aout de 1914, où ayant planté, aux alentours, son chevalet et installé son pinchard, qu'il plia en hâte et à toute allure, sous les vociférations menaçantes de quelques paysans surexcités, qui le traitaient d'espion. Car, abusés par leur propre langage, le mot "dessiner", s'exprimait par tirer des plans. En ce temps-là l'espionite faisait fureur et rendait les gens furieux. Un pommier fut-il ermite, n'a  guère le don pour secouer l'indifférence, mais cet arbre sécrète parfois de subtiles et enivrantes effluves.

Or un jour, Charles, alla jouir de l'ombrage de ce solitaire, en compagnie de la toute blonde, Blanche Rose sa cousine germaine, qui étalait la splendeur de son vingtième printemps. Agrémenté de la sorte, le pommier prit un intérêt exceptionnel et devint le témoin de leurs fiançailles clandestines. Eh bien, plus tard on pouvait contempler, accrochés aux fenêtres de leur salle à manger, de beaux rideaux en pur lin. Ils étaient brodés avec passion par l'héroïne, sur des dessins, exécutés avec amour par le héros, commémorant l’Évènement. Une ou trois femmes, une pomme "nature" ou une en "or". Ça me rappelle quelque(s) chose (s). Sacrés pommier ! Quels rôles, le destin leur fait-il jouer.

Doulaincour ! Les premiers salaires, les serments tenus, avec les alliances d'or aux annulaires et la lune de miel. Pendant sept ans durant, le ménage pérégrina de canton en canton, Charles ballotté d'intérim en intérim, jusqu'au jour bénis de 1924, où il devint titulaire dans le pays des grasses prairies et du cidre, à Putanges la Jolie dans l'Orme. En revanche de ses innombrables tribulations, il s'y accrocha pendant dix-sept ans.

A Putanges, il se révéla comme un animateur. Il peignit avec force les décors pour les représentations théâtrales, données sous l'égide les instituteurs et institutrices, des écoles laïques et communales. Il se sentit même une irrésistible vocation pour le maniement de la baguette de chef d'orchestre. Pour la satisfaire, il fonda une fanfare, qui approvisionnait d'harmonies les oreilles Putangéliques, par le truchement de concerts publics exécutés sur la plus belle place de la localité. Comme il était altruiste, il faisait profiter les villages voisins. Il composa même pour ses chers musiciens, une ondulante java, dont la mélodie était chantonnée par toutes les lèvres. Ces activités artistiques extra-professionnelles, lui valurent les palmes académique, avec comme corollaire droit au port du ruban violet.

D'un esprit curieux et cultivé, il se mit en devoir de traduire un impressionnant dictionnaire Egyptien ancien-Allemand, œuvre de toute une vie d'un Egyptologue d'Outre-Rhin. Il avait l'intention de réaliser, le dictionnaire Egyptien-Français et son contraire, Français-Egyptien, qui aurait été d'une incontestable utilité aux amateurs de thèmes en cette langue, déjà morte avant la fondation de Rome (750 ans av. JC) ! Il avait réuni un nombre considérable de fiches illustrées d'hiéroglyphes, tracées de sa main, et que n'aurait pas désavoué le scribe accroupi. Je ne sais pas s'il était parvenu à mettre un point final à ce travail de bibliothèque, il en  retira toutefois quelques fruits ! Il s'occupa en effet, de quelques dolmens, sur lesquels il publia deux études avec un essai de déchiffrement de leurs inscriptions. Ils étaient accompagnés de nombreuses reproductions de gravures, dessinées par lui-même. Il n'oubliait pas sa profession cependant.

L'Etat, c'est un secret de polichinelle est toujours en mal d'argent. Cette plaie chronique n'est pas mortelle, heureusement ! Qui imaginerait un état expédié au royaume des ombres. Pour guérir de cette plaie ou tout au moins la soulager, pourquoi ne pas essayer par exemple, le cataplasme des "ressources nouvelles" ! Mais, il s'écule, si je puis dire. Pourquoi ne pas rogner sur le franc ? En 1925, ce beau franc de la Douce France, était plus que centenaire. Poincaré résolu de lui insuffler une nouvelle jeunesse et de lui faire subir,  une amputation des 4/5e. Et ce fut ce pauvre Charles, qui fut chargé de remplir, comme il le pourrait, ce panier de trésor, encore plus vaste, encore plus percé.

Pourquoi alors en même temps, ne pas recourir à "l'astuce" ? Pour l'aider à lui donner un coup de main, dans cette entreprise à la danaïde ? Jusqu'à ce jour, en effet, lorsqu'un citoyen connaissait le bonheur de se hisser à la dignité de propriétaire, soit par un achat, ce qui est méritoire, soit par don ou héritage, ce qui l'est moins (méritoire). L'état fleurant une odeur d'argent, exigeait un pourcentage sur la valeur "mutée". Mais le citoyen se gardait bien de confesser le prix en valeur. En l'espèce, il s'était traditionnellement établi, une sorte de tacite "motus vivendi". Le nouveau dignitaire n'entrouvrait son portefeuille qu'à moitié et l'état n'ouvrait qu'un seul œil. Or vers 1925, l'état bouscula sans pitié cette coutume si avantageuse (pas pour lui) et décida d'ouvrir ses yeux de lynx. Désormais finies les mutations au rabais ! Il faut que les portefeuilles s'ouvrent en entier ! Il faut que mon administration et l'enregistrement relève les "insuffisances" ! Délicats euphémisme propre à ménager la susceptibilité des redevables s'écria l'état ! Dans un splendide mouvement en flamme de cupidité.

Et le pus que quiet receveur de Putanges la Jolie entra dans la Lice. Or donc un beau jour il convoqua à son à son bureau, pour affaire le concernant ! Un paysan des environs, soupçonné d'avoir mésestimé la valeur de son champ plus que de raison. Intrigué, il se présenta. Votre terre, entama Charles, est d'excellente qualité ! Jamais de la vie, rétorqua le paysan,  ce champ est rempli de cailloux ! Quelques touffes d'herbe, apte à nourrir un tout petit veau pendant une semaine, et encore ! Et cette terre, s'exclama Charles, la reconnaissez-vous ? En pesant, un petit sac, sous le nez du normand éberlué. Le paysan mit alors dans sa main une poignée de cette terre, sa terre, sa chère et jolie terre, il la couva des yeux, la caressa avec délices. Puis il signa sans rechigner la reconnaissance. Bien sûr que je serions perdant si je la lâchais à ce prix, pensa le normand en quittant le bureau.

L'histoire comme la lune a deux faces. L'une éblouissante, présente dans nos livres, et autres manuels, réservés aux écoliers besogneux. Elle est jolie, frotté et repolie dans le recueillement feutré de leur cabinet, par des gens qui n'en ont reveuille que les échos. L'autre obscure, œuvre de ceux qui ont courbé l'échine sous les rafales des évènements. D'un côté, le gros le glorieux, l'Eternel, le survolé. De l'autre le menu, l'obscur, l'éphémère, le rampant, la part revenant au fretin, plongé, lui, dans l'océan-court bouillon de la grande histoire. J'eu ce sort durant quatre ans (1914-1918). Je n'ai pas tué d'ennemi ! Il me l'on bien rendu ! D'ailleurs, comment aurais-je pu m'y prendre ? Je n'en ai jamais vu un seul !

Les destinées avaient mis en réserve pour le pauvre Charles, un sort symétrique,  tempéré, assorti à ses possibilités à valoir quelques vingt-cinq ans plus tard. N'ayant été ni soldat, ni guerrier, Charles, à l'âge de 48 ans, était père d'un garçon de vingt ans et d'une fille de dix-huit ans.

En ce jour de juin 1940, alors que la tempête allemande dévastaient la France du nord et que ces barbares impénitents fussent signalés aux alentours de Putanges la Jolie. Charles héroïquement se mis à l'œuvre pour accomplir sa mission administrative. Sans souci d'être trahi par la fumée, il alluma un feu dans le petit jardin situé derrière la maison et jouxtant l'orne paisible. Il y jeta pèle mêle les belle vignette gommées à l'effigie de la république, puis le magnifique papier marqué doublement par la représentation de la justice et du sceau de la Marianne, ce afin de soustraire ces richesses à la rapacité des conquérants. Mais il avait beau attiser le feu, comme la grand-mère de l'ancienne chanson, le matériou fiscal récalcitrant se refusait à l'ignition. Et pendant ce temps l'ennemi avançait, avançait. De guerre lasse, Charles dressa, sous la foi du serment, un constat d'ignition.

Sa conscience professionnelle soulagée, en repos, il prit la poudre d'escampette avec sa bicyclette, sur une de ces belles routes de France, autrefois immaculées, endeuillées depuis par une sombre couche de goudron. Il prit la direction sud, suivie de Blanche et son fils, tel un patriarche gagnant l'Egypte (ce vélo faisant fonction d'âne). George serrait dans ses bras, un précieux bronze chinois ancien et massif, figurant un mandarin à barbiche, avec moustaches pendantes et coiffé d'un chapeau comique. Ce mandarin était juché en amazone sur une mule, et pesait très lourd. Cette équipée ne fut pas longue, car bientôt dépassé par les allemands motorisés. Ils rebroussèrent leur chemin et réintégrèrent, chinois compris, une Putanges intacte, aussi jolie qu'auparavant. Après cette intensive période d'activité, ponctué par des torrents de transpiration, agrémenté d'un courant continu de frisson glacés, tout le long de l'échine, Charles s'installe à la fois en zone occupée et dans la passivité. Pas entièrement toutefois !

Il s'illustra d'abord par un service pseudo-actif, dans lequel il put enfin glaner de ci, de là, quelques bribes de gloire, sans pour cela revêtir l'uniforme, des authentiques défenseurs de la patrie. On lui glissa entre les mains un vénérable chassepot, qui avait bien vécu sa prime jeunesse du temps du second empire, déclinant. Avec quelques autres Putangeais, ils allaient par les nuits noires, cheminer en trébuchant le long des voies ferrées, pour étouffer dans l'œuf, toute tentative ou tout actes de vandalisme à leur égard.

Il fit part un jour de sa misère héroïque à un de ses supérieurs, qui la confia au directeur ! Le directeur sursauta, n'admit pas cette utilisation des incompétences en la matière et il en avisa vertement monsieur le maire, qui s'inclina. Débarrassé de ses nuits blanches, il employa celles retrouvées à dormir auprès de sa Blanche.

Bien que les émissions de radio anglaises (on prononçait B.B.C, la; bibici, ce qui faisait lettré et anglo-saxon), était perpétuellement brouillé, il restait néanmoins assez de choses audibles, pour suivre cahin-caha le cour des évènements. Cette écoute était formellement interdite. Or face à son bureau avait été installé un poste de garde allemand. Un beau jour, la sentinelle traversa la rue et vint se planter droit devant sa fenêtre. Charles dit Blanche, d'une voix étranglée, as-tu vu ce soldat qui vient nos espionner ?

Pense-tu il vient se mettre à l'ombre ! Et imperturbable, il continua a ne pas perdre une miette de ce que racontait la bibici (B.B.C). Bien qu'il n'eut jamais posé ses espadrilles goudronnées sur le sol allemand, Charles parlait et écrivait correctement la langue et engageait quelquefois la conversation avec des occupants désœuvrés. Il ne manquait pas de leur faire part des bonnes nouvelles et il se faisait un malin plaisir du sort qui les attendait dans les plaines immenses et glacées de la Russie, mettant leur moral au niveau des forts basses températures pratiquées là-bas. Moral que paradoxalement il devait réchauffer, pour ne pas s'attirer des histoires. Il fut jusqu'à persuader le fantassin à ne pas donner suite à son funeste projet de se faire couper en deux lors du passage d'un train.

Les chiches rations parcimonieusement dispensées par le ravitaillement, étaient de satisfaire son solide appétit, bien que son travail professionnel dérisoire ne lui fasse pas brûler un nombre considérable de calories. Grâce à ses nombreuses relations, beurre, pomme de terre et autres produit garnissaient la table avec une relative abondance. J'ignore si le normand insuffisant, comptait parmi ses fournisseurs !

Il sortit de la guerre avec le même poids que quand il y était entré, c'était une extrême rareté digne d'être notée. J'ajoute pour son honneur, qu'il ne se complut pas à son égoïsme, car il nous expédia, par la poste, soit à nous, soit à François, alors à Paris, quelques lots de ses précieuses et introuvables matières grasses.

Tel un pommier dressant sa verte frondaison, piquetée de fruits écarlates, au milieu d'une prairie riche en herbe, et couvrant de son ombre, nombre de vaches réputées aux généreuses mamelles, recelant un lait crémeux. Tel Charles aurait pris racine dans ce plat pays coupé de haies, ancien apanage des noble Duc de Normandie.

Ah ! Georges me confiait-il, un jour d'été 1936, alors que venant d'Oran, j'avais franchi la mer et traversé la France en diagonale, pour aller lui rendre visite, je ne l'avais pas revu depuis 14 ans, la dernière fois c'était à Toulouse, le 12 avril 1922). Ah, Georges, faire toute sa carrière à Putanges ! Il me faisait cette confidence, alors que nous cheminions sur une route dénué d'arbre, cuite par le soleil, offrant à nos pieds un goudron collant, gluant et mélasseux. Remarque, poursuivit-il en sautant du coq à l'âne, que je suis chaussé d'espadrilles. Les cordes des semelles se regorgent de goudron et elles me font ainsi deux fois plus d'usage.

C'était un grand amateur de gastronomies microscopiques. Non pas certes qu'il fut d'une âpreté sordide ! Il était tenant tout simplement, du juste milieu, entre parcimonie et avarice. Cette  aspiration resta à l'état de rêve, car les impératifs de l'avancement poussèrent Blanche à déguerpir. Mais il n'abandonna pas pour si peu la Normandie, mère du cidre et à la terre fertile.

Car lorsque éclatement de la dernière bombe eut mis le point final à la guerre de 39-45, l'administration le pria d'aller exercer ses talents professionnels à Ecouché. Petite agglomération à 20 km environ à l'ouest de Putanges, baignée presque par l'Orme, paresseuse et lovée. Il n'était donc pas à proprement parler un exilé et en quelques coups de pédales, il lui était possible d'aller rejoindre ses musiciens, amis et connaissances.

Malgré ses allés et retours à la force des jarrets, Charles se serait bel et bien endormi à Ecouché ! Si sa fille Hélène n'y avait pris garde. A cette époque (1947-49) Elle habitait Nanterre, avec son mari ses enfants. En catimini, elle eut un jour audience avec le chef du personnel à la direction générale à Paris, "Mais bien sûr, Madame, que nous pensons le rapprocher de vous". Que diriez-vous de Moret. C'est calme et poétique, cela devrait lui ôter la nostalgie de l'Orme, non moins poétique et calme. Charles maugréa, fit ses malles et s'installa à Moret et ne remis jamais plus ses espadrilles imbibées de goudron de Putanges, tellement il avait en aversion les voyages.

Moret sur Loing, en Seine et Marne, est une coquette cité, au confluent du Loing et de la marne. Aux anciens quartiers édifiés sur une terre spongieuse et imprégnée d'eau. Elle s'est étendue sur la colline qui la domine, par de nombreuse villas, styles pavillons de la région Parisienne. Cette résidence allait à Charles comme un gant. Lui qui professait à l'égard des fourmilières humaines, une horreur sacro-sainte. Il s'y acclimata donc avec facilité ! Accablé par la gestion d'un bureau particulièrement chargé et par des soins à donner à Blanche, percluse de rhumatismes et à demi-impotente, obligée de ce fait à demeurer perpétuellement dans son intérieur. Le pauvre Charles ne sachant à quel saint se vouer et ne connaissait pas une minute de tranquillité.

Il abandonna son grade d'inspecteur central en 1953, en poussant plusieurs fois un ouf de soulagement et en regrettant toutefois amèrement ne pas avoir pris sa retraite à 60 ans, selon ses désirs couvé in petto (dans sa poitrine) depuis pas mal de décennie et de ne pouvoir en jouir à Septfonds. Ce double désir fut contrarié par l'acquisition à Moret de la villa du "Bonsouvenir" et d'un jardin lui faisant face, 21 rue des Rogeries, car malgré son habileté, à base de parcimonie, à manier ses propres finances, il était à court pour solder le prix. Il puisa honnêtement le complément dans les caisses du trésor sous forme de salaires, et prit un an de plus.

Pour sa retraite, il avait caressé le rêve d'aller planter son chevalet dans la toute proche forêt de Fontainebleau, afin de fixer d'une manière impérissable sur la toile, le portrait à l'huile de ses arbres majestueux et de ses maigrichonnes broussailles. Malheureusement, Blanche malgré tous les traitements possibles et imaginables, restait constamment assise (ou presque) dans un fauteuil et elle exigeait de surcroit une présence maritale quasi-permanent. Alors Charles assouvissait son artistique passion à des dessins au fusain dans l'atelier, qu'il avait fait aménager dans son grenier, tout en prenant un soin extrême à débarrasser au plus vite son cerveau (selon son aveu), de toute la science enregistrementale, dont il avait vécu.

Un soir d'hiver, au début de l'année 1965, il sortit selon son habitude, pour fermer le portail donnant sur la rue. Il glissa, tomba lourdement et sa cheville droite heurta avec violence, le coin de fer scellé au sol et destiné à retenir un vantail, il fut sérieusement blessé. Atteint d'artérite consécutive à son diabète, qu'il ignorait, mal soigné. La gangrène envahit peu à peu la totalité de son pied. Le 5 octobre 1965, il fut admis d'urgence à l'hôpital de Fontainebleau, où il subit aussitôt l'amputation de la jambe droite, jusqu'à mi-cuisse. J'allais le voir dans les premiers jours de novembre 1965. Ah, Georges me disait-il ! Il y en a qui sortent guéris, je n'aurais  pas cette chance. Se rendait-il compte de son état ? Ou pressentait-il sa fin prochaine ? Mais la gangrène avait gagné la jambe gauche. Le 7 décembre, elle suivit le sort de la jambe droite et fut amputée à son tour. Sacrifice vain et inutile, il s'éteignit, doucement, le 5 janvier 1966 à 2 heures du matin et il fut inhumé à Moret.

Ce fut une perte douloureuse pour moi, car il fut le seul être à qui je pouvais me confier, certain de trouver chez lui une totale compréhension. Il avait une telle droiture  et  fait preuve d'une telle abnégation vis-à-vis de sa femme, que François Galan, en parlant de lui, s'exprimait par ces simples mots, Charles, c'est un Saint ! Sa femme Blanche, lui survécu trois ans et demi, avec à ses côtés Isabelle, leur petite fille. Mais avec l'âge ses rhumatismes s'aggravèrent. Elle retomba en enfance et mourut à Fontainebleau le 29 juillet 1969.

De leur mariage sont issus deux enfants :

- Georges est né à Septfonds en septembre 1919. Il fut exempté du service militaire en 1939. Son père le destina à la profession de notaire. Il travailla en  qualité de clerc, à l'étude de Me Devinoy à Moret. Puis, il abandonna dossiers, papiers timbrés et actes variés et s'engagea, la guerre de 1939-45 terminée, dans l'infanterie coloniale et pendant quinze ans, il alla d'Indochine à Dakar, puis en Tunisie. Il en revint, sinon ruisselant de gloire, mais avec le grade de sous-officier, agrémenté d'une retraite.

Il connut dans le sens également biblique de ce vocable, une jolie et belle blonde Polonaise, avec qui il aurait bien voulu faire partager son destin. Elle lui fit cadeau toutefois d'une fille, qu'il reconnut en bonne et due forme.

         Isabelle est née à Paris, le 2 aout 1954, jolie, intelligente et à l'esprit vif. Elle fut recueillie à Moret par ses grands-parents. Charles avait pour elle, une  véritable admiration et surveillait avec vigilance est compétence son instruction. Elle fut la seule et grande joie de ses dernières année, Isa (comme il disait), lui rendait avec mesure cette affection, il y avait entre elle et lui beaucoup de compréhensions.

         Hélène est née en septembre 1921, à Toulouse. Elle épousa André Bernadoy, qui après avoir étudié au conservatoire de Paris, fit une carrière de chanteur dans les cœurs de l'Opéra de Paris. Il s'est retiré en 1965 à Encausse les Thermes (Haute-Garonne), son pays natal (canton J'Aspet), ou il a recueilli Isabelle, après la dernière maladie et le décès de sa belle mère. Malheureusement, Hélène connut le même destin que sa tante Marguerite, sœur de sa mère.. Elle fut atteinte de maladie mentale en 1936, qui lui valut plusieurs internements dans des hôpitaux psychiatriques à Paris et Villejuif ensuite, avec la nomination d'un conseil judiciaire.

         De ce mariage sont nés :

         - Henri Bernadoy en  1948 à Toulouse.

         - Mireille est né en 1950 à Moret.

         Avoir  des enfants, est une aventure à écrit le biologiste Jean Rostand. Mais lorsque le père est issu de cousins germains, (fille de la sœur de sa mère), l'aventure ne prend-elle pas des proportions exorbitantes !      

 

 

Tableau Généalogique de Charles CARENOU 1892-1966 epouse le 21 mai 1918, Blanche TAPIE 1896-1969

                                                                                                          Ils ont deux enfants :                                                                 

 Georges CARENOU né en 1892         Helene CARENOU ne en 1921 qui epouse

qui epouse une polonaise                        André BERNADOY, ils ont 2 enfants Ils ont une fille                                                /                   \                                                                                     /                      \            

 Isabelle CARENOU                                      Henri né en 1948    Mireille né en 1950                                                                                   marié en décembre                                                                                     a Alain RIQUILLE,

                                                                                Militaire, ils ont eu :                                                                                             |                                                                                 Laurence né en décembre 1970

 

Chapitre 2

 

Des jumeaux faux et malchanceux

 

-          CARENOU Paul, Aristide, Alfred

-          CARENOU Hélène, Valentine, Antoinette, né à Septfonds le 28 février 1895 à 2 heures du soir !

 

L'an 1894, notre mère attendait un heureux évènement, triplement cuirassée de la patience que demande un tel état. Elle était soulagée dans ses travaux ménagers, par une petite bonne nommée Brigitte, accusant l'âge de Juliette et qui avait été enlevée, sans le secours d'une échelle de soie de l'orphelinat protestant Montalbanais, dirigé par le pasteur Hugues, notre Baptiseur.

De cet homme, de robe et de Dieu, nous devions refaire amplement connaissance lors de notre septennal d'études au Lycée d' Ingres. Il y cumulait les fonctions d'officiant dominical au temple, avec celle de professeur d'instruction religieuse. Après la guerre de 1870, mon père avait été son élève et il lui conservait estime et reconnaissance.

Quel pouvait bien être l'âge du pasteur Hugues ? Lorsqu'en 6e et 5e, il nous échut de le subir. Il s'était fait une vénérable "tête de composition", le front était sillonné de rides profondes et parallèles et le reste du visage était englouti sous une pilosité généreuse, de la blancheur d'une robe de marié. Ce candidat Mathusalem devait penser que d'une longue touffe, semi-inculte barbe, émanait d'autoritaires effluves, et qui sait ? Un léger soupçon d'Esprit-Saint.. Dans la classe, contigüe à l'ouvroir de la ravaudeuse, il entrait  accompagné inéluctablement d'un orphelin, auquel, il confiait la charge de nous dicter le cours que nous transcrivions, sur un cahier de 4 sous (authentique), d'une plume docile et d'un esprit absent.

-          La Pharmacie marchait

-          La maison s'élevait

-          Le puits se creusait

-          Brigitte nous gardait

-          Notre mère surveillait

Un beau matin de février 1895, Brigitte nous conduisit, Charles et moi sur le lieu accoutumé de nos ébats, le jardin paternel. Ce jour-là les juvéniles et candides yeux de Brigitte, accrochèrent ceux du puisatier. Les puits, prétendent les poètes, offre un décor propice pour favoriser la cour et qu'on prend feu tout près de l'eau. Nous poussés par une jumelle curiosité, nous nous approchâmes du trou béant, en vue de scruter du haut de notre menue taille, la distance qui nous séparait du fond. Soudain des mains "subito presto", nous tirèrent en  arrière. Pour la seconde fois nous devions la vie à notre maman. Brigitte fit illico son baluchon et s'en fût le soir même, le puisatier non consulté.

Cette indicible frayeur maternelle eut pour conséquence d'avancer de deux mois la naissance de Paul et Hélène. La cérémonie de la venue au monde terminée, (la naissance se faisait au domicile à l'époque, les maternités n'existant pas), nous fûmes bien entendu, conduits devant  le berceau. Simultanément, nous eûmes une réaction privative :

-          Moi je veux celui-là

-          Moi je veux celui-là

Nous avons eu une entente parfaite pour le partage de ces biens tombés du ciel. Car pour ne faire aucune différence entre nous, selon le sacro-saint principe de ma mère, le Ciel nous avait malicieusement envoyé de quoi nous satisfaire l'un et l'autre.

Pas pour longtemps. Car leur départ au Royaume des anges, s'effectua le 3 mars 1895.

Sur le livret de Famille de mes père et mère, leur naissance est mentionnée deux fois. L'une, le 28 février 1895 à 2 heures du soir, qui est vraisemblablement l'exacte, et l'autre le 1er mars 1895.

 

4e Partie

 

Chapitre 1er

 

Notre père et nous

 

Il faut montrer ça aux enfants disait-il. ! Mon père n'aimait ni Montauban, ni Septfonds. Par contre, il professait une véritable adoration pour Toulouse, dont il conservait indélébile, le souvenir de ses quatre années d'étudiant (1887-92). En bon père, il voulut nous faire partager, à Charles et à moi, cet amour passionné.

Pourtant, il ne nous avait jamais soufflé mot de son enfance. Il ne songeait guère à combler le fossé entre générations, pure sagesse, ce genre de tentation étant d'avance voué à l'échec.

O moun Païs : (Oh mon pays)

Nous avions environ 6 ans, lorsque sous sa garde nous empruntâmes d'abord la diligence, aux allures de guimbarde, qui nous conduisit à la gare de Caussade. De là, un train attelé à une locomotive, qui avait la chaudière surmontée d'un dôme de cuivre jaune, portant le n° 1854 (n° du millésime). Elle nous amena à Toulouse en deux heures. Chaque compartiment de 3e classe, était séparé du suivant par une simple demi-cloison en bois vernis, comme les banquettes, dont aucun rembourrage n'amortissait les incessants cahots. Sur le prix du transfert à un sous du kilomètre, la compagnie, Paris-Orléans, pouvait encore prélever de coquets bénéfices, bien que la locomotive éparpillât dans la nature en nuages noirâtres et quasi continuels, une bonne partie de son charbon, gare aux escarbilles; si on glisse un nez imprudent à la portière.

A Toulouse, premier devoir de reconnaissance par notre présentation, à Charles et moi, à Mme Bernès, source de l'union "pater-mater." Elle habitait en étage, dans la rue Riquel, entre la place Dupuy et l'église St Aubin. A midi, premier repas (pour nous), au restaurant en compagnie de l'oncle Emile, à la terrasse d'une gargote, rue Lois-Goût, (1.25 francs par personne). Les 10 ou 15 étaient dans les limbes, mais on donnait deux sous à la servante, (le mot serveuse restait à inventer). 

C'était le 12 ou 13 juillet, sous une chaleur accablante, trainant la jambe, notre père nous montra les lieux célèbres. La Garonne, qu'un seul pont carrossable franchissait pour desservir "San Subra" (en français St Cyprien), qui depuis le XVII° siècle jette un défit aux inondations. A quelques 100 mètres de là, il y avait une passerelle en forme de pont suspendu.

Le soir sous un clair de lune superbe, il fallut rejoindre la Juncasse, quelle aubaine ! Une troupe de saltimbanques donnait une représentation en plein air. La piste étant limitée par des bancs, disposés en fer à cheval.

Enfin à pied, repus, avec du sommeil plein les yeux, nous arrivâmes à la Juncasse, vers 2 heures du matin. Malgré l'abondance de la poudre de pyrèthre, généreusement rependue avec un petit soufflet sur les draps, nous ne pûmes fermer l'œil, décidément l'élevage des puces était florissant, tant chez l'oncle Malet, que chez l'oncle Emile.

Le lendemain c'était le grand Quatorze, vocable empathique, admiratif et Républicains, qu'employait mon père pour désigner le 14 juillet. Il était paré comme un gros sou neuf alors d'une gloire rutilante et étincelante. La prise de la Bastille avait éclipsé l'Assomption virginale, il est vraie que l'évènement était plus récent.

Flanqué de nous deux, mon père nous trainât "pédibus" du nid de puces Juncassien, à la place du Capitole, aux quatre coins ponctués par de vertes pissotières, ceinturées de deux plaques de tôle, dont l'intérieur en étoile avait les pans tapissés d'une terne ardoise. La place était hérissée d'éventaires de toute sorte, surmontée de bâche, jaunes, vertes, blanches, aux teints délavés. Face à l'angle de la rue du Taur, nous pénétrâmes dans une enceinte, aux parois de toile et nous primes place sur un banc, devant une table à l'abri des regards indiscret. La patronne de ce bistrot à tout vent nous apporta trois petits déjeunés, assortis de pain sec. En 1898, pas question de beurre, de confiture ou brioches. Nous avalâmes d'un juvénile appétit, café au lait et annexe.

-          Dis papa, pourquoi ce café au lait n'a-t-il pas le même gout qu'à la maison ?

-          C'est parce que tu as bu du lait de chèvre !

Il aurait pu ajouter qu'en fait de café, j'avais absorbé de la chicorée.

L'après-midi notre père nous réservait une surprise. Bien que dans ses veines ne coulât que du pur-sang Montalbanais, notre père était friand de courses de taureaux. Certes, la loi Grammont du 2 juillet 1850, était scrupuleusement appliquée, et les impresarii se voyaient dresser des procès-verbaux pour chaque taureau passé au fil de l'épée. Cette anodine perte de recette, ne les empêchait pas d'inviter un représentant de la loi qui, placé aux Barreras (1er rang) jouissait du spectacle, avec une délectation de connaisseur.

Les arènes sont aux Minimes, nous irons en tramway, déclara mon père ! On respectait en ce temps-là, l'intégralité des mots, car on disposait de tout le temps nécessaire pour les articuler d'un bout à l'autre. Nous allions enfin Charles et moi, jouir de ce mode singulier de locomotion. Dédaignant la voiture de tête à la carrosserie fermée, mon père décida de monter dans la remorque, genre char à bancs, au toit supporté par des montants, placés contre une série de banquettes doubles, à dossiers médial, ces montants étaient orné de pompons, et suivaient le rebord du toit. Nous nous installâmes dans le sens de la marche, seul le mince coutil de notre fond de culotte servait de coussin entre le bois du siège et le bas de notre dos.

Fouette cocher ! Et les deux chevaux se mirent à trottiner. Pendant le parcours, le receveur circulait sur le marchepied extérieur, avec une main agrippée à un montant, l'autre étaient tendue pour recevoir les deux sous par place. Quel magnifique voyage, souligné par les chocs des sabots sur les pavés et les claires sonorités des grelots. Ce fut du Capitole aux Amidonniers ! Le centre de la ville traversé, que nous pûmes jouir de l'ombre des grands platanes. Ils bordaient les allées qui longent les deux rives du canal de Brienne, Nous lûmes l'enseigne célèbre : "A la bonne Bière de Mars – Louis Lapalisse", joie hilare des Toulousains. Mais l'enseigne n'excluait pas la consommation, surtout en périodes torrides.

Les Arènes étaient en bois, à l'entrée c'était la cohue. Mon père eu peur que ses jumeaux ne soient noyés dans cette marée humaine. En aficionado chevronné, il avait choisi des places face au toril, au 7e ou 8e rang. L'amphithéâtre était comble.

Vêtu de noir et monté sur un cheval noir, lancé au galop, l'Alguazil entra en trombe dans l'arène et s'arrêta net devant la tribune des officiels. Il enleva son chapeau à plumes et salua d'un geste lent et large, puis sous des applaudissements enthousiastes, il recueillit dans sa coiffure la clé du Toril lancée par le président. Malheur à lui s'il rate la clé, elle sera ramassée par un quelconque péon, qui la lui remettra sous les coups de sifflets, sarcasmes et huées de la foule impitoyable. Puis sous mes yeux émerveillés, les Cuadrillas défilèrent. En tête les péons (valets) à bérets rouges, ensuite les toréadors et les deux matadors en costumes de lumière, avec une vaste cape, jetée sur les épaules et coiffés de leurs petites bicorne, laissant apparaître derrière le crâne, le chignon insigne glorieux de la profession. Derrière eux, quatre picadors avec leur pic dressé et matelassé. Ils sont juchés sur leurs chevaux. Enfin en dernier lieu, l'attelage de deux chevaux au crin luisant et étrillé, ils étaient aussi ornés de multiples pompons jaunes et rouges.

Le Toril s'ouvrit, un taureau noir bondit, s'arrêta, surpris par une lumière brutale et se ressaisit. Seul au milieu de l'arène cape déployée, un toréador attendait, la bête furieuse fonça sur lui et ce fut l'élégant jeu de capes, légères et virevoltantes, pendant lesquelles l'homme se rendait compte des réactions de l'adversaire. Notons qu'aujourd'hui peu de toréadors prennent ce risque, un animal aux forces intactes est trop dangereux.

Le buccin égrena son arpège descendant, deux picadors entrèrent avec leur cheval, l'œil gauche (coté taureau) était bandé, leur ventre était simplement protégé par une grande plaque de cuir. Malgré les méritoires efforts du picador, la tête du taureau, furieux par la morsure de la pique enfoncée sur l'échine, était parvenu tout même, sous le ventre du cheval. Ses cornes avaient glissées sur le cuir et avaient pénétrées profondément dans son aine. Le picador ramena alors à l'écurie, le pauvre cheval aux tripes pendantes.

Nouvelle sonnerie, passes de capes et enfin le matador armé de l'épée, dissimulée sous l'étoffe rouge. Il joua avec bravoure le dernier acte du spectacle, qui se termina par le coup d'épée, placée (en théorie) dans le cœur de la bête, ce dont j'ai fort rarement vu.

Les deux matadors expédiairent ainsi le nombre réglementaire de taureau prévu pour une corrida de muerte. Charles et moi, nous fûmes prodigieusement intéressés, mais nous étions verts de peur. Car quelques temps auparavant, j'avais contemplé une gravure du "Monde Illustré", où l'on voyait un taureau l'œil exorbité, qui avait sauté par-dessus le redondel et avait atterri sur les spectateurs du rang. Cet accident était survenu à Bayonne. Cet exemple illustré, n'était pas fait pour me rassurer et pendant la corrida entière, je couvais en silence une frousse magistrale, ponctuée de regards furtifs vers une issue salutaire possible.

Pauvre papa ! Que d'aigre remontrance subit-il de notre mère, pour son initiative. Elle avait raison, vu le nombre de cauchemars subséquents. Lui aussi avait raison, car la graine qu'il avait semée ce jour-là a germée. Car cette première corrida ne fut pas la dernière, résurgence de mon sang Espagnol ! J'ai été témoin de quelques accidents, si peu fréquents et sans suite grave.

Le même soir, mon père grand amateur de feu d'artifice, nous fit assister au feu d'artifice traditionnel, tiré de la prairie des Filtres, situé en Contrebas de St Cyprien et en aval, sur la rive gauche de la Garonne. Nous étions en bonne place, sur le pont Bachelier, debout, près du parapet et nous jouissions d'une vue plongeante. La foule fourmillait. Bombes, fusées, cascades au magnésium, soleils multicolores, rien n'y manquait, devant cette profusion étincelante, se reflétait  dans l'eau limpide qui s'écoulait lentement. Nous restions Charles et moi, bouche bée avec nos oreilles assourdies. Mais notre émerveillement parvint à son comble, lorsque surgit de l'obscurité un mât de cocagne de lumière, qu'un petit bonhomme de feu gravissait péniblement, tantôt grimpant, tantôt dégringolant pour atteindre le sommet à l'instant de son extinction. Suivit le bouquet final, chuintant, pétaradant, assourdissant. Combien cette féérie nous changeait, des quelques fusées, maigres et pâles soleils dispensés par l'épicier Bonnhoure, dans le près de Septfonds !

Hélas, il fallut revenir à pied, au clair de lune, jusqu'à la Juncasse, clopin clopant en traînant interminablement la jambe, ou une légion de puces nous attendait,  avec impatience pour satisfaire leur appétit vorace, malgré la poudre de pyrèthre, car le DTT exterminateur était dans le domaine du futur.

Mon père saisissait au vol toute occasions d'assister à un spectacle, pourvut qu'il soit célèbre, hors du commun et de qualité. Or vers 1902 ou 3,  le cirque "Barnum et Bailey", traversa l'Atlantique et annonça leur venu, à grand renfort d'énormes et alléchantes affiches, bariolées, placardées jusque dans les moindres cantons. Ils entreprenaient leur "tour d'Europe". Quelle aubaine, le plus grand cirque Américain à Toulouse ! Et au jour fixé mon père se déplaça pour assister à la représentation. Il revint à temps pour nous permettre de nous faire profiter de ce spectacle à Montauban. Le break découvert de notre voisin, à la fois patron-cafetier et patron-cocher de diligence, mit deux bonnes heures pour nous transporter, Charles, ma mère et moi, pour parcourir les 30 km de route nationale, bordée par de splendides platanes, séparant Septfonds de  Montauban.

Le chapiteau en bâches vertes du cirque était grand comme une cathédrale et nouveauté de forme ovale. Ses abords étaient  peuplés d'une multitude de tentes spacieuses et de roulottes d'un luxe jamais vu jusqu'alors. Il y avait aussi un groupe électrogène, chose inconnue à cette époque. Tout autour, les inévitables éventaires de gagne-petit.

Vers l'entrée, un photographe en uniforme caricatural du temps, avec un pantalon bouffant de velours et une énorme à papillon à  pois. Il était coiffé d'un large feutre noir au rapin. Il avait les cheveux long, la barbiche à la Buffalo bill et les lorgnons et le pince-nez. Il stationnait à côté d'un gros appareil cubique, perché sur un trépied. Physionomiste, il connaissait l'art de choisir ses victimes, quelques braves couples de naïfs paysans endimanchés. Sous l'œil amusé des passants, il les faisait poser dans des attitudes inénarrables, allant, venant entre eux et l'appareil. Il rectifiait de ci de là la pose en la retouchant sans cesse, pour plonger enfin sa tête sous le rideau noir, la ressortir d'un  air satisfait, puis, levant une main pour recommander aux sujets une parfaite immobilité, il enlevait de l'autre la petite boite noire qui obturait l'objectif, pour l'y replacer quelques secondes après. Combien attendent encore leur image promise sans bourse délié. (L'instantané était inconnu à l'époque). Pour être photographe amateur, il fallait un matériel lourd et encombrant. Il fallait aussi avoir des dons de chimiste éprouvés et de plus une foi inébranlable !

Avant la représentation, notre mère nous conduisit dans une tente, ou quarante phénomènes humains exhibaient leurs difformités et monstruosités. Je me souviens de l'homme bleu, debout sur l'estrade, maigre, famélique, probablement un leucémique.

Je puis affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'aucun cirque, depuis cette époque à nos jours, n'a eu une telle dimension et transporté une telle quantité de matériel, par cargo et trains spéciaux, appartenant à la compagnie "Barnum et Bailey". L'intérieur comprenait trois pistes de dimension normales, alternant avec deux petites estrades carrées, dont la largeur égalait le diamètre des pistes entourant le tout. Il y avait de nombreux rangs de gradin, chacun était assez élevé, pour que le regard domine la tête du spectateur placé devant. Les gradins descendaient presque de la cimaise, jusqu'à 1 ou 2 mètres des pistes et estrades. La lumière électrique était distribuée à profusion.

Cinq spectacles étaient donnés simultanément, dommage que l'on ne disposait que d'une paire d'yeux. Nous étions placés devant la piste centrale. De tous les numéros aussi sensationnels les uns que les autres. Je ne me souviens que d'une énorme sphère métallique, éblouissante et clinquante, dans laquelle l'artiste s'enfermait. On la voyait alors gravir lentement et par saccades, les barrières d'une échelle métallique en spirale, contenue dans une cage cylindrique à large clairevoie. Arrivé à la plateforme du sommet, la boule s'immobilisait, l'artiste tirait un coup de pistolet et aussitôt surgissait en haut de la boule, un bouquet de drapeaux Français et Américain. Puis escamotage du tout et descente de lente et saccadée de l'engin avec l'artiste.

Je n'ai jamais un revu pareil cirque, ni cette débauche extravagante de musique, de trapéziste, de jongleurs et de clowns. Alors que nous subissions encore l'envoutement de cette ambiance, alors que les derniers numéros venaient tout juste de disparaître dans les coulisses, une nuée d'hommes de peine, envahirent le chapiteau et enlevèrent presque sous nos fesses, les sièges et gradins. Dès que les larges portes eurent laissé passer le dernier spectateur, les lourdes et immenses toiles s'écroulèrent, à la lueur du clair de lune. Et ce ne fut pas la moindre surprise du spectacle.

Charles et moi devions avoir 7 ou 8 ans, Lumière venait d'inventer ses ombres animées. Le cinématographe était né. Il a connu depuis belle croissance, de noir et blanc,  devenu colorié et de muet, il est devenu bavard. Un soir d'hiver, une séance eut lieu à Septfonds, dans la salle à tout faire non plafonnée, servant aux banquets, aux bals et aux séances récréatives. Mon père craignant d'éventuels clients, refusa d'y aller, certainement à regret de nous accompagner et il confia cette mission à notre mère.

L'appareil de projection était placé derrière les spectateurs. Il recevait une lumière verdâtre, issue d'une lampe à arc, qui bruissait perpétuellement. Les films étaient enroulés dans de grosses bobines plates, l'une dessus, l'autre dessous. Elles étaient passées manuellement, au moyen d'une petite manivelle.

Nous assistâmes aux premières prises de vues par Lumière lui-même. Nous assistâmes à l'arrivée d'un train, qui provoqua quelques remous, car ce n'est pas sans frayeur, que l'on voit arriver sur soi, une locomotive lancée comme un bolide. Les avatars du jardiner aspergé d'eau, firent pouffer de rires. Les plongeurs et leurs acrobaties, suscitèrent l'admiration. Et "La vie d'un joueur" chatouilla la pitié. Enfin pour terminer, il y a eu une grande féérie en couleur (la technique de la lanterne magique), avec ses grosses chenilles jaunes et vertes, avec son diable disparaissant sous la fumée et la fée aux doigts adéquats, provoqua un émerveillement sans bornes. C'était beaucoup et trop peu.

L'impresario-opérateur voulut corser le spectacle, et se servir de sa machine pour remonter le temps, tout en profitant du rembobinage. L'eau rentrait dans le tuyau de l'arroseur, les voyageurs allèrent à reculons, occuper leurs places, la locomotive fit marche arrière et miracle les plongeurs quittaient l'eau, en s'élevant avec vélocité, ils se replaçaient sur leur plongeoir.

Nous étions en 4e ou 5e et comme chaque année, nous étions allés passer à Septfonds les 2 maigres jours de congé, octroyés à la Toussaint. Exceptionnellement cette fois, notre père nos accompagna jusqu'à Caussade, au début de l'après-midi. Il nous conduisit jusqu'à un pré situé à 1 ou 2 km de la localité, ou nous vîmes un élégant monoplan posé sur 3 roues. Nous admirions de très près, avec quelques personnes l'appareil, en attendant un envol de plus en plus  problématique. L'aviateur se faisait tirer l'oreille et on ne pouvait lui reprocher sa prudence, car le temps était maussade et puis un vilain crachin de novembre, nous pénétrait jusqu'à la moelle. L'homme n'était pourtant pas un couard ! L'aviateur Gilbert exploitait à Albi, sa ville d'origine, une petite boutique de vente et de réparation de bécanes, le vocable de bicyclette n'était en usage, que dans les procès-verbaux de gendarmerie, au même titre que celui de vélocipède. Gilbert avait fignolé sa réputation de casse-cou, en choisissant en guise de piste, le dessus du parapet du vieux pont de brique, jeté sur le Tarn. Les spectateurs s'impatientaient, ils entouraient le héros du jour, qui à chaque supplique répondait, je ne tiens pas à me casser la figure ! Enfin le crachin daigna cesser, Gilbert alors s'installa dans la carlingue découverte, munie d'un simple pare-brise, un mécanicien mit en route l'hélice. Le plus lourd que l'air, selon l'expression favorite de mon père. L'aéroplane roula cahotant sur le près cabossé, puis s'envola. Il prit la direction de Caussade, en contournant le clocher et 3 ou 4 minutes après, il atterrit auprès de nous.

Gilbert venait d'ajouter un nouvel exploit à son palmarès ! Il était le premier à avoir volé dans le Tarn et Garonne. Il avait bien mérité les 250 louis offert par la municipalité.

Quelques années plus tard, j'étais en première, par une splendide après-midi de printemps, nous fûmes conviés à nous rendre au vaste champ de manœuvre de Montauban. Il avait été entouré d'une clôture de fortune, qui était constituée d'un fil de fer soutenue par des piquets, le tout arrivant à mi-corps. Tout au long, une double haie de curieux impatients attendait plantés sur une jambe, soit sur l'autre, le "meeting d'aviation" annoncé. Ils pouvaient admirer à satiété, les deux monoplans posés au sol.

Enfin "Morin et Védrine", prirent l'air dans leur appareil respectifs, selon l'usage du temps. Ils ne prenaient pas de la hauteur et sans se soucier du danger couru, aussi bien pour eux que pour nous, ils faisaient sans interruption, le tour du terrain, au-dessus de nos têtes, dans un vacarme étourdissant. Ajouterais-je qu'à chaque passage, on courbait instinctivement l'échine. Ils ne furent pas chiche de leur audace et nous régalèrent de quelques vols. Presque au coucher du soleil, ils regagnèrent Toulouse. Nos yeux les suivirent dans le crépuscule rose, jusqu'au moment où les monoplans, devenus d'imperceptibles points, s'effacèrent complètement. Mais mon jumeau poète écrivit quelques quatrains, dont les derniers vers, frappés en médailles, décrivait splendidement la situation :

Et l'oiseau avait disparu

Dans l'horizon tranquille et nu.

Car les airs ignoraient alors, la surpopulation de leur plus lourd.

A vrai dire, j'avais déjà vu une "machine volante" sous les espèces de cette grosse bulle de savon, fille de l'ingéniosité du papetier Montgolfier. Elles constituaient le clou de la soirée des saltimbanques de plein air, qui après l'inévitable pantomime interprétée par tous les artistes de la troupe, ne manquaient pas, aux belles nuits d'été, d'en envoyer une éclairée par-dessous. Elle voyageait parmi les étoiles.

Je me souviens avoir aperçu du train qui nous ramenait de Montauban à Septfonds, la veille du dimanche de Pentecôte, tout  d'abord un point dans le ciel, qui grossissant à vue d'œil, pour devenir enfin un superbe ballon sphérique, d'autant plus jaune sous le soleil déclinant guiderope pendant de la nacelle, qui allait atterrir quelques minutes plus tard dans la campagne Caussadoise.

En octobre 1913, Charles me conduisit aux tuileries à Paris, pour assister au départ des ballons libres participant à la coupe "Bennett", je n'imaginais pas que ce serait la dernière fois.

Le succès Français, Européen, mondial du cirque "Barnum", dû autant à son gigantisme, qu'à une fabuleuse réclame, qui à cette époque était proprement stupéfiante. Nos yeux d'adolescents avaient déjà dévoré, noir sur blanc et par le menu, les innombrables aventures du légendaire Buffalo Bill, alias Colonel Cody, et voilà que la généreuse Amérique, allait nous fournir les moyens de vivre dans notre chair, ce que nous n'avions vécu qu'en pensée !

J'étais peut être en 3e, lorsqu'un jeudi après-midi, mon père obtint l'autorisation du grand brun et barbichu Censeur Lapeyre, de nous faire sortir et je me doute bien que le plus ravi des trois, Charles, mon père et moi, n'était pas les plus petits.

Une grande prairie à l'orée de Montauban avait été entourée de haute-bâches, et des tribunes aux bancs rembourrés, selon la tradition, d'inaltérables noyaux de pêche. C'est dans cet enclos que se déroula le spectacle le plus passionnant, jamais vu jusqu'alors et jamais vu depuis. Il y eu une charge d'une trentaine de cavaliers de front, vêtus d'uniforme de diverses armées. Des jeux de lasso par des cowboys très adroits, qui ne manquaient pas le cou des chevaux qu'ils poursuivaient. Il y eu aussi une attaque de diligence, par d'authentiques indiens (il en restait encore au début du siècle), ils étaient vêtu de leur costumes traditionnel. Ils changeaient de cheval à bride abattue, en mettant pied à terre et en brandissant leurs tomawaks. Ils poussaient à plein poumons d'horribles vociférations, en remontant à cheval. Ils tiraient des coups de fusil, en poursuivant la malheureuse diligence qui fuyait, oscillante, galopante et cahotante. Elle était tirée par deux chevaux, maintenu au triple galop, sous les effets du fouet et de la peur. Enfin, le colonel Cody en personne, fit son entrée dans la prairie ! Vrai ou faux. Ce cavalier avait un chapeau noir aux larges bords, il avait une moustache et une impériale blanche de neige, il était vêtu d'un costume sobre. Il était monté sur un superbe cheval blanc et il avait de l'allure.

Un indien à cheval le précédait et lançait, assez haut des boules brunes en terre cuites. Buffalo Bill cheval au trot, les réduisaient en miette, d'un coup de pistolet. Cet homme était d'une adresse stupéfiante, bien qu'il ne fasse pas mouche à chaque fois, puisque les boules non touchées, se brisaient à terre, ce qui écarte je crois tout soupçon de fraude. En revenant au Lycée, nous avons croisé dans les rues, quelques indiens en grand costume, sans leurs grandes coiffures de plumes. La grande prairie à domicile en somme.

Lorsque je fus en seconde, alors que nous étions dans notre seizième année, notre père nous jugea mûr, pour gouter les délices de l'opéra et à apprécier les pointes des danseuses en tutu pendant leur ballet. Un dimanche matin, il vint nous prendre et fit part de son projet au trapu, barbu proviseur "Rohmer, qui s'opposa à sa réalisation du projet, avec une onctueuse autorité. Vous devez être de retour au Lycée à 8 heures et demie, dit-il en  s'adressant à Charles et à moi. Vous y serez, nous déclara mon père, dès que la porte du cabinet provisorial claqua dans notre dos. Il passa outre, à 1 heure un quart, un wagon couloir de 3e classe, aux sièges moelleusement rembourrés, trainé par une compound, nous déposa en ¾ d'heure à la gare de Matabiau. Les rideaux venaient de se lever, sur le premier tableau de Faust. Coupe de mes aïeux, qui tant de fois fut pleine, pourquoi tremble-tu dans ma main. Bien placés, assis sur les bancs recouverts de velours grenat du parterre, nous regardions, nous écoutions en nous laissant ensorceler par nos impressions neuves et fraiches, et nous trouvâmes pure merveille, la nuit du Walpurgis et son ballet aux 5 entrées. Et ce fut le cœur gros, que nous manquâmes l'ascension de Marguerite, ponctuée par le cœur des anges. Mon père venait de faire deux enthousiastes prosélytes. Comme promis à 8h et demi précises, nous franchisâmes le portail du Lycée d'Ingres.

Une autrefois, il nous offrit pour assouvir notre appétit de théâtre, "La Walkyrie", la célèbre chevauchée de ses demoiselles casquées, aux cuirasses étincelantes et respectueuses de leurs formes au milieu du tonnerre et accompagné d'une splendide musique, riche en cuivre. Ce spectacle emporta notre admiration.

Mais cette année-là, j'étais en première année de droit, alors que Charles recevait du Roux Cazal, un enseignement plein de philosophie. Le pauvre Charles avait droit encore à toutes les servitudes attachées à l'uniforme, bien qu'il eut dépassé l'âge légal de l'émancipation, il nous quitta avant le baisser du rideau. Il arriva sur les quais de la gare Matabiau à Toulouse, il avisa un compartiment vide de toute substance voyageuse, il s'y installa confortablement calé dans un  coin, dans le sens de la marche et il attend, passant son temps à rêvasser, aux héroïques filles d'Odin. Soudain, coup de sifflet et gémissement du tain au démarrage, puis arrêt brusque quelques instants plus tard. Montrabé, Montrabé ! Informa une voix de stentor à l'extérieur.  Ce nom de lieu bien étrange qui frappait pour la première fois aux oreilles fraternelles, extirpa Charles de sa torpeur ! Comment je ne suis pas à Saint-Jony ? Il s'enquit auprès de l'homme clamant Montrabé et sa minute, sang retourné, il descendit précipitamment du train ! A quelle heure pourrais-je retourner à Toulouse ? L'homme lui répondit, pas avant demain matin mon garçon, à l'heure du passage du train pour Albi. Il rongea son frein et trouva un substitut à un diner absent, allongé sur la dure, sommeillant toute la nuit sur un banc de la salle d'attente.

Le lendemain, dans la matinée, la barbe noire frisoté et vierge du rasoir de l'élève philosophe CARENOU, il fut confronté à celle blanche, non moins frisotée, mais rectangulaire du chef de la Rohmerdaire. Le blanc joue et gagne, car malgré ses protestations de bonne foi, appuyées sur un certificat en bonne et dut forme, qu'il avait eu la précaution de se faire délivrer par le chef de la station, le pauvre Charles, médita 4 dimanches consécutifs, sur les désagréments d'une erreur d'aiguillage. Amertume des lendemains qui grincent, il avait 20 ans !

 

Chapitre 2

 

Lorsque nous eûmes tous deux, Charles et moi, atteint simultanément à quelques minutes près nos six ans, une semaine et six jours, il était incontestable que nous étions trop grands pour continuer nos études à l'asile. Nous avions tout appris, nous étions munis d'un honnête bagage intellectuel et de surplus, nous étions incollables sur l'Ave-maria. Nous troquâmes la jupe infantile aux dessous absent, contre les culottes courtes si longtemps rêvées, si ardemment désirées, si passionnément convoitées. De belles culottes, qui rendaient notre silhouette semblable à celle d'un page de Louis XV. A grand coups de ciseaux, le générateur d'échelles, (elles-mêmes génératrices de cris d'orfraie de notre mère scandalisée), le rouquin, aux cheveux et grosses moustaches cuivrées, le voisin d'en face, mais protestant, avait fait tomber à terre, sans pitié aucune, les jolies boucles châtain clair, qui encadrait notre visage. Désormais, nous n'entendrions plus dire, "quelles sont mignonnes ces petites filles", ce qui froissait profondément notre dignité masculine.

Cette métamorphose accomplie, notre mère se mit en quête, afin de réaliser son désir le plus cher, de faire de nous une paire de musiciens. En ce temps-là, la martyrisassions de l'ivoire par la progéniture, faisait gravir un degré supplémentaire dans la bourgeoise hiérarchie. Or les sœurs, les bonnes sœurs, les saintes sœurs étaient des clientes, de bonnes clientes. Et l'amour de l'art, le cher désir maternel, l'intérêt pharmaceutique paternel ! Tout convergeait irrésistiblement, pour éveiller en nous la musicale vocation. Les sœurs étaient divinement équipée à cet effet, outre la possession d'une sœur pianiste, du moins je le suppose, car je ne l'ai jamais entendue, ni même interpréter une vague Kyrie éloisson. Armée de la baguette de bambou noire à double usage, le premier pour aider l'exécutant à suivre la partition, l'autre pour châtier des doigts qui prenaient des libertés avec le texte. Elles disposaient de deux pianos. L'un presque neuf avait élu domicile dans l'atelier. C'était une vaste salle, situé au premier étage, et qui était réservé à l'art. C'était là que les demoiselles étaient initiées aux subtilités du fusain, et reproduisaient à l'aquarelle, un héron au long bec pataugeant au milieu de nénuphars en fleurs. C'est une œuvre picturale, destinée à un encadrement doré et sous verre !

L'autre noir, était le piano d'étude, en enfonçant ses touches d'ivoires jaunies, usées, jusqu'au bois, on extrayait de grêles sonorités de vieille crécelle. C'était le parent pauvre, dont on a honte, que l'on cache, relégué dans une pièce minuscule, prise sur le fond du couloir, mais contigüe à l'atelier.

Comme il se doit, notre mère avait été informée de tous ses détails et comme il se redoit, elle n'avait pas sollicité notre avis avant de prendre sa décision,  sachant fort bien que nous serions frustrés, chaque jour classable de notre heure de loisir, entre onze heures et midi. Alors docilement, Charles et moi, nous nous rendions ponctuellement au rendez-vous artistique, pour exercer 25 minutes de pratique. Nous assimilions aussi une leçon du solfège illustré de Claude Augé. Nous étions laissé seuls, aux fins d'études, face à face avec la crécelle à clavier. Je ressentais pour ce vieux serviteur, un faible de la prédilection, car, assis sur le tabouret à tête plate, les jambes pendantes, mon béret de marin posé en arrière, déformé sur la nuque. Je me transformais en sphinx, je me mirais, je m'admirais dans le vernis noir du couvercle, tout en ânonnant Hannon, en massacrant Diabelli, et défigurant Clémenti !

Or Charles avait pris la fâcheuse habitude de prolonger, au-delà de toute mesure, les silences qui émaillaient les morceaux ! Pauvre de lui, sœur pianiste faisait irruption en trombe et le rappelait à l'ordre, sans aménité. Hélas ! Il arriva un jour que sœur novice Thérèse … Mais ceci est une autre histoire !

Mon père avait un harmonium. Il avait estimé que la possession de ce frère inférieur de l'orgue, lui serait d'une utilité extrême, lorsque pasteur, il accompagnerait les chants fervents et louangeurs, que les futures ouailles et catéchumènes élèveraient, vers le Seigneur. Quoique, il n'eut rien d'un musicien né, je le soupçonne même d'avoir mis un point d'arrêt, à son initiation musicale. Dès qu'elle lui permit de distinguer une touche d'ivoire d'une touche d'ébène, je ne l'ai jamais vu manipuler un seul registre de l'instrument en actionnant les pédales, ni à plus forte raison, interpréter cette célèbre "Gavette des moutons" de Martin, dont il était pourtant si friand.

Attendu qu'il ne nous destinait, ni Charles ni moi, au ministère pastoral, la possession d'un harmonium perdit tout son prestige. Alors il s'en débarrassa, dans le courant de l'année 1898, et l'harmonium s'en fut chez les Saints à Montauban.

Je désirerais un piano neuf et droit dit-il à un boutiquier. Ce superbe "Gaveau" en palissandre, vient justement de m'arriver de Paris, répond le marchand !

- A quel prix ? Demande mon père !

- Mille francs monsieur ! Je vous paie rubis sur l'ongle dit-il !

- Dans ce cas, je vous rabats cent Francs, lui répond le commerçant.

- Aussitôt, mon père aligna sur le comptoir 45 "jaunets" où les Louis côtoyaient les Napoléon.

Malchance ! Ce diable de piano s'entêta à ne pas prendre le tournant de l'escalier pour se rendre au premier, malgré les efforts opiniâtres, conjugués de l'oncle Emile et de Teulières.

- Eh bien oui ! Nous verrons qui aura le dernier mot, dit Teulières !

L'astucieux Teulières, qui cumulait l'état d'heureux, époux de l'épicière, notre voisine, avec celui de charpentier, alla quérir d'abord du renfort, puis deux longs et solides madriers, qu'il installa un plan incliné, au pied fermement assuré dans le jardin et à l'extrémité maintenu sur le rebord de la fenêtre du 1er, de forts câbles furent attachés, à l'une et l'autre poignée du récalcitrant piano, les premiers pour l'équipe hissante derrière la fenêtre, les seconds pour l'équipe guidante du bas. Le piano monta lentement pour s'emparer de son premier gîte. L'œil admiratif, Charles et moi, assistions à cette ascension inoubliable, car on a pas souvent l'occasion de contempler un piano entre ciel et terre. L'œil inquiet, les membres tremblants comme les feuilles de ses palmiers par vent d'autan, mon père assistait, lui aussi, à cette mémorable opération.

Ajouterais-je que, lors du départ de mes parents en 1920, ce fut un jeu d'enfant, pour des professionnels ceux-là, de glisser le piano dans l'escalier. Comme une lettre à la poste, "Bal maï un qué sap, qué cen qué cerquent" ! Disait mon père, en citant un proverbe patois. Cher piano, vieil amis !

Si le rougeaud Mercadier, aux cheveux de lys, avait un réel talent pour le sifflet nickelé, c'était un instrument univoque et de plein air, aux retentissements audibles à longue portée. Sa femme, par compensation, cultivait la musique de chambre. Elle possédait un piano, donc de ce fait, elle était présumé pianiste. Ce couple aux instruments disparates, était logé de droit à la mairie, grâce au mari, qui était directeur d'école et de plus secrétaire de la commune à ses moments perdus.

Or, à force de nous entendre pianoter à la maison, maman fut prise d'une subite fringale musicale. Bien que frisant la quarantaine, elle jugea le moment venu pour réaliser le vieux rêve qui lui tenait à cœur, depuis sa plus tendre jeunesse. Elle alla donc rendre visite à Madame Mercadier et la sollicita de se muer en professeur de piano, pour son usage personnel, afin de rattraper le temps perdu. Maman mit les bouchées doubles, elle avala sans sourciller, en un clin d'œil le "Claude Ange", sans se soucier le moins du monde, si quelque quadruple croche s'agripperait à son gosier, ni de se préoccuper d'indigestions possible de clés de fa ou de sol.

Ainsi instruite, passant outre à leur brièveté, elle lança ses doigts à la conquête du clavier. Peu après, elle put se délecter par une interprétation personnelle des sonatines de Clémenti ou de Diabelli, Classique par excellence, comme l'on sait.

Soudain la rumeur publique riant sous cape, se mit à chuchoter, sœur Thérèse ! Hein, vous savez … ! Fulgurant coup de tonnerre ! Heureusement, maman avait sous la main, à hauteur du clavier, si je puis dire, une solution de rechange. Son professeur à elle serait le nôtre. Sans désemparer, nous fûmes présentés, agréés, annexés en temps qu'élèves pianistes. Dès notre arrivé chez notre nouveau maitre ès arts, nous ne manquâmes pas, d'un accord tacite, de tutoyer "Joséphine", insignifiante adolescente, maigrelette au teint blafard, fruit citronneuse des époux Mercadier. Ce faisant, nous la mettions ainsi en toute innocence, sur le même pied que Cécile et Berthe, (la première fille du cornet à piston). Barrou, l'autre petite fille de Courcière, elle était notre partenaire de nos jeux de marelle, tracés à la craie sur le trottoir. La mère, outrée réagit fortissimo, dès lors, nous nous appliquâmes à vouvoyer et "demoiselliser" ce rejeton en jupon.

Pour ma part, j'avais disait-on, des dispositions pour la musique et ne donnait aucun fil à retordre. Il en était bien autrement de Charles, user ses yeux à la lecture simultanée et verticale de deux portées jumelées, de se courber les doigts en enfonçant des touches, il en avait horreur ! Il s'embourbait chaque jour un peu plus dans son ignorance. Arriva un jour où, exaspérée, la mère de Joséphine lui interdit la profanation de son piano. Fort heureusement, maman avait dans la main, son professeur ce sera moi dit-elle ! Ce disant, elle alla quérir et cueillir dans le jardin tout proche, du fabricant de canotiers "Miquel", un bout de bambou noir, symbole de ses nouvelles fonctions !

Il fallait à tout prix sauver d'un néfaste naufrage, les minces acquisitions pianiste que mon frère avait accumulée, contre son grès, pendant cinq ans. Le père avait sacrifié ses deniers, à la mère de payer de sa personne ! Alors, chaque soir, après le diner, dès que la pendule annonçait la demie de huit, précédée de l'infortunée, elle le poussait à gravir les escaliers et à se rendre au premier, dans la chambre ou l'attendait le gaveau, sur ses isoloirs de vitres ambres. Là, elle allumait les deux mignonnes lampes à pétrole, roses et vêtues de leurs abat-jours assortis, coincées dans les chandeliers mobiles de cuivre doré. Elle ordonnait à l'élève de s'asseoir sur le tabouret à tête de velours vert (couleur pharmaceutique), elle ouvrait le couvercle et enlevait le dessus du clavier, elle prenait place à sa droite sur une chaise rembourrée, recouverte de velours vert (encore pharmaceutique), elle saisissait le bambou noir et en avant la musique !

Pendant qu'au rez-de-chaussée, à la salle à manger, tous deux, mon père et moi, passions de douces et complices veillées. Lui attendant le client et moi découvrant par la lecture, l'histoire grecque, puis roumaine, de Victor Duruy, (éditions 1860, dépourvues de gravures). Je découvrais qu'il n'avait pas existé que des gaulois, dans les temps anciens. A cette béatitude, mon père en ajoutait une autre, liquide celle-là, car les béatitudes aime le pluriel. En ce temps-là, le pharmacien tenait toujours quelque peu de l'alchimiste, en usant de recettes magiques, ignorées du commun. Dans ses grimoires, son écriture était illisible. Mon père en avait une, consistant dans la macération, à doses connues de lui seul, d'écorces, de quinquina, dans la Malaga, accompagnées de feuilles mystérieuses et toniques plantes médicinales. Une fois passé sur le filtre goute à goute, le breuvage noir obtenu, avait une senteur propre à enchanter le palais du plus  délicat. A Septfonds, ce chef d'œuvre, pourtant hors du commerce, avait acquis une excellente réputation. Chaque soir, aux sons lointains et étouffés du piano, mon père ne manquait pas, de nous offrir dans un petit verre à pied, quelques gorgées de son  quinquina. Une fois la dégustation terminée, toute trace était effacée.

 

Chapitre 3

 

Les jeux, étaient les seuls moments où nous nous enivrions de liberté. Nous possédions Charles et moi, nos sources communes de joujoux. D’où qu'ils proviennent, nous considérions nos bienfaiteurs, comme des mécènes, sans en connaître le mot. La première intermittente, puisque ne débitant qu'une fois l'an, était personnifier par M. Noël, au nom collant à la fonction et à la barbe appropriée. Grâce à lui, les quatre petits souliers en attente devant la cheminée, recevais le don du ciel septentrional (Orléans).

Cela commença par une paire de volumineux bébés emmaillotés, en carton-pâte polychrome, aptes à se tenir debout, lorsque nos bras de 27 mois, les tenaient imparfaitement enlacé. Nous avions l'horizon bouché pendant le transport.

A six ans, un livre d'images, "la lanterne magique" en forme de palette de rapin, se chargea de nous édifier, en nous relatant en gros caractères, les aventures d'un garçon désobéissant. C'était une chose pourtant d'une impossibilité majeure pour nous. Nous étions assujettis à un régime de despotisme éclairé, constant et efficace, dont maman était le monarque.

Elle disait, ce vaurien refuse de se débarbouiller ! Il conserve des cheveux longs et empeigné ! Il cultive des ongles sales et en vrille, à l'instar des mandarins ! Il rend loqueteux ses vêtements ! Et pour couronner le tout, il s'acharne avec un malin plaisir à mettre ses jolis joujoux en pièces, sous l'œil d'un petit lion en caoutchouc paisiblement assis sur son derrière. Mais le petit lion refusa net d'être la dernière victime, comme la grenouille, (mais elle, elle n'était pas en caoutchouc), qui gonfla, gonfla et quand il estima avoir atteint la taille d'un vrai lion, il croqua le brise-fer, en commençant par la tête. Le justicier dût se régaler, car plus haut dans mon histoire, le désobéissant avait été transformé en négriller, pour un nuage de chocolat !

Petit livre avec clowns à transformation, jeux de patience en cubes ou en puzzles, petits xylophones et accordéons, jeux de construction, fantassins en fer blanc imprimé en couleurs etc. … etc. …, décidément le père Noël avait une imagination inépuisable. Le mythe s'écroula ! Alors que nous luttions désespérément contre le sommeil, nous aperçûmes à la faible lueur de la lampe "pigeon" en veilleuse, notre propre père, tenir sans vergogne, et en civil qui plus est, le rôle du père Noël  et placer devant la cheminé, deux panoplies sur carton de lieutenant d'infanterie. Le mythique évanoui, celui en chair et en os, nous demeurait fidèle et distributif jusque au jour où, ayant dépassé les quinze ans et treize semaines, maman jugea révolue pour nous l'ère des joujoux. Raison elle a eu.

Mais notre père, toujours à l'affût pour gâter ses jumeaux, nous dédommagea au centuple, faisant passer nos rêves dans la réalité, il nous offrit à l'un et à l'autre une bicyclette, mais à un an d'intervalle seulement. Bicause les sous (200+150 f or).

Une autre source de joujoux prenait naissance chez les Montalbanais, les Albigeois, les Agenais, les trois droguistes, qui connaissaient notre existence, par les visites trimestrielles de leurs envoyés preneurs de commandes. Dans la caisse ou le mannequin de décembre, ils ne manquaient pas d'offrir avec les odorants produits pharmaceutiques, qui une balle, qui un ballon aux fuseaux multicolores, ainsi qu'un cornet de dragées ou de pralines. Attendu  que le déballage se faisait à notre su et non à notre insu, par suite de notre participation obligatoire, ces babioles ne pouvaient partager les honneurs de la cheminée, en conséquence, nous en obtenions la jouissance immédiate.

Quant aux  sucreries ! A vraie dire, le bonbon n'était pas pour nous une chose étrangère. Tous les jours, à chaque traverse de l'officine, il nous suffisait de passer en revue les flacons posés hors de portée sur l'étagère et regorgeant de pastilles de Calabre de menthe, de guimauve, de tolu, de boule de gomme, et de que sais-je encore ! Il nous arrivait bien d'en quémander une, de temps en temps, mais c'étaient là des remèdes à vendre et non à consommer.

Par ailleurs, l'expérience aidant, nous savions qu'en tant que consommateurs, nous avions droit à une cure annuelle et printanière de sirop de Raifort iodé en guise d'apéritif dépuratif, ainsi qu'à l'absorption d'une espèce de lait purgatif à 8 sous le paquet, lorsque d'inquiétantes blancheurs dissimulaient la rougeur native de nos langues. Ledit lait était administré à jeun un jeudi, c'était un jour non classable. Il était accompagné d'une diète sévère, coupée de grand verres d'eau de vals tiédie, en  directe de la réserve sise sous l'escalier.

Quant aux dragées et pralines, elles prenaient place automatiquement dans la catégorie de ce qui transite dans l'estomac, et suivant un principe immuable, elles relevaient directement de la compétence maternelle. En foi de quoi nous n'en connaissions que la jouissance différée et dosée ! En effet, après chaque repas, maman nous remettait ponctuellement à chacun une dragée et une praline, jusqu'à épuisement complet du stock.

Pour ma part, je les laissais fondre aussitôt dans mon palais avec délices, puis croquais les amandes et les noisettes à belles dents. Charles de son côté, parcimonieux, économe, prévoyant, en mettaient chaque fois en réserve. Il les capitalisait précieusement, il les comptait, il les recomptait, il les tripotait sans cesse, tremblant peut être que l'une d'elle ne s'envole. Il retardait le plaisir au maximum, peu soucieux que l'ultime soit enrobée de sa crasse.

Pour la Noël, il n'était pas possible de bourrer nos quatre petits souliers, déjà si encombrés ! Au réveil, la trouvaille d'un objet surnuméraire, nous aurait fait paraitre insolite, la générosité de l'usager des cheminées. En conséquence, il ne restait plus aux Troquemé, que la ressource de se rabattre sur l'anniversaire, que Charles et moi partagions en bons jumeaux, en soulignant ce jour de quelques petits présents. Ainsi agissaient-ils en bons protestants. Car un bon protestant ne saurait faire coïncider, sa fête intime avec celle du Saint dont il a emprunté le nom. Il rejette avec vigueur, ce grade céleste venu de la terre. Bien qu'il consente à pratiquer la communion des Saints, à condition qu'il n'en manque pas un. Il vient à l'appel et que peut être dans son for intérieur, il ajoute son nom à la liste.

Mis à part un coffret d menu joujoux variés, les Troquemé se cantonnèrent dans les cadeaux utiles ! Je flaire là-dessous une suggestion maternelle. La poire cependant, dut être coupée en deux, car ces cadeaux avaient un caractère de semi-utilité, couteau à manche d'ivoire, boutons de manchettes en vieil argent, etc. ! J'ai souvenance de Mémoires illustrées, d'un éléphant blanc qui était un redoutable concurrent du Robinson de douze ans, cent fois relues et qui me firent rêver, aux prestigieuses richesses et inépuisables trésors des Maharajas ! De son côté, maman offrait de l'utile (aussi) et du buvable, sous les espèces d'une bouteille de noir quinquina, étiquetée aux armes de la maison. Mon père, qui tirait fierté de son tournemain, avait revêtu sur le bouchon de la bouteille, une robe plissée de papier rouge, qui était maintenue par une ficelle rouge, nouée autour du goulot. En somme c'était un troc mais (jeux de mots), un troc consolidateur d'amitié.                                                                                                           

Toute la population enfantine allait chez "Le Chirme", homme grisonnant de taille moyenne, comme pour le "Patass", son patronyme qui avait sombré sous le poids du sobriquet. Il exploitait près de l'épicerie "Bounaroure", une vaste boutique où il stockait de nombreux ustensiles, hétéroclites certes, mais indispensables à la pratique de la vie quotidienne. Des casseroles en fer battu, faisaient leur ménage avec des arrosoirs en zinc, tandis que les oules (sorte de marmite), toupins (casseroles) et crubets (cruches) côtoyaient amicalement les bèches et les râteaux. On y trouvait de tout, c'était en quelque sorte un comprimé, un digest de grand magasin, Un bon marché en miniature. Il y avait même un rayon de jouets, un rayoncule devrais-je dire. Et ce malin, ce tentateur avait bien soin d'en bourrer ses vitrines, afin d'exciter au maximum la convoitise de ses éventuels clients, en culottes courtes ou clientes en cheveux longs et en jupette.

Le Chirme pratiquait ses prix, en fonction de cette clientèle, qui connaissait le franc par oui dire, mais n'usait que du sou en guise d'unité monétaire. Lorsqu'il était dérangé, il s'avançait vers l'acheteur en herbe, souriant, bienveillant, paternel. N'était-il pas lui-même père d'une fillette qui avait eu l'idée saugrenue de naitre avec six doigts à chaque peton (pied). Ce fut une belle occasion, pour "Beaudounet" le chirurgien esthétique de prouver sa dextérité, par l'ablation du petit orteil excédentaire. Le Chirme donc se montrait paternel, bien qu'il sût d'avance, combien serait impalpable le bénéfice qu'il tirerait de la transaction.

Comme il se doit, Charles et moi, étions insérés dans la clientèle. A chacune de nos demandes, notre père ouvrait son tiroir-caisse, pour satisfaire à une de nos envies et fantaisies, il n'en faisait pas une récompense. Le catalogue de la firme Chirme comprenait : 7 boules de diverses couleurs à 1 sou. 1 poupée de 2 à 3 cm, avec bras et jambes articulées par une couture, le corps de toile était rempli de sciure de bois, la tête, les mains et les pieds étaient en porcelaine massive, elle était nue et valait 3 sous. Il y avait une toupie "Perlinquèto", en bois tourné et avec une pointe métallique ronde vissée et polie, le petit modèle valait 2 sous et le grand modèle 3 sous. Il y avait aussi un fusil de 6 à 7 cm, avec la crosse en plomb moulé, le canon était en fer blanc et contenait un ressort, il se chargeait par le canon, pour lancer ses projectiles de 7 ou 8 cm, (grain de blé, orge, riz etc.). Ce fusil valait 3 sous. Il y avait aussi des pistolets à amorces, la boite d'amorces valait 1 sou. Il y avait aussi des pétards ou explosifs comme des pois fulminants et des fusées (grosses comme des crayons). Il y avait aussi des roseaux pour la pêche, ils valaient 3 sous. Il y avait aussi, pour la pêche, des lignes ainsi que des hameçons etc. … ! Dès l'âge de 10  ans, nous étions, Charles et moi, des pêcheurs endurcis. Nous ramenions à chaque fois dans la musette, en toile cousue main par maman, trois ou quatre malheureux vairons.

Dans le fond, avions-nous tant que cela besoin de joujoux ? Notre imagination pleine d'initiative ne suppléait-elle pas et au-delà ! Car nous n'inventions rien, d'ailleurs, ni Charles ni moi, n'avions jamais rien inventé, pas même la poudre ! Il est vrai que nous disposions d'une matière première abondante, gratuite (pour le père s'entend), et constamment renouvelée.

Pendant l'hiver dans la salle à manger, nous jouions à revivre le siècle des châteaux forts. Les boites de cartons, vidées de leur vichy, nous fournissaient de quoi fabriquer des façades crénelées et des guerriers découpés aux ciseaux d'artistes, Charles traçait les pierres des murailles et revêtait d'armures à l'aquarelle, les hommes de "l'Ost". La grande table ovale se transformait en champ de bataille, chacun à un bout, derrière les remparts dressés ou défendus devant par la troupe. On anéantissait les défenseurs, par le tir aux céréales de son fusil " le Chirme", sans souci de l'anachronisme, (comme fallait ne rien perdre, le soir maman reprenait possession de ses grains, qui le lendemain rejoignaient le jabot des poules).

Quelques menus carrés de papier se transformaient sous nos doigts en cocottes. Un tout petit bout de ficelle rouge prélevé sur la grosse pelote enfermée dans son étui cylindrique, posée en permanence sur le comptoir, reliait leurs têtes, en guise de guides à une boite et voilà un splendide attelage.

Pendant la bonne saison et en plein air ! Combien de nos vaisseaux de papier ont été en perdition dans les tourbillons du fossé-ruisseau en bordure de la route nationale, où dans lequel coulait d'octobre à mai une eau propre, limpide, chantante. Nous exploitions aussi les cartons réclames, les illustrés vastes épais et robustes, ainsi que le catalogue "Bébé Cadum", dodu et joufflu. Nous exploitions aussi la publicité de "Pétrole Han" ! Avec la belle fille brune, étalant avec une égale fierté son sein parfait modelé et opulent, avec sa longue chevelure ondulé et brillante. Nous exploitions  aussi, l'essaim de marmots à l'assaut d'une coupe démesurée, réplique de la mer d'Airain. Ils avaient l'œil avide, impatients de se gaver de tout leur saoul de phosphatine "Tallière", (une belle saleté ! pater dixit !)

Quels magnifiques bouliers sortaient de nos mains ! Le dernier numéro, (à 1 sous), de la dépêche façonné en chapeau de gendarme, avec le repli d'une aile devenait un casque en cuivre, après avoir été jauni par l'ardent soleil d'aout. Un long liteau cloué sur un autre plus petit en croix et voilà une épée d'une solidité à toute épreuve. Ainsi équipés, nous nous affrontions, tels des preux, d'un cœur intrépide, avec des boucliers qui retentissaient sur nos violents coup d'épées.

Nous avions assisté, sur la place publique, en plein air, à la représentation d'un guignol de passage, avec l'éclairage de lampes  acétylènes ! Aussi le premier jour de liberté venu, à cheval sur la scie, je débitais trois ou quatre fragments dans des manches à balais, qui ne servaient plus. Armé d'un couteau de cuisine, je m'échinais à extraire de ce ligneux, sec et coriace, un nez, une double arcade sourcilière et une paire de lèvres. Mes sculptures achevées,  Charles, l'artiste, s'en emparait et avec ses pinceaux en mains, leur donnait une figure plus humaine. Ensuite des serpillères et couvertures de mannequins, servaient à l'édification contre le mur, d'un cagibi-théâtre et rideau coulissant compris. Il ne nous restait plus qu'à être alternativement, public et manipulateur !

Nous avions également reproduit dans un guignol analogue, une mer en tempête au-dessus de laquelle surgissaient, toutes sortes de poissons en carton, tous de même taille avec des anchois, puis des baleines, et aussi des harengs, ainsi que des requins. Le découpage, parties industrielle, était mon fait, le coloriage et les parties artistiques étaient la partie de Charles. Il avait peint la mer en outremer, il avait fignolé de blanc la crête des vagues. Il avait pêché les poissons, pardon ! Leur modèle avait été trouvé dans l'Edition du petit Larousse Illustré qui avait couté 5 sous à Maman.

Un jour, nous décidâmes de fabriquer des échasses. Nous prîmes deux manches à balais ne servant plus, crasseux à souhait. Assortis chacun d'un triangle de bois cloué en guise d'étrier. Cela suffisait à notre bonheur.

Quand nos jambes nous démangeaient ! L'un au-devant était un indomptable pur-sang, piaffant, reniflant, hennissant ! Cette métamorphose, sans le secours des Dieux, s'opérait grâce à une grosse ficelle, récupérée sur un sac de 10 kg de sel de magnésie. Elle était attachée par un nœud coulant à l'un et à l'autre des bras, de celui qui faisait le cheval. L'autre s'emparait de ses guides improvisées et fouette cocher ! Car le cocher était tout aussi capable, de fabriquer des fouets qui claquent sec, et il poussait des hu ! Hu ! En poussant des jurons pour contraindre le cheval, ivre de vitesse et lancé au triple galop, à prendre la droite ou à tourner à gauche !

Quand nous voulions rester tranquilles, il nous suffisait de dessiner la figure adéquate d’une marelle, sur le carrelage rouge de la terrasse. Ou pourquoi ne pas descendre à califourchon sur la balustrade. Il y avait aussi comme jeu, 15 cailloux qui étaient promus à la dignité d’inoffensifs moutons désireux de rentrer au bercail, sous la menace d’un méchant loup affamé, prêt à croquer les imprudents. Un caillou plus volumineux se chargeait de cette besogne. Pour gagner, il s’agissait de faire rentrer au bercail neuf moutons, qui occuperont neuf places. Les moutons n’auront le droit de se déplacer qu’en avant, ou latéralement d’une intercession à l’autre. Le loup peut se déplacer en tous sens et s’approprier en sautant par-dessus, de tous les moutons derrière lequel se trouve une case vide. Il progresse lui aussi que d’une seule case chaque fois. Le jeu des moutons ressemble à celui des dames, sauf et cela va sans dire que les moutons ne peuvent pas manger le loup.

Ces occupations, seules, dignes de relations, ne nous  absorbaient pas au point de délaisser nos jeux favoris du moment. A la toupie, par exemple, Charles avait acquis une virtuosité remarquable, pour projeter la sienne du haut de son bras et dégager d’un coup sec la ficelle motrice. A terre la toupie ronflait allègrement tout en se balançant, puis, fin du fin, il la ramassait avec dextérité, suivant la coutume, en la faisant glisser dans le creux de sa main, pour avoir le plaisir de contempler de près ses derniers tours. Je n’avais pas une si bonne dextérité.

Notre père nous avait rapporté de Toulouse un cerceau pour chacun. La route nationale devant la maison, nous servait de champ de courses. La suprême astuce consistait à traverser le cerceau pendant qu’il roulait, évidement sans l’accrocher et le rattraper assez tôt pour lui donner une nouvelle impulsion, avant qu’il ne tombe. A vraie dire, nous connaissions déjà le cerceau. Mais comment accomplir ses exploits, alors qu’on en est réduit à pousser avec un manche, un cercle déclenchant une sonnerie à chaque quart de tour ! Peuh, juste bon pour les mioches en robes !

Aux alentours de l’an 1900, je dis à Charles :

-          Charles, je vais construire une automobile

-          Tu vas construire une automobile Georges !

-          Oui

-           !!

-          Et tu verras lorsque nous irons à Caussade

-           !!!

Ce n’était pas impossible, puisque je possédais le nécessaire, j’avais une caisse à Claire-voie, antépénultième résidence, avant la vente de 50 bouteilles d’eau minérale, (comme toujours, les trois planches du couvercle étaient inutilisables) ! Car notre père se réservait, le monopole et le privilège, de l’ouverture de toutes les caisses. Il effectuait cette opération, dans l’obscure corridor au bas de l’escalier et pour des motifs lumineux, il ouvrait toute grande la lourde porte de chêne massif donnant sur le trottoir. En tant que requis pour le transport des produits déballés, nous en étions Charles et moi les témoins. Nous assistions, Charles et moi, alors impuissant, sans pouvoir élever la plus timide protestation, au massacre de nos planches. Je voyais mon père les mettre à mal une à une, avec un ciseau à bois, insinué et impitoyable, sur lequel, marteau en main, il frappait comme un sourd. Une extrémité enfin dégagée, je le voyais l’empoigner, la manœuvrer mainte fois de bas en haut et vice versa, jusqu'à l’arrachage final, tout en poussant des han ! Han ! A fendre l’âme et j’entendais mes pauvres planche, grincer, gémir, crier, (j’allais dire de douleur), sous les blessures inguérissables des pointes tordues ! J’avais donc récupéré une de ses caisses au couvercle martyrisé et en outre et des outils en nombre limité certes, mais suffisant. J’avais un marteau arrache-clou, des tenailles, deux ciseaux à bois, un marteau de vitrier (je ne sais plus où j’en avais eu possession). Et j'avais étendus au fond d’une boite en bois, des pointes rouillées et tordues, leurs bosses étaient le sous-produit du travail paternel. Redresser une de ses pointes, constituait pour moi une entreprise de longue haleine. J’avais aussi une scie à grosses dents, employé par le mari de Mélie pour débiter des rondins de chêne. En somme, l’arsenal familial au complet.

Sans désemparer, je me suis mis à l’œuvre. Je démontai ma caisse avec d’infinies précautions, puis je construisis une plateforme. De temps en temps, entre la minuscule tête de pointe, le colossal marteau et mes doigts, le colossal marteau choisissait mes doigts. Enfin, je ne manquais pas, question de sécurité, de retourner avec soin, le dépassement des pointes, de telle sorte que leur parties acérées pénètre profondément dans le bois.

Regarde Charles, j’ai déjà fait le principal ! Je vais fabriquer maintenant les quatre roues puis, je façonnerai un moulin, qui servira à faire tourner les roues, par l’intermédiaire d’une ficelle. (J’avais déjà vu un tel système, entre la locomobile et la machine à battre).

Tu verras lorsque nous irons à Caussade ! Pendant que je conduirais (à moi les honneurs !) toi, tu feras tomber sur les ailes du moulin et du plus haut possible, des cailloux que nous prendrons sur les tas en bordure de la route. Hélas ! Malgré de multiple tentatives, je n’ai jamais pu mener à bien la construction des roues, ni celle du fameux moulin. Alors l’unique automobile sans chevaux de la région, celle du châtelain de Caylus, n’eut pas à souffrir de la concurrence.

Au cours des récréations, sous les vertes fondaisons des platanes, ainsi que sous les froncements des sourcils, du porteur de sifflet "Marcadier", nous jouions aux barres, à saute-mouton. La passion du gain, s'abattit inopinément dès que la mode des boules fit fureur. En effet, le joueur qui avait sa boule bousculée par celle de son concurrent, était sur le champ dépouillé, sans autre forme de procès, au perdant de la reconquérir ! Car à titre de revanche, le gagnant la remettait en jeu, s'il l'a manquait, à son tour d'offrir comme cible, celle dont il venait de gagner et ainsi de suite. Quant à  moi, j'avais pour ce genre de tir, une maladresse indicible, en un clin d'œil, mes 7 boules transitaient dans la poche des vainqueurs. Charles lui aussi subissait la déconfiture mais au ralenti. Sa maitrise à tenir les pinceaux et son coup d'œil de dessinateur, le favorisait certainement dans le lancer de la boule, préalablement encastrée entre le pouce et l'index, le pouce faisant office de catapulte,.

Pour redorer notre blason, la discrétion nous obligeait à ne pas en parler à notre père. Il était généreux certes, mais généreux ne signifie pas prodigue ! Alors, pourquoi, ne pas remettre dans le droit chemin toutes ses billes perdues, en l'occurrence leur faire retrouver celui de nos poches ! Et pourquoi par exemple, ne formerions nous pas tous deux, Charles et moi, en association, un chantier de constructions navales ? Mais pour cette fois, la pénurie de matière première risquait de se faire sentir. Un pharmacien n'emploie que du papier extrafin ! Décemment nous ne pouvions pas piller le tiroir où notre père rangeait ses magnifiques papiers, tout de vert ou tout de rouge vernis, leur destination était plus noble. Il serait de jolies robes plissées, rognées avec soin, qui habillerait avec élégance les bouchons, enfoncés dans le goulot des fioles des poutingues. Nous nous rabattîmes sur nos vieux cahiers gribouillés, illustrés de taches noires et remplie de corrections rouges. Pendants la veillée, tous deux penchés sur la table, nous fabriquions avec ardeurs, passion et fébrilité, une multitude de petits bateaux, aux formes variés, pour appâter le client.

Prix de vente :

-          Une boule pour 1 navire issu d'un chapeau de gendarme.

-           2 boules pour un bateau à sièges. C'est un chef d'œuvre d'ingéniosité, dont maman nous avait depuis longtemps livré le secret.

Tant que les eaux roulèrent avec opulence dans le petit ruisseau face à notre école, les affaires prospérèrent. Dictées, exercices, problèmes, embrouillamini sur les fractions de naguère s'en furent, dansant, roulant, tanguant emportés par le courant. Hélas ! Un jour, la source du ruisseau tarit et par contre coup, celle de nos boules ! Nous décidâmes alors de monter un jeu semblable déjà vu à la fête votive, "la Boto". 2 quilles espacées d'une largeur moindre, que le diamètre de la boule à leur envoyer. De mes mains naquirent deux petits cônes jumeaux en bois, fignolés au couteau de cuisine selon la tradition, Charles l'artiste les teinta. Un "boulard" attendait chez le Chirme, nous l'achetâmes, notre père nous ayant fait don de nos frais de premier établissement à 3 sous. Le jeu se passait dans la cour de l'école. A nos pieds, dressés sur leur derrière approximativement circonférentiel, les cônes jumeaux convenablement espacés, Charles faisait fonction de caissier. Qui veut tenter sa chance criai-je, à la cantonade ! Une boule la partie, contre cinq pour celui qui abat les deux quilles d'un seul coup. Nouveau plongeon dans l'abondance de bille ou Boulard.

 

Chapitre 4

 

En ce temps-là, les poulets (fruits de l'œuf), menaient dans les fermes une vie de rêve, ils n'avaient pas perdu la liberté héritée de leurs ancêtres, ils allaient, venaient, grattaient, escaladaient les pyramides de fumier. Ils s'égaillaient jusque dans les champs avoisinants, animant le paysage de leurs chercheuse présence, bref sans rien quémander. Ils gagnaient honnêtement leur vie, à la sueur de leurs plumes noires, car ils portaient le costumes de cérémonie, la queue de pie, je ne saurais dire la queue de poule, ce qui leur conférait de la dignité pour lever la patte. Quand on a l'honneur de sentir couler dans ses veines, le sang pur de la race pure de Caussade (Caussade jouissait auprès des Septfontois de prestige), on n'est pas un poulet quelconque. Cette race de qualité (dans les deux sens), certains poulets devenus poules, la perpétuait en tant que "glousses", et ne laissant à personne le soin de couver leurs œufs, ainsi que de procéder à l'éducation de leurs poussins. Heureux petits qui connaissaient leur mère à défaut du père ! Cependant leurs maîtres, n'entendaient pas nourrir ces poulets pour leurs beaux yeux. Par intervalles, ils s'emparaient de quelques-uns, les attachaient par les pattes deux à deux, ils les tassaient tête dehors, dans un panier à double couvercle, puis ils passaient l'anse au bras, qui endimanché s'en allaient à pied les offrir, moyennant finances à la gourmandise des citadins.

Lorsque le besoin se faisait sentir de repeupler le poulailler de la famille, maman se rendait au marché à la volaille qui se tenait tous les dimanches sur la place à Septfonds. Nous l'y suivions, friands du spectacle et puis nous apprenions des choses, qui n'étaient pas incluses dans nos études primaires. Nous avions appris la manière de jauger les poulets d'un sûr coup d'œil.  Nous avions appris la façon de distinguer les bons des mauvais poulets et puis l'art subtil du marchandage. Par principe (un de plus), maman portait son choix sur des spécimens à pattes jaunes, ce sont les meilleurs affirmait-elle d'un ton convaincu et convainquant. Une fois déniché, les oiseaux rares étaient soupesés, la tête en bas, puis acquittés 48 ou 50 sous la transaction. Les deux poulets faisaient ensuite le voyage du marché à la maison, dans une position inconfortable, non sans regimber, mais avec des battements d'ailes et aussi des essais de coups de bec sur les revers de la main, avec de coléreux caquètements. Sitôt arrivés leurs pattes jaunes libérées, ils prenaient possessions de leur vaste demeure grillagée sous le hangar. Ils étaient désormais à l'aise à l'abri des intempéries.

Debout Brrrutusss ! Telle était l'apostrophe adressée à son lion, lorsque le célèbre Emule Pezon pénétrait dans la cage-roulotte. Notre père, qui avait souvent assisté à la scène, se plaisait à nous la répéter, avec le roulement terrible de l'r, et le sifflement prolongés du s.

Ce jeudi-là, il y avait pénurie de distractions, Charles ! M'écriais-je sous le coup d'une inspiration subite, je vais faire comme Pezon ! Au préalable, je me confectionnais un fouet superbe, au manche de chêne à fagots. Je l'ai rendu apte à de sèches sonorités par l'effilochement copieux de l'extrémité de la ficelle, qui était arrêtée un peu plus haut par un nœud. Dans la cage non-roulotte, sans se douter le moins du monde de l'existence de dompteurs, abandonnant par intervalle irréguliers, une crotte aux effets de la pesanteur, étaient accroupis en équilibre sur un perchoir transversal, deux poulets noirs qui faisait la sieste côte à côte. Face à eux, accroupis côte à côte, sur un perchoir parallèle, dans les mêmes dispositions d'esprit et de croupions, deux autres poulets noirs, en faisaient innocemment autant. Mon fouet à la main, je me hisse jusqu'à portée de la targette et l'ouvre. J'entre menaçant, tête baissée pour ne pas cueillir des bosses avec le plafond bas du poulailler. Charles repoussa la porte.

Me voilà dans la place ! A vrai dire, ce n'était pas la première fois que j'étais en contact direct avec des animaux de cette espèces, j'en étais en quelques sorte un vétéran. Mais j'agissais alors, sous l'œil et l'ordre de maman, qui me désignait du doigt le poulet rôtissable à saisir. Nul besoin ne fut de proférer un retentissant "Debout Brutus" ! Mes quatre poulets-lions se dressèrent, comme un seul homme, sauve qui peut général ! Illico, je fus noyé dans un tourbillon de battements d'ailes. Remplis d'un inébranlable courage et faisant pétarader mon fouet avec autorité, je les sentais me frôler mon visage et mes mollets. J'avais l'impression d'en dompter 10, 20, 50, ils passaient, repassaient, voltigeaient, ils galopaient rapide et en trombe ! Je les voyais chercher vainement une issu. Ils engageaient leurs têtes, les yeux exorbités, à demi étranglés, à travers les hexagones du grillage. Je les entendais marteler le plancher de leurs pattes jaunes, (comme de juste). Ils emplissaient leur prison, de leurs criailleries, de leurs piailleries et de leurs appels désespérés, tandis que mon fouet claquait sans pitié à leurs oreilles. Ah ! Quelle belle pagaille dans la volaille ! Cependant, mon unique spectateur riait à gorge déployée. Mon numéro achevé, je le rejoignis sur la terre ferme, pas peu fier de mon exploit.

Nous étions las de nous balancer debout ou assis sur le trapèze. Nous en avions assez de sentir nos cuisses emprisonnées dans le fer des anneaux. Nous subissions l'allongement des heures dû au désœuvrement, lorsque le babillement modulé des poulets voisins, nous firent dresser l'oreille. Nous n'étions certes pas leurs ennemis, quelquefois maman nous déléguait pour leur amener la céréale nourricière, à travers le grillage, ou bien leur jeter en pâture les tripes de feu de leur ex compagnon. Parfois même en guise d'extra, notre père les alimentait d'un gros ver de terre tout tortillant, soit de quelques escargots rencontrés par hasard en promenade solitaire dans le jardin. Ainsi avions-nous appris que le poulet n'est pas difficile et qu'il expédie dans son jabot d'un coup sec, tout ce qui lui tombe sous la dent, (si on peut dire). Cette véracité nous parut exploitable.

Précisément dans le cabinet musé jouxtant le poulailler, qui était orné des désuets almanachs des postes et des carton-réclames illustrés, étaient suspendus aussi, attendant patiemment leur ultime utilisation, des petits carrés de la "Dépêche de Toulouse", quotidien à un sou, républicain radical socialiste, (nourriture politique de mon père).

Tous deux assis sur la poussière du hangar, fort des leçons paternelles, nous nous mettons en devoir de rouler nombres pilules de ces extrait de journaux providentiels. Puis debout derrière le grillage, nous les lancions une à une, dans la cage. Les poulets se précipitèrent sur ces graines inconnues. Ils les trouvaient à leur goût, ils se les disputaient même. Le conquérant poursuivi par les autres, gagnait ventre à terre un coin propice à la dégustation de sa conquête. Tout se passait à la satisfaction de tous. Les poulets heureux d'avaler de la cuisine républicaine et radicale socialiste, Charles et moi, heureux de reconstituer notre stock, pendant que les consommateurs se désaltéraient dans la boite de sardine-abreuvoir. Puis la séance reprenait et ainsi de suite et le temps passait ma foi fort agréablement. Inopinément maman survint ! Mélie, Mélie, Mélie ! Venez vite !

Par pure coïncidence, Mélanie la mère d'Emilien, toujours premier et à perpétuité dans ma section en classe, ce qui était désespérant. Mélie était descendue ce jeudi-là de sa ferme. Elle avait été gratis, mon professeur de travaux pratiques. Une fois, elle m'avait enseigné, comment on trouve l'endroit pour trancher une carotide à une volaille.  On lui fait le coup du père François (on l'assomme). Et à un lapin, on le saigne en état de léthargie, on recueille la sanguette, on le dépouille suspendu par une patte arrière et on vide le ventre de son contenu. On pend une pintade et on coupe le cou à un canard.

Mélie donc accourt, pour apercevoir une pauvre bête couchée sur le flanc, en tirant la langue et râlant comme un chrétien candidat à l'extrême onction. Mélie connaissait quelques connaissances empiriques, sur les digestions des oiseaux de basse-cour. N'avait-elle pas maintenue de force entre ses jambes une oie, ouvert le plastron et le jabot d'un coup de ciseau. Elle a débarrassé le jabot de toutes choses suspectes, elle a lavé et rincé à grande eau, puis recousue jabot et plastron avec du fil blanc. Elle a obtenu une guérison éclatante !

Mélie saisit le pauvre malade, le retourna en tous sens, elle l'ausculta sous toutes les coutures. Son état écartait toute opération chirurgicale, sauf la dernière saignée. Les autres poulets s'en tirèrent après une courte maladie. Le soir à l'avant sommeil, nous souffrîmes de la suppression du bisou maternel. Mais par contre, nous n'échappâmes pas à celle des pilons de notre victime de la veille.

 

Chapitre 5

 

Les deux augures "Le médecin Dambiss" allait voir un malade, (du Lafontaine approximatif). Il n'était qu'officier de santé, mais de sa personnalité émanait un fluide guérisseur, qui lui avait assuré une solide réputation et une solide clientèle. Ses cheveux étaient très blancs, ainsi que sa moustache, son allure était posée, son air était doux et compatissant. Bon enfant son désintéressement captait la confiance, d'autant  plus qu'il avait un cabinet ouvert à Caussade. Il conduisait lui-même sa calèche, à l'abris ou non de la capote noire à soufflet. Il venait une ou deux fois par semaine faire bénéficier les Septfontois de ses dons. Maman ne jurais que par lui et sollicitait le secours de sa longue expérience, dès qu'une incommodité corporelle la torturait.

Cette concurrence ne plaisait pas à son supe-confrère du cru, "Beaudonnet",  qui clamait bien haut sa science officialisée par un diplôme de docteur et à juste titre d'ailleurs. Ce diable d'homme à l'activité débordante, était de taille moyenne, avec des moustaches et une barbiche noires. Il savait tout faire, comme Arrias. C'était un médecin universel.

Alors que je fleurissais dans ma onzième année, une de mes molaires devint dans un piteux état. Elle eut l'honneur de quitter brusquement mon maxillaire inférieur, puis d'être brandie triomphalement par le dentiste Beaudonnet, enserrée dans les mâchoires de la pince, après que me fut arraché un cri de douleur ! Les piqures anesthésiantes étaient inconnues à l'époque. Mon père eut une paupière atteinte dans son galbe, par un kyste grossissant, notre Beaudonnet l'en débarrassa d'un coup de bistouri sec, sur et sanguinolent.

Un soir de 1917, ma mère l'appela d'urgence, il vit mon père allongé à même le plancher de la salle à manger, victime d'une crise cardiaque. Il est perdu dit-il, presque dans le tuyau de l'oreille du malade. Ce sont des paroles peu propre à insuffler de l'espoir au râlant et donner du courage à ma mère ! Heureusement les remèdes n'étaient pas loin ! Le moribond se remis sur pied et dura encore un quart de siècle, de quoi en somme pouvoir enterrer son sauveur. Il avait le chic pour extraire avec dextérité du giron maternel les bébés, qui désiraient connaître les joies de la lumière. Ce savoir-faire lui valut de ce chef, une certaine renommée. Cependant, les mauvaises langues prétendaient que sa science esculapienne, ne s'étendait que sur un périmètre assez restreint, parce qu'il était arrivé une fois, que ce docteur avait pris pour hémorragie stomacale, ce qui n'était qu'une vulgaire vomissure d'ivrogne ! Ces mêmes mauvaises langues soutenaient, que pour Beaudonnet, être dévoué et être intéressé, c'était bonnet blanc et blanc bonnet. Ils chuchotaient que son lopin de vignes sur la route de Saint-Cyr, il l'avait extorqué à un pauvre bougre, qui ne disposait d'aucun autre moyen pour s'acquitter. Ils disaient que ce paiement en nature et en pleine nature, l'avait ravalé au rang de simple seigneur de bêtes, comme "Delrieux" le vétérinaire qui recevait une fois par an, selon la coutume, des sacs de blé de ses "abonnés" paysans des alentours.

A vraie dire Beaudonnet, bien qu'il montrât un désintéressement total, vis-à-vis de la famille Carénou, concurrençait de la sorte Bambiss, qui ne faisait aucun effort pour muer les bonnes langues et les mauvaises langues. Au contraire il serinait à tout venant, qu'il comptait donner une dot à sa fille Simone, de cent mille francs et il tint parole, soit l'équivalent de 33333.33 visites à 3 sous, (Ah ! Combien ses 33 33 etc. sont chers aux médecins !) Pour les visites effectuées à pied, dans la ville, ou en calèche à la campagne et même en automobile  "Fort" à partir de 1910, qu'il l'a pilotait lui-même, vêtu de peau de bêtes comme Caïn et ses enfants. Or donc le médecin Bambiss allait voir son malade, en la personne de Courcière, qui donnait en effet asile à un microbe inconnu. Ce microbe s'en repaissait goulument chaque jour, les ressorts de son sommier sur lequel il languissait s'élevaient au fur et à mesure de l'allègement de son poids. Bambiss avait beau griffonner des consultes (ordonnances), sur consultes, inventer des formules inédites et mon père confectionner, poutinges sur poutinges, Courcières se sustentait uniquement d'icelles, le microbe, toujours présent narguait le guérisseur. Ne sachant plus à quel Saint se vouer, Fanny la fidèle épouse du contaminé, jugea bon d'appeler M. le curé, précédé d'un enfant de cœur en tenue, porteur de la croix emblématique et faisant sonner sa sonnette. Le prêtre en vêtements liturgiques,  serrant dans sa main droite sa fiole du Saint Chrême, accourut aussitôt au secours du chrétien en péril. Mais l'âme de Courcières refusa de profiter des célestes horizons ouverts devant elle. Le malade durait, le mal perdurait, le mal ?  Ne serez-ce pas par hasard, le Malin ? Pour en avoir le cœur net, Fanny demanda son avis à la spécialiste des sciences occultes. La sorcière médita longuement au chevet du mal en point et laissa tomber : Quelqu'un, pas très loin d'ici a le mauvais œil et lui a jeté un sort ! Qui ? Mais qui ? A côté, vivait le mari de la fille Teulières, Barraou, représentant, il était trop jeune et était trop occupé à promener son cornet à piston, dans tous les bals, de toutes les botos (fêtes) campagnardes. Ensuite demeurait le paisible pharmacien, Impossible, quoique protestant ! En face demeurait Bonneville, le tailleur de pierres. Il équarrissait bien ses blocs, dans un lieu tout proche de la fissure, d'où le diable pouvait s'évader du cimetière au petit matin, c'est vrai mais avec ses 70 ans passés, des paupières retournées et rougies par le sang, comment le mauvais pouvait-il darder d'un œil presque éteint, ce dératé traversait le quartier de temps en temps, galopant sans perdre haleine, mais son œil n'était jamais pointé dans la bonne direction ! Quand à dix minutes, il y avait le colporteur qui passait quelques fois, il ne vendait que des bésicles et des lorgnons, qui étaient des instruments propres à tamiser le regard.

Ne restait plus qu'un suspect "Godass" ! D'abord, c'était un implanté de fraîche date. Ensuite, alors que tous les Septfontois étaient de race méditerranéenne, donc brun, lui il se distinguait par un pelage rouquin, plaqué sur un fond rougeaud, qui trahissait un métissage nordique. Ses cheveux et sa moustache étaient roux, ainsi que ses sourcils qui en plus étaient embroussaillés. Il avait de vagues occupations de maçonnerie en semaine et certaine comme coiffeur le dimanche. En outre, il avait concédé le deuxième étage de sa maison à Ficelle, son beau-frère, maigre comme un clou, qui était "merdassiè", de son  état. C'était une profession qui fleurait autre chose que la noblesse, mais on ne peut plus utile certes, mais dont l'exercice par tonneaux, entonnoirs et casse de cuivre, empestait l'air à vingt lieues à la ronde. Avec ses yeux bleus, son regard d'acier, son exécrable réputation, sa grosse voix rauque, son salon situé en oblique par rapport au café. Tout désignait Godass, C'était donc bien lui l'auteur du forfait. Il fut le dernier à le savoir. Son sang ne fit qu'un tour. Il alla trouver Fanny dans sa cuisine, qui terrifiée lui dévoila le nom de la sorcière. Aussitôt raconta-t-il, avec gestes à l'appuis, je courus route St Cyr et je finis par découvrir son repaire, perdu bien loin dans les grèses,. J'y pénétrais menaçant ! A ma vue, elle se réfugia dans une espèce d'alcôve obscure. Je l'y poursuivis et je lui demandais des comptes. A la fin à demi-morte de peur, elle leva son accusation. Godass était réhabilité !

Quand cette péripétie fut close, le malade que devint-il ! Au bout de six  mois, le microbe inconnu creva, incognito, soit d'inanition, soit d'indigestion. Courcières repris son fouet ses rennes et ses chevaux. Le curé pensa qu'il s'était dérangé pour rien ! Et bambiss mit une guérison de plus à son actif !

 

Une affaire d'état 

Ne pas la traiter avec le plus grand sérieux, serait incompatible avec sa nature. Aussi n'y manquerais-je pas ! Et je me garderais bien d'agrémenter ma relation de fioritures incongrues, de peur d'ensemencer l'esprit d'un soupçon même léger de scepticisme.

L'affaire comportait trois phases. A la première, toute la famille coopérait avec entrain et conviction. Il s'agissait en effet de porter chaque mois deux paires de draps à un douteux degré de propreté, ni trop sale, ni trop propre. Ce soir étant confié à mes pères et mère d'une part et à Charles et moi d'autre part. Car ses draps de lin à la rugosité calculée, pour activer sainement la circulation sanguine, servaient à la confection de nos lits réciproques. Ce travail de noircissage s'effectuait tout bêtement, pendant le sommeil et sans fatigue. Au contraire, ce qui est exceptionnel pour un tel travail, ma mère avait monopolisé l'exécution de la seconde partie de cette première phase. Pendant l'hiver, après la veillée à 9 h ½, heure vespérale locale du couvre-feu, et du coucher général, elle se mettait à croupetons devant la cheminée de marbre noir, ensuite elle enlevait les deux trognons de rondins, tous rouges de braises à un bout et les plaçaient méticuleusement dans l'étouffoir, sorte de sceau cylindrique de 15 litres pile de capacité, elle le refermait avec son couvercle Privée d'oxygène, la braise après une longue agonie, devenait charbon. Le lendemain matin, les trognons refroidis reprenaient le chemin de l'incinération dans la cheminée, d’où toujours à croupetons, ma mère procédait à la récolte des cendres.

Trois semaines avant la conclusion de ces préliminaires, ma mère ne cessait d'interroger le baromètre, domicilié dans l'officine pharmaceutique et de scruter le ciel et de soupirer : Pourvu qu'il fasse beau mon Dieu ! Mon Dieu, pourvu qu'il fasse beau ! Enfin, l'aurore aux doigts de rose ouvrait toutes grande les portes au Soleil et à la lessive. La cérémonie proprement dite, qu'annonçais-je ! La célébration pouvait commencer.

Pour ce, ma mère disposa l'une après l'autre de deux expertes : D'abord la Fagotte, c'était une vieille femme, dont les premiers vagissements retentirent au temps de Charles X, elle était petite et sèche comme un os. Elle serrait ses cheveux dans le togne traditionnel noir, nouée sur la nuque, qui encadrait son visage, dépourvu d'oreille. Elle était jaunie, ratatinée, rapetissée et plissée par les ans. C'était un chef d'œuvre dans son genre en quelques sortes.

Ensuite venait la Coustarelle, dont le fils Coste, fermier aux environs, émaillait d'abusifs "ma foi certes" ses propos, lorsqu'il s'exprimait en français. Elle aussi portait le togne traditionnel. Mais il importait de souligner, qu'elle était de quinze ans la cadette de la Fagotte. Son togne devait faire plus jeune, c'est pourquoi son choix s'était arrêté sur une teinte d'un bleu tirant vaguement sur le clair, à carreaux, comme un mouchoir de curé. Ma mère les occupait occasionnellement aux gros travaux ménagers. Cela mis à part, elle n'avait qu'un point commun, elle savait faire la lessive !

Nous entrons dans la deuxième phase, capitale celle-là, aussi capitale que l'élévation pendant la messe, celle qui est de plus longue durée. L'experte ! Le mot n'est pas superlatif, car il était indispensable d'être parfaitement instruit dans cet art (de la lessive s'entend), car la responsabilité assumée était écrasante. Douze paires de draps, autant dire une fortune. L'experte donc, dès son arrivée à l'aube, se rendait aussi dare-dare que possible, (l'âge servant de frein à sa paire de jambes), au fond du jardin, à l'orée du hangar, d'un bref coup d'œil, elle inventoriait l'outillage. La grosse cuve cylindrique en zinc, au fond intérieur protégée par des planches, qui épousaient sa forme circulaire. Elle était solidement assise sur un trépied rond en fer forgé. Elle vérifiait que la bonde en bois obturait bien le court tuyau soudé à l'extérieur ! Elle vérifiait que la bassine occupe la bonne place sous le tuyau ! Puis quand la cosse de cuisine fut bien emmanchée, avec le crible (empli de lessif) aux fines mailles et les cendres à côté. Elle vérifiait aussi le sceau à charrier l'eau, qui sera pompée au puits, il était à environ 25 mètres. Puis elle vérifiait si les 24 draps sont bien là. Rien ne manquait, le bois était là lui aussi tout proche sous le hangar !

Elle préparait et allumait le feu sous la cuve, puis sans perdre une seconde, le temps étant limité, l'experte commençait son œuvre. Elle tapissait d'un drap l'intérieur de la cuve, qu'elle remplissait à moitié d'eau. Elle saisissait ensuite le crible à deux mains, elle passait les cendres d'un mouvement alternatif et précautionneusement, puis elle en immergeait la dose prescrite dans la cuve, elle obtenait ainsi un joli liquide, couleur ambre rouge. Elle plongeait  les 23 autres draps, en rabattant les coins du premier et en s'assurant que le liquide les baigna bien. Armée de sa patience professionnelle, elle s'ingéniait à conserver sous la cuve, un feu assez puissant, jusqu'à ce qu'elle entende chanter et bouillonner le liquide. A ce moment, la Fagotte (la Coustarelle plus tard) débondait (se vider rapidement), le liquide brûlant dégageait une odeur écœurante, il se précipitait dans la bassine et illico, il était reversé dans la cuve avec la casse, aspergeant les draps. Combiens répétait-elle l'opération depuis midi environ, jusqu'à la tombée de la nuit ?

Le lendemain potron-minet, ma mère recevait à la cuisine la Fagotte (ou la Coustarelle), accompagnée de l'aide de leur choix. Une coiffée de leur togne, d'un âge aussi canonique que le leur. Ma mère déployait devant l'âtre surélevé et agrémenté de chaque côté par commodité, d'une jardinière à charbon de bois. L'échelle compensatrice de l'exiguïté de sa taille, était une chaise en bois lourde et encombrante. Et elle en gravissait les degrés, arrivée à la bonne hauteur de l'étagère, donc à portée du mur à clairevoie, qui était édifié avec des cubes de savon, elle en prélevait les deux ou trois plus racornis, et elle n'omettait pas de vérifier la date de leur mise au sec, gravé avec la pointe d'un ciseau, sur une de leur face. A peine son pied posé sur le carrelage, elle les confiait aux deux femmes, avec pour mission de rapporter surtout les fragments non utilisés. Ensuite elle leur intimait l'ordre de ne frotter qu'avec les mains, et qu'il fallait bannir le service de la brosse en chiendent, car c'était une ravageuse de linge. Il fallait bannir aussi l'emploie de l'eau de Javel, qui dévore les tissus.

Puis les deux femmes se rendaient de concert au fond du jardin, pour débarrasser la cuve, et entasser les draps dans la massive brouette de bois, qui avait une roue cerclé de fer. Elle sortait avec les mains le charron, elle épandait sur la terre à titre d'engrais, les cendres pâteuses. Quant au lessif au teint chaud, il était précautionneusement conservé pour des utilisations ultérieures et variées.

Maintenant en route pour le lavoir, qui était alimenté par les eaux claires d'un ruisseau. Côte à côte, à genoux, le dos rond comme cassé sur la planche à laver, avec leur battoir à portée de main et à l'insu de leur patronne, elles savonnaient, savonnaient, frottaient, (bis et etc. …) elles rinçaient aussi avec une légère interruption à midi et à quatre hures, pour absorber la pitance refroidie apportée par ma mère. A la tombée de la nuit, elles revenaient poussant la brouette dégoulinante de l'eau, qui s’échappait des draps. Elles revenaient fourbues et n'en pouvant plus.

Le lendemain, c’était la phase ultime, dans le courant de la matinée, à l'heure ou le soleil commençait à darder dur, ma mère et la Fagotte (ou la Coustarelle), empruntaient la route de Caussade bordée de part et d'autre de magnifique platanes. Selon le principe antique de la séparation du travail, en noble et servile, ma mère portait le pliant, son siège favori et de l'autre son ouvrage, tandis que la vieille s’échinait avec grand-peine, à pousser devant elle, la brouette dans laquelle les draps suintant d'eau, étaient empiles et couronnes d'un rouleau de corde, sec celui-là.

Elles faisaient halte peut après a la ferme Lacan. Elles se mettaient en devoir de tendre la grosse corde de chanvre, d'un arbre à l'autre, à la hauteur convenable, en utilisant les troncs en guise de  piquets. Les draps étaient étendus, telle une héroïne de Racine. La fagotte ou la Coustarelle se retirait dans ses appartements. Alors débutait le temps des béatitudes. Le soleil était heureux de sécher en connaisseur, un si grand concours de linge. Connaisseur car c’était en ce lieu même, qu'il séchait toutes les lessives Septfontoise. L'air de s'imbiber d'un peu de l’humidité, chargée de cette odeur de linge propre. Le vent fait claquer les draps d'un rythme capricieux. La corde échange sa position circulaire, génératrice de courbature, contre une autre d'étendoir. Les draps profitant enfin de la lumière du jour. Les passantes jettent un coup d’œil, non dépourvu d'envie ni de concupiscence, sur cette belle exposition de blanc de 36 mètres de long et de 72 mètres carrés de superficie.

Ma mère était ravie de jouir de son pliant, à l'ombre, afin de conserver la fraicheur de son teint, selon le code en vigueur des bonnes manières. Et de savoir que le soir tout en tricotant, elle avait été la gardienne du trésor de son armoire. Nous allions Charles et moi la relayer de temps en temps. En fin d’après-midi, la Fagotte revenait et elle contribuait à l’opération de pliage. Elle aidait aussi au retour à la maison. Elle nous aidait à monter les draps et à les placer dans l'armoire du premier étage.

Les draps tiraient bien un peu, beaucoup même, sur le gris, malgré le savon,  malgré l'eau oxygénée du ruisseau. Mais qu'importait ! Puisqu'ils ne servaient que la nuit, or la nuit tous les chats sont gris ! Rien d’étonnant à ce que ces dames de la belle époque sentissent refleurir en elles le désir d'affronter ces incommodités que deux fois l'an, au plus !

 

Au cœur du sacré, Feu bénit

 

Si dans les premières années du dernier siècle, du IIième millénaire après JC on avait joint, d'une droite les dolmens à la porte médiévale (démolie vers 901), cette droite aurait couru de l'ouest à l'est. Elle aurait traversée d'abord le plateau des carrières, ensuite elle aurait escaladée une légère éminence donnant sur Septfonds et ensuite, elle serait descendue par la rue bordée par les boutiques du Chirme et de Bonnhoure, sur la gauche et puis un peu plus loin par la minuscule et vieille Halle et pour finir sur la mairie.

Il n'est donc pas surprenant que l’éminence fut un haut lieu de pèlerinage et le soit demeuré par l’édification à son sommet d'une chapelle petite, mais très vénérée parce qu'elle était très ancienne. Le cimetière n’était séparé que par un chemin. C'est resté comme ça jusqu'à mon enfance. A la veille de la St Jean, donc au solstice d’été, une haute pyramide de fagots, dont la recette s’était perpétuée d'âge en âge, y était érigée. Une foule de fidèles, jeunes en majorité, formait un large cercle tout autour. Lorsque toute trace de lueurs avait disparu à l'horizon, monsieur le curé, avec ses vêtements liturgiques, sortait de la chapelle, précédé de son inévitable enfant de cœur, tout glorieux de porter la Sainte Croix. Il arrivait, faisait cérémonieusement le tour du bucher, en l'aspergeant d'eau bénite, avec parcimonies. Toutefois, non par économie, mais pour ne pas contrarier l'action ultérieure des flammes, son rôle s’arrentait là. Il n'allumait pas le feu, ce geste aurait trop rappelé le Diable. Et puis à moins d'un miracle, qui ne s'est jamais produit jusqu'ici, personne n'a jamais vu sortir d'un goupillon des étincelles, le goupillon mouille ou pas.

Le curé une fois parti, les flammes claires gagnaient le faite en un clin d’œil et leur reflet donnaient aux assistants d’étranges silhouettes. J’étais attiré par elles et fasciné par l'enchantement qui me pénétrait. Lorsqu'il ne restait plus qu'un énorme brasier, animé par de rares flammèches, les uns après les autres, nous sautions par-dessus. S'ensuivait pour l’année, du bonheur pour les garçons ! Et un mariage dans l’année pour les filles ! C’était de très vieilles et apaisantes croyances. Hélas ! Vers 1903 ou 4, ce haut subit une profanation irrémédiable. On y construisit un château d'eau en béton arme, cubique et hideux. Il était supporté par quatre piliers, au pied duquel fut  aménagé le lavoir municipal.

L'antique chapelle, trop chargée de sacré, trouva quand même grâce.

 

Les envoyés

 

La mendicité était interdite sur le territoire de la commune. Tel étaient les souhaits de bienvenu adressés à ceux qui s’apprêtaient à fouler le sol des Septfontois. Pour que nul ne l'ignore, c’était tracé en lettres capitales sur des panneaux dressés en bordure de la route, tant à l'entré, qu'à la sortie. Ils étaient tournés en direction de la ville. En fait, ces panneaux ne s'adressaient qu'à un nombre restreint d'individus, totalement ignares ou semblant l'être, les Mendigots. Ces espèces d'individus solitaires comprenaient deux variétés ! Les mendigots cantonaux, connus, homologues, qui manifestaient leur présence dans le pays, à dates fixes, comme les comètes, à la différence que le retour de leur apparition oscillait entre la semaine et le mois. Les autres mendigots étaient les mendigots étrangers. Ils étaient épris d'horizon et toujours nouveaux, qui comme d'autres comètes, ne se montraient qu'une fois pour s’évanouir définitivement, dans les espaces sans limites.

Un tas de fainéant proclamait le peuple besogneux et travailleur. Pas si sûr ! C’était oublier, combien il était dur de gagner son quignon de pain rassis et gagné à la sueur de leurs pieds. Ils étaient contraints de parcourir une vingtaine de kilomètres par jour, au risque de sentir fleurir des cors et des durillons aux orteils. Notons en passant, qu'un ancien de l'infanterie était mieux adapté qu'un ancien de la cavalerie. C'est vrai qu'il y avait des fainéants parmi eux, comme celui qui faisait ses tournées confortablement assis dans une caisse a savon monte sur quatre roulettes, et trainées par un couple de chiens, dont les aboiement incessants tenaient lieu de grelots. S'il avait été cul de jatte encore, ils auraient eu une excuse ! C’était oublier aussi qu'a l'instar des anges, ils étaient des envoyés.

Bien sûr, ils n’étaient pas imberbes et n’arboraient ni auréole, ni perruque blonde, ni robe blanches ! Ils faisaient tout aussi bien l'affaire, avec une barbe hirsute, une tignasse inculte et des oripeaux innombrables, le tout assortie d'une odeur, qui les précédait et les suivaient, comme celle du bouc de Jules Renard. Par respect à l’œuvre divine et obéissance au "Tu ne tueras point" Ils gardaient pieusement et copieusement une riche population de vermine, essaimée de la tête aux pieds, pubis compris. Authentiques envoyés, ils l’étaient. Ils le savaient. Plongés dans la plus insondable spiritualité, ils l’étaient aussi.

Lorsqu'ils se tenaient debout et débonnaire, au seuil des portes, le couvre-chef ou autre ustensile quêteurs en main, ils n’oubliaient pas qu'il devait dire l'oraison dominicale en latin, qui est la langue maternelle du bon Dieu ; Postère nosstère cuisse in célisse, et en français le ; Je vous salue la mère de Dieu. Entendant cet idiome, Louis XIII lui avait fait don de son royaume, donation qui n'a jamais été révoqué depuis, pas même par les républiques.

C’était oublier en dernier lieux, les immenses services rendus par les mendigots. Leur Pater, leur je vous salue, vous ouvraient toutes grande les portes du paradis ! Pour plus tard, contre remise immédiate d'un petit sou ou d'un gros sou, ou d'une pièce blanche, ou même encore à meilleur compte, contre une misérable tranche de pain. En vérité, le mendigot était un apôtre, un vrai voyageant comme lui, le bâton en main. Et avec des chiens, dame, Sait-on jamais ! Après la guerre de 1914-18, ils disparurent, victimes de la dévaluation.

De temps à autre, il passait devant notre porte, un mendigot marchant tristement à pied, alors que les deux pandores qui l'accompagnait, allait fièrement à cheval. Ils l'accompagnaient à Montauban pour qu'il subisse la justice des hommes.

La scène avait pour théâtre le tribunal correctionnel.

Le président :

Comment, c'est encore vous ! Je commence à en avoir assez de voir votre tête ! Deux mois de prison.

Le prévenu :

Si c’était de votre bonté, monsieur le président, mettez moi un mois de plus, au moins je passerais l'hiver à l' abri.

Le président :

Greffier rectifiez, trois mois, dit-il compatissant !

Je tiens cette savoureuse anecdote de mon père qui l'affirmait véridique.

 

Opinions sur rues

 

L'antique chapelle avait accaparé et contenait tout le sacré accumulé sur ce haut lieu, depuis des siècles et même peut être davantage. Elle en tirait sa gloire et son profit, car plus le sacré est comprimé, plus ses effets sont efficaces. C'est pourquoi, malgré sa modeste apparence, elle n'en était pas moins vénéré avec ferveur Et, détail négligeable, elle servait de chasse si mes souvenirs sont exact, à une petite vieille vierge, qui, toujours en vertu de la composition du sacré, aurait pu être miraculeuse. Rien d’étonnant à ce que ce Haut-lieu, chapelle et vierge aient été l'objet de pèlerinage, dont la renommée s’étendait jusqu'aux limites du canton. Ils avaient lieux chaque année le dernier dimanche de septembre, généralement en présence d'un soleil radieux. Les dévotions ne se terminaient pas en cet endroit étire en une double rangée, la foule des pèlerins descendait vers la ville et parcourait rituellement les rues en longue procession, qui, par chance passait devant la porte de la pharmacie.

Notre qualité de protestant nous interdisait d'y prendre part, en outre, notre père prenait un soin extrême à préserver notre fois huguenote naissante, de tout contact avec les hérésies papistes. Par contre, il nous était permis de jouir du spectacle gratuitement offert, sous  réserve de nous tenir cois et dissimulés derrière les volets, mi-clos d'une fenêtre du premier étage.

Au milieu de la chaussée, un blanc agnelet, mignon en diable, joliment enrubanné, pomponné à souhait, ouvrait la marche. Il ignorait le pourquoi de cet honneur et aussi qu'il serait sacrifié, non pour le rachat forfaitaire des pêchés universels, mais pour la vente à l’étal du boucher. Un bon pasteur suivait maintenant avec sa houlette, l'agnus dans la bonne voie, puis venait deux files interminables frôlant les trottoirs, composées d'abord de la marmaille, placée par rang de taille, des plus petits aux plus grands. Et en avant, les garçonnets derrières les fillettes. Ensuite venait les ouailles adultes, par paroisse, les hommes (qui ont une âme) précédant les femmes (qui ont fini par en avoir une), car il ne faut pas mélanger ce que Dieu a unis. Tous étaient endimanchés en arborant leurs plus beaux vêtements.

Entre les files au milieu de la chaussée, bien en évidence, des bannières. Les bannières paroissiales qui étaient de belles bannières finement peintes ou brodées. Elles étaient portées avec fierté, par un professeur de la foi du charbonnier. En queue de cortège sous son dais, porte par quatre fidèles, le vieux curé déambulait, resplendissant avec ses habits sacerdotaux. Mais la bannière la plus aimée la plus choyée et chouchoutée était sans conteste celle de la Sainte Vierge. Les demoiselles, enfants de Marie avec leurs cheveux lisses et luisants, passés à la brillantine parfumée et avec aussi leurs en robes de fête, formaient autour d'elle un cercle virginal. Les deux plus méritantes, serraient dans une main un cordon du poële. L'une à droite l'autre à gauche. Toute avaient autour du cou le ruban bleue marial, à l’extrémité duquel une petite médaille était suspendue. Ah ! Elles n’étaient pas avares de leurs chants ! Elles n'économisaient pas leurs gosiers ! D'un cœur unanime et avec un chant parfait, elles adressaient leurs respectueuses Ave à leur Sainte patronne, tout en éparpillant à profusion des pétales de rose, ces confettis naturels et liturgiques. Elles réglaient leurs pas sur les suppliques rythmées du "Sauvez la France" ! "Sauvez la France" ! Pauvre France en perpétuelle perdition et à défaut son pauvre franc. Perche sur sa bannière, le fils suivait la mère immaculée ! Sans mot dire, donc consentant, la tête penchée, en montrant tristement son cœur, entouré de rayons d'or, divergents certes, mais il était expose à tous les vents. De temps en temps, la procession faisait une pause pour attendre le curé arrêté au reposoir, (c’était des petits oratoires en plein air, disposés pour la circonstance). Donc notre curé s’arrêtait, les ménisques calés sur le douillé coussin pose sur un prie-Dieu. Il marmonnait une vague prière. Puis le cortège s’ébranlait de nouveau.

Vers 1905, les processions disparurent, car elles devinrent interdite par la loi, sauf exceptions fort rares Dommage ! La foi a changé d'objet. Banderoles, Gribouillées, amas mouvants, grouillants et bramants, leur ont succédé. Autre temps, autres Clameurs !

 

 

Fléau ! Ou es-tu ?

 

Il y avait à Septfonds une bascule, comme il y en avait dans beaucoup d'endroits. Cette bascule avait un plateau à l’extérieur, avec un fléau logé dans un édicule, près de la pharmacie, il était non loin de la maison Tabarly et de la fabrique Miquel. Elle était en bordure d'un large carrefour, au rôle prépondérant dans le quartier, il était en effet le lieu de prédilection ou les citoyens des alentours, venaient faire de la politique. Ils se jetaient mutuellement à la face, les arguments propres à emporter, la conviction et à espérer la transformation du contradicteur en prosélyte. Les tenants de l’église, avec ses goupillons et ses écoles libres, traitaient les défenseurs de la république, de la liberté, et de la laïque, de rouge, par contre ces derniers affublaient les premiers d’épithète malfaisantes, ils les traitaient de cléricaux et aussi de réactionnaires blancs, jusqu'à reculer les limites du mépris à cul-blanc.

Les poids publics restaient les témoins impassibles de ces véhémences sans issue. Tout était bon pour être pesés, même les enfants. Maintes fois, nous connûmes, Charles et moi, les délices d'avoir nos pieds sur le plateau. En ce temps-là d'ailleurs, les enfants étaient admis partout. On allait chez le maréchal-ferrant, pour voir le gros soufflet envoyer ses bouffées d'air sur le charbon ardent. Lorsque la corde suspendue au plan supérieur était manœuvrée, on assistait au martèlement sur l'enclume, des fers portés aux rouges, ainsi qu'à leur pose aux pieds des chevaux et des bœufs, car les bœufs travaillaient pour labourer à l’époque. Nous avions Charles et moi l’odorat réjoui par l'odeur ineffable de la corne roussie.

Chez le charron, on regardait le montage délicat d'une roue et de son cerclage. On allait errer aussi dans l'atelier du fabriquant de chapeau de paille, pour voir leur confection.

Nous étions perpétuellement en contact avec la vie, et nous apprenions ainsi des tas de choses, que nos livres d’écoliers nous taisaient. Sur ces fameux Poids Publics était pesés également, aussi approximativement que possible, des charrettes de bois de chauffage, des moutons et des bœufs. Les bœufs s’était la spécialité de Johan, le boucher, il avait sa boutique à 100 mètres de là. Lorsque le fournisseur allait l'avertir que la bête était attachée près de la bascule, Johan ne se pressait jamais d'en prendre livraison, il n'ignorait pas que le paysan, l'avait gavé d'herbe et surtout d'eau. Il attendait et se faisait attendre, jusqu'à la dénutrition intégrale de l’animal.

Cette bascule était la propriété communale, son exploitation était livrée par adjudication au plus offrant. Qui l'emportera ! Miquel, le réactionnaire au bon teint! Constant, le républicain !

Tout comme les coiffeurs, Miquel avait voué sa vie à la tête de ses contemporains. Mais toutefois, qu'il soit gris, noirs ou fauves, il ne touchait pas à leur cheveux. Il les protégeait et leur offrait un abri, sous la forme de jolis canotiers de paille blancs d'ivoire. Léger comme une plume, rigide comme une tôle, sous les ailes desquelles le visage ne prenait pas le teint de celui d'un croquant.

Le fabriquant Miquel ne fabriquait pas seul. Soupa aux cheveux frisés et grisonnants était devenu son associé. Le jour où il fut mis sur la paille, si je puis dire (simple image donc), son père fut obligé de fermer sa fabrique, par suite d'affaires peu brillantes. Ce Soupa était un homme providentiel, un homme aux doigts de fée, si je puis dire, il était habile, moderne ingénieux et curieux. Son premier soin en arrivant, chez Miquel, fut d'installer l'éclairage à l'acétylène, en prenant exemple sur les cirques de passage ou ce genre faisait fureur. Ce fut une entreprise hardie et ardue, vue l'importance de l'immeuble.

Il y parvint, il réussit aussi à extraire de nouveaux accords et de nouvelles et de nouvelles mélodies de l'Ariston de Beaudonnet, le docteur 333,33 1/3 visites. Il le dota d'un disque de carton qu'il perfora avec précision et précautions à l'aide d'un canif.

Il persuada Miquel de doter aussi la firme d'un tricycle, biplace à moteur, qui, avec son infinité de pannes, s’était taillé dans le pays, une certaine réputation, mais lui, Soupa, se chargeait de réparer cette mécanique rebelle. Il en assurait aussi le pilotage et désormais ¼ d'heure leur suffisait pour aller à Caussade, avec les trépidations du tintamarre, sans oublier les vapeurs de pétrole.

Il se tenait à l'affut des dernières inventions et il les mettait à son service. Cela n’empêchait pas Soupa, d’être comme Miquel du côté des curés et de séparer le spirituel du temporel, par une cloison étanche.

Quand à Constant le républicain acharné, il avait voue sa vie, à l'estomac, à des nus et autres. Il fabriquait du bon pain blanc a 0,22 c le Kilo. J'aimais le contempler, lorsque torse nu, il saisissait à bras le corps la pâte aigrelette levée au levain, puis il la tournait et retournait, ensuite, il la jetait avec fracas dans le pétrin, il l'assaisonnait parfois de quelques gouttes de sueur. J'aimais aussi le voir confectionner ensuite ses miches à la lueur des flammes avec le four ouvert, il les enfournait ensuite, une par une, avec sa longue palette, après les avoir soupoudré de farine.

Le jour fixe pour les enchères, les adversaires allèrent a la mairie. Il ne faut pas qu'elle (la bascule), tombe entre les mains d'un rouge, disait Miquel ! Il ne faut pas qu'elle tombe entre les mains d'un réactionnaire comme Miquel, disait Constant ! Avec non moins d'ardeur.

L'enjeu était primordial, la bataille devant la bougie était d'autant plus rude, âpre, sans merci ! L'emportait tantôt l'un tantôt l'autre. Et de bonne grâce, complaisamment, la bascule, basculait, dans l'un ou l'autre camp et s'en moquait royalement, bien que l'on fut en république.

 


 Boto 

 

Nous avions une dizaine d’année Charles et moi, c’était un dimanche après-midi, pendant les grandes vacances. Comme d'habitude, le soleil se lézardait sur son mur d’azur. Après le déjeuner et après avoir endossé les beaux vêtements (exécré de nous deux) sortis et utilises uniquement le jour du repos. Le "faite bien attention de ne pas vous salir" maternel retentit une fois de plus, comme  un glas à nos quatre oreilles. Pas moyen de s’ébattre à son aise, après cette recommandation autoritaire !

Aujourd’hui, ajouta notre commune mère, nous irons a Lavaurette ! Lavaurette, la Baouréto de son nom de terroir, un joli nom dont les consonances évoquent le bruit d'une carriole trainée au trot par un cheval, bien qu'il tire son origine du latin labor, travail devenu labour en français et labaour en patois du pays. C’était un petit, tout petit village exposé à toutes les rigueurs sur le plateau, situe à 6 kilomètres de Septfonds, à un kilomètre à gauche de la grande route de Caylus. Nous prendrons le chemin vicinal, pour être plus tranquilles reprit-elle. Ce léger raccourcis rugueux et ascensionnel n'avait rien à envier à la nationale quand à la blancheur et à la couche de poussière calcaire, comme elle, il était empierré par des cailloux qui avaient été cassés au préalable un par un au moyen d'un marteau tenu à la main, mais il n'avait pas subit l’écrasement d'un rouleau. Ce sera votre promenade, dit-elle pour conclure !

Notre mère sautait sur toutes les occasions pour fignoler notre entrainement à la marche. Bien que fille de hussard à cheval du second empire, elle aurait fait un remarquable fantassin. Elle ne pouvait prévoir l’essor de la bicyclette, à plus forte raison, l'ère de la motorisation généralisée. Ce n’était pas la première fois que ce chemin était mis à contribution en vue du durcissements de nos jarrets, il nous était aussi permis de nous égailler sur les pentes raides d’accès au plateau, afin de voir de plus près une vieille femme garder quelques moutons, en train de tresser de la fausse paille, (large tresse de paille brute destinée à être fixée sur les chapeaux de paille), cette fausse paille à 5 ou 7 fétus. Elle de filait de la laine, avec la quenouille sous le bras, en tordant le fil avec ses doigts humectés de sa salive, ou encore, elle tricotait un de ses bas de laine, qui avait la réputation légendaire de coffre-fort dans nos campagnes.

En réalité, notre intrépide maman se rendait à l'invitation de son amie, Mme Delbeil, dont elle avait pu apprécier les qualités, alors qu'elle demeurait à Septfonds, ou son mari avait exercé comme instituteur. C’était un bon instituteur disaient les gens, qui n'omettaient pas d'ajouter, d'un air admiratif "il a été à l’école normale", (sous-entendu de Montauban). Ce fut lui qui nous prit en charge lorsque nos boucles d'anges furent coupées, nous fumes ravis de vêtir notre première culotte et d'abandonner sœur Anne à ses éternel Ave. Ce fut lui, qui à notre grande stupéfaction, nous dévoila que les mots écrits possédaient beaucoup plus de lettres que les mots parlés. Il nous a aussi appris, que compter sur les doigts, les histoires de famille des Mérovingiens, qui nécessiterait une foule de mains. Il nous enseigna aussi, d’après la géographie Foncin, à usage exclusif des écoles primaires laïques, que parmi l’infinité des points placés sur le rond horizon, quatre seulement étaient les points cardinaux, et qu'il suffisait de mettre tout bêtement les bras en croix pour les reconnaître etc. …, etc. …, Debreuil était un bon instituteur, la preuve, je me souviens encore de ses leçons.

Le ménage n'avait qu'un fils, a peu près du même âge que nous. Pour les soins à lui prodiguer, ils firent deux parts, en bon époux, la mère façonna le corps et en obtint un solide garçon. Le père façonna l'esprit et obtint un sucée éclatant. En effet, le moment venu, par déformation professionnelle peut-être, il en fit un instituteur, comme lui. Un bon instituteur comme lui sorti de l’école normale, encore comme lui.

Les Debreuil occupaient dans le village, une maison au rez-de-chaussée, de laquelle on accédait par un escalier extérieur sans garde-fou, qui était plaqué au flan de la construction. Une grande dalle servait de palier et aussi d'auvent à une porte s'ouvrant sur une ancienne étable, qui s’étendait à toute la surface du bâtiment. Ce type de bâtiment m’était familier, car on en voyait éparpillées dans la campagne. Le fameux palais d’Ulysse, en moins bien probablement. Survivance des temps antiques, certainement !

Ce n’était pas le fait du hasard, si madame Delbreuil avait choisi précisément ce dimanche-là, pour inviter, Maman, Charles et moi. A notre arrivé la "Boto", (fête de village), battait son plein. Une petite Boto, tout au plus, une Botino. Il est vrai, que Labaoureto, qui est une humble bourgade, n'est pas Cefouns, qui est la capitale des canotiers. Le samedi, dimanche et lundi après-midi, tout Septfonds, tous les environs, se donnaient tacitement rendez-vous, dans la rue qui prend naissance à la route nationale, à l'angle de la maison Beaudonnet, puis de l'abattoir, elle continue vers Caypriech, pour se perdre a Puylaroque. Elle était noire de monde, on s'y côtoyait, on s'y heurtait, on s'y bousculait à qui mieux mieux, on avalait de la poussière, on s'y nourrissait de confettis multicolores, reçus en pleine figure. Les rires, les cris, les notes aigrelettes et prolongées des sifflets à ballons, les piétinements et les bruits assourdissant. Que de vacarmes joyeux ! Et dans la soirée, de 9 heures à minuits, les 5 ou 6 illuminations, tendues au travers en haut des rues, avec leurs ampoules de 25 bougies alternes en bleue, en blanc et en rouge, faisaient un plafond de lumière et éclipsaient la lueur lunaire. Quelle féerie ! Les grands étaient en liesse et les petits étaient aux anges naturellement.

Ceux qui avaient cessé d’être petit, sans pour cela être grands, étaient en train de danser avec celles qui avaient cessé d’être petites, sans pour cela être grande encore. Les polkas, les valses, les mazurkas que du haut de leur estrade un Septuor de musiciens, jetaient à leurs pieds. Et ils dansaient, dansaient jusqu'au bout de la rue, sans bourse à délier. Et que dire de toutes les distractions offertes, en plein  air, le tir casse-pipe, le jeu du massacre, la loterie. Et sur la Grand-Place, les chevaux de bois, entrainés par un cheval, en chair et en os celui-là. Pendant qu'un autre musicien aussi en chair et en os, tournait la manivelle d'un orgue électronique, pour en extraire, les viens poupoules et les musiques populaires de 1900. Notons encore que Cefouns, n’était pas Caussade !

A Labaoureto, rien ou presque rien, quelques marchands de ces babioles que l'on trouvait à foison chez le Chirme, des sifflets à moustache pourvus d'une trompe et se développant subitement sous l'effet du souffle. On trouvait aussi de minuscules cruchons jaunes a demi vernis. On trouvait aussi des petits instruments, pour imiter à s'y méprendre les vocalises des rossignols, lorsqu'ils étaient remplis d'eau au versoir à sifflet. Une seule baraque importante, la loterie, ici pas de billets, par suite macroéconomie de papier et des frais superflus. Les lots (vaisselle, carafes, sucrerie), il y avait aussi des canne énormes, baptises pompeusement alpenstocks. Tout étaient exposés aux convoitises, sous l'aspect d'impressionnantes pyramides, édifiées sur de vaste tourniquets cercles de pointes munies d'une vieille baleine de corset en guise de frein, qui émettaient en tournant un bruit de crécelle, dont les derniers clac, clac, au ralenti, serraient la gorge d'angoisse et dilataient le cœur d'espoir, donc, à Lavaurette dans le pré consacré aux festivités, les Lavaurettois qui étaient trop misérables pour s'offrir le luxe d'une place. Quand à Charles et moi, notre duo provisoirement grossi du jeune Debreuil, nous participions à la joie publique, nous abandonnions parfois la foule, pour aller quêter à maman l’aumône d'un petit sou.

 Mais pour les anciens, il n'y avait pas à dire, les foules d’antan diminuaient, les indigènes désertaient. Les économistes distingués et démographes, assistaient en s'arrachant les cheveux à l'exode rural, de la population. Pour 35% de la population, elle acceptait l’état truffé de liberté des paysans et le reste ou plutôt la majorité menait la grande vie dans les villes tentaculaires, comme Septfonds et Caussade par exemple. Il ne resterait plus en France, qu'un agriculteur par myriamètre carré, peut-être moins en tenant compte des 33 ans de leur espérance de vie ! La fée électricité suppléera-t-elle au manque de bras ? Mystère ! Quoique aux foules d'antan, il ait succédé une foule moins dense, mais il y avait une bonne ambiance, soutenue et maintenue par les flons-flons entrainants, répandu par les musiciens, qui faisaient danser gratis.

Après le diner, notre mère manifesta le désir à nos hôtes de prendre congé, elle en fut dissuadé, car à minuit, c'est trop risqué de faire une mauvaise rencontre. Dans le ciel sans nuage, la pleine lune déversait des étranges rayons, sur la fête champêtre, les couples délacés avaient cessé leurs ébats cadencés. Avec eux les assistants laissèrent un large carré libre au-devant de l'estrade. Aux milieux, sur deux rangées prirent place, face à face quelques hommes d'un certain âge, vêtus d'un court tablier. Ils portaient un chapeau de feutre noir, à coiffe cylindrique et à larges bords. Ils étaient chaussés de sabots neufs. C’étaient leurs tenues habituelles du dimanche. Les musiciens préludèrent, puis nos hommes sous les applaudissements, levant bien haut la jambe dansèrent gaiement, d'un cœur léger, leur traditionnelle bourrée. Ce fut une fantastique et inoubliable vision.

 

Et maintenant, baissons le rideau sur ces " mémoires intimes".

 

                                                                                            

                                                                                                                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par christian.charpiot.over-blog.com christian.yoyo@wa - Publié dans : mémoires intimes de mon grand-père Georges CARENOU
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 24 novembre 2012 6 24 /11 /Nov /2012 16:23

 

1er Partie

 

Ascendants paternels

 

Les Carénou, Crozailles, Bonnet

 

 

Tous sont d'origine Montalbanaise, protestants dès la réforme. Montauban en effet fut une des places de sureté reconnues  aux protestants par l'édit de Nantes, le 13 avril 1598 : assiégé en 1621 par les armées royales, Louis XIV, qui fort marri dut en lever le siège, après avoir perdu sont très cher de Lynes.

 

Chapitre 1er

 

 Les Carénou.

 

Les ascendants paternels de mon père.

Du premier commun, il ne restait plus que son nom et son pré. Son nom : Carénou François, fabricant d'étoffes.

Il exploitait à Montauban une manufacture de Cadis, sorte de drap en laine assez épais. Dans ma jeunesse, les paysans des environs de Septfonds portaient des pantalons taillés dans ce robuste et inusable tissu, tirant sur le jaune, provenant du mélange de laines blanches et noires.

De son mariage avec Prunetier Marthe naquirent :

1-    Antoinette, qui se maria le 14 juillet 1824 avec Crozailles Simon dit : Simonet. Ce sont les grands-parents de Carénou Lucien, Mon Père.

2- Antoine, qui je présume pris, par la suite, la succession de son Père. Il était vivant encore en 1870.

 

         Pendant ce terrible hiver, l'huile servant à  graisser les métiers, fut gelée et devint d'une dureté telle qu'il fallut la débiter à la hache, m'a raconté mon père.

 

De son mariage avec Marthy Marie Esther, naquirent 2 garçons.

1-    Le premier se fit pasteur, Isaac Carenou exerça son ministère à Sommières et ensuite à Nîmes. C'est  le fondateur de la branche de Nîmes. Son fils créa et exploita une fabrique de réglisse.

         Il eut une fille qui épousa un nommé Tur : La firme devint Carénou et Tur. Ma propre fille Jeannette apprit que cette dernière du nom, était morte à un âge avancé, vers 1960.  Elle a eu une fille dont les descendants exploitent toujours la fabrique.

2-   Le deuxième fils d'Antoine est Aristide François Carénou, mon grand-père.

3-   Mon grand-père Aristide François de son premier mariage, le 14 mars 1891 avec Cluzel Marie, a eu 2 garçons. Gustave et Georges.

           Gustave qui était probablement l'ainé, car il devait avoir 20 ou 22 ans lors de son incorporation au 11ième régiment d'infanterie à Montauban, celui-là même ou je devais être incorporé le 7 aout 1914.

         Le 15 juillet 1870, la guerre éclate, le 11ième régiment d'infanterie. Il embarque pour l'armée à la gare de Montauban. Mon père a assisté au départ de son demi-frère, qu'il ne devait plus jamais revoir.

         Le 1er septembre 1870, il trouva la mort à la bataille de Sedan. Son nom est inscrit sur le monument qui est dressé sur la rive droite du Tarn, près de l'entrée du pont, devant l'ancienne faculté de théologie protestante, aujourd'hui c'est le musée d'histoire naturelle. Cette œuvre énorme en bronze était du sculpteur Montalbanais Bourdelle, elle fut inaugurée en 1902. Le piédestal contient le manuscrit d'une cantate composée par monsieur Py qui fut  mon professeur de piano. Cette cantate ayant été chantée par un chœur à cette occasion.

      Georges fut mon parrain fit cadeau à mes parents d'un landau à deux places qui se faisait face dans le sens de la marche. La carrosserie en osier était munie de deux capotes pliables en toile cirée noire. Les quatre roues en fer étaient cerclées d'un rouleau de caoutchouc plein. Quel luxe pour l'époque 

         Georges s'installa à Nice ou il exploita une fonderie de cloches. Il mourut en 1802 ou 3, plus âgé que mon père. Il était né avant 1860.

         Il eut un fils, Gustave.

     Gustave, tous les ans en juillet, les 11ième et 20ième régiments d'infanterie en garnison à Montauban, allaient effectuer des manœuvres et des exercices à tir réels au camp de Cantayrac, c'est un triste Causse désertique agrémenté et parsemé de blocs de cailloux calcaires, d'une blancheur aveuglante sous le soleil. Véritable et démesuré, était "Répeyradou", ce camp situé à proximité de Notre Dame de Livron (commune de la Capelle de Livron), qui était situé à la fin fond du département du Tarn et Garonne, aux environs de Cayens.

         Les régiments faisaient à pied le trajet depuis Montauban. On comptait quelques 60 km, via Caussade, Sept fond, Cayens et Camp. Trois bataillons cantonnaient à Caussade, et le dernier à Septfonds.

         Les distractions étaient rarissime, mes parents malgré l'heure matinale (6h du matin) ne manquaient pas de nous réveiller et de la fenêtre, de leur chambre, nous assistions ravis et d'un regard plongeant au défilé du régiment.  Des sapeurs barbus ouvraient la marche, puis la garde d'honneur du drapeau déployé en claquant au vent, était porté par un jeune sous-lieutenant, suivit du colonel à cheval, ensuite venait la cohorte des musiciens qui lançait fortissimo, le 1er martiaux à pas redoublés. Et enfin venaient la troupe qui marchait à pas cadencé, avec leurs capotes bleues sombres aux coins de pans relevés, et leurs pantalons garance rouges, ils avaient leurs sacs à dos, et leurs fusils sur l'épaule. Ils avaient le képi rouge et bleu sombre à large visière de cuir. Chaque bataillon était précédé de sa clique, tambours battants et clairons, en égrenant leurs stridentes sonneries. Il était suivie de son commandant à cheval et de ses 4 compagnies, précédées chacune de leurs capitaines également montés. 4000 Soldats par rang de 4, à l'allure de 4 km heure, et accompagnés de quelques fourgons hippomobiles, ça met un bon bout de temps à passer. Mais aussi quel spectacle !

         Nous devions avoir Charles et moi 8 ou 9 ans, et nous venions d'écouter le traditionnel concert, de la musique d'un régiment en transit. Il régalait de ses harmonies les oreilles septfontoises. Il était exécuté sur une petite estrade dressée à cette occasion, tout près du portail de fer vétuste et rouillé, qui fermait à demeure le parc Galant sur la route nationale. Sur le retour, nous fumes accostés par un soldat, arborant sur sa manche de sa veste, une lyre de laine rouge. Les enfants, pourriez-vous m'indiquer la pharmacie Carénou, s'il vous plait ! Il ne pouvait pas trouver de meilleurs guides !

         Mon père l'accueillis à bras ouverts, il pensa qu'une paille fraiche, pour lui c'est vrai, mais non moins dure que celle de l'armée, allait servir de repos nocturne à ce beau et sympathique jeune homme, neveu de surcroit. Il fut aussi insupportable à ma mère que de le savoir assis à même le sol, en train de savourer le rata de l'ordinaire gisant au fond de la gamelle. Il dina et coucha à la maison.

         Gustave Carénou avait été exempté de toute obligation militaire pour faiblesse de constitution, qu'à cela ne tienne ! Il s'engagea au 111ième régiment d'infanterie (peut-être en souvenir de son oncle Gustave). Après avoir fait ses classes, il fut versé dans la musique selon ses vœux, ou il tint le pupitre de corps d'harmonie.

         A l'occasion des permissions, il revint quelques fois à Septfonds, et avec l'aide de son kodak pliant, une nouveauté à l'époque, il nous photographia, une fois derrière la maison, sur la petite terrasse, puis Charles ayant en main une paire de cymbales, et enfin moi, j'avais placé sur mon ventre plat, la rondelette grosse caisse, qu'il nous avait offerte. Il nous a pris une autre fois, juchés debout sur la table penchée de l'antique dolmen à demi-écroulé, des environs de Septfonds.

         Avant même notre entrée au lycée, et même avant le séjour de Valentine Noël à la maison, il succomba de la tuberculose, c'était en 1899 ou 1900. Il avait 22 ou 23 ans.

         Des deux garçons issus du 1er mariage de mon grand-père, aucun ne laissa de postérité.

 

Aristide François,  2ième mariage

Avant de mourir, sa première épouse, Cluzel Marie, peut-être dans l'intérêt de leurs deux enfants, Gustave et George, encore très jeunes, conseilla à mon grand-père d'épouser sa cousine germaine, il exécuta cette dernière volonté

         En se mariant le 26 juin 1860 avec Crozailles Catherine, dite "Clarisse", fille de Simon dit "Simonet" et de Carénou Antoinette, ils eurent un fils mon père.

         Mon père, Lucien Carénou né à Montauban le 9 mai 1851, est issu de ce mariage. Son père était âgé de 44 ans.

Je n'ai pas eu le bonheur de connaître mes grands-parents et vis-à-vis de mes petits camarades plus privilégiés, j'en éprouvais dans mon enfance, comme une sorte de frustration. Tous les renseignements que je tiens sur eux viennent de mon père et des quelques notes prisent dans les archives familiales, qui sont probablement entre les mains de Bernadoy.

         Mon grand-père fit ses études de droit à la faculté de Toulouse ou il obtint le titre de licencié. Son diplôme avait été signé par Guizot François, Pierre, Guillaume 1781-1874, (il était ministre de l'instruction publique sous le ministère de Thiers de Broglie de 1832 à 1836 du temps de Louis Philippe). Mon grand-père devait avoir une vingtaine d'année à cette époque.

         Mon grand-père était un "littéraire", cultivé et d'une grande sensibilité, il écrivait et était poète à toute heure.

         Il est l'auteur d'un drame en prose qui fut joué au théâtre de l'Odéon à Paris sous le second empire. Il était édité sous le nom de : "Lady Jane Grey". Il avait fait aussi un livret d'opérette, non édité, mais joué : "Les Bottes de ma femme", sur le Sire de Montpezat (canton du Tarn et Garonne) et dont la vieille église contient de belles tapisseries des gobelins. Ce roman historique se passe du temps de François 1er, et relate les campagnes d'Italie, il raconte aussi la bataille de Marignan  (13-14 septembre 1515.

         Enfin, il a écrit une série de remarquables sonnets, parus dans certains numéros d'une revue littéraire d'Agen. Elle a été éditée par Evariste Laurence entre 1875 et 1890. Ces sonnets valurent à mon grand-père une belle médaille de bronze, ainsi qu'une seconde en vermeille, elles étaient commémoratives des prix qui lui avaient été décernés. Il y a une dizaine d'année mon frère m'a appris que ces sonnets avaient été reproduits dans une andrologie des petits poètes du 198ième siècle parut récemment.

         Un de ses amis F. Hinard, avocat au barreau de Montauban, avait publié en 1830, ses "tables nouvelles", suivie de "Mon petit voyage à Capou" (rien à voir avec l'antique Caponne et ses délices), dans lesquelles il dénonce et flétrit les vices sans cesse renaissants, qui troublent la société et veulent la détruire (préface de l'éditeur). En fait d'après mon grand-père, tout ce zozo se cache des contemporains du cru, lesquels ne s'y sont pas trompés. Maitre Hinard avait en bon avocat, le verbe tranchant et la dent dure pour ceux qui se laissaient aller à égratigner son amour propre d'un coup de canif.

Les deux tommes de cette œuvre avaient été offertes à mon grand-père par l'auteur, la dédicace a été écrite à la plume d'oie, (Les métalliques ayant été inventées postérieurement), avec une citation de la bible, "Dieu veut que nous soyons aimable, doux et compatissant"  parole de Jacob.

Mon grand-père fit toute sa carrière administrative à la préfecture de Montauban, ou il devint chef de division. Arguant qu'il avait trop de travail, le préfet lui adjoint un garçon de 16 à 17 ans, qu'il occupait aux heures creuses à recopier ses propres œuvres ! Ô administration éternelle ! Le 11 mars 1885, il perdit sa seconde épouse.

Il passa sa retraite dans la solitude, dans sa maison de Sapiac, certainement envié de ses voisins, car il touchait une pension de 5 francs par jours,  c'était une somme au pouvoir d'achat considérable à l'époque. A sa maison, il cultivait son jardin. Les voisins lui demandaient ! Mais monsieur Carénou, pourquoi donc n'enleviez-vous pas l'herbe ? J'aime la verdure, répondait-il malicieusement !

Il s'éteignit là le 14 mars 1891 à l'âge de 73 ans.

 

 

Les Carénou Ascendants paternels de mon père Lucien qui épouse Regnard

Ses collatéraux et leur postérité.

 

François Carénou épouse Prunetier Marthe, ils ont 2 enfants

                                /                                      \

      Antoine Carénou qui épouse                  Antoinette qui épouse

           Marie Esther Marthy                                   Crozailles dit Simounet              ils ont 2 enfants

           /                    \                                                      |

 Le pasteur Isaac   Aristide François Carénou        Marthie Matilde Crozaille          Carenou                                   |                                      |

          |                              De son premier mariage       Catherine Crozaille      Son fils créa                     avec Marie, Marthe Cluzel      dite Clarice

la reglisserie (Car)a Nimes           ils ont 2 garçons                                     ils ont une fille qui épouse Tur      /                      \

ils ont eu un fille                    Gustave             Georges

         |                          mort sedan 1870   fonda une fonderie a Nice

   Blanche Tur

   Perdu de vue                                                                       

                                          De son deuxieme mariage

                                          avec Crozaille catherine dit Clarrice, sont ne

                                                       3 enfants

                                       /                   |               \

                           Lucien Carenou        Georges       Gustave     

                           notre descendance

 

          

 Chapitre 2

 

Les ascendants maternels de mon père

Les Bonnet et les Crozaïlles

 

Les Bonnet

 

          Ce que je sais d'eux est bien peu. Le patriarche Bonnet Jean était encore de ce monde le 7 juillet 1777, lors du mariage de sa fille Catherine avec Crozaïlles Antoine. Il était tuilier de son état, c'était un métier bien voisin de celui de son gendre qui était maçon. Sa femme, Coyné Madeleine était décédée à cette époque. Une autre fille jeanne était issue de cette union

 

Bonnet Jean épouse Coyné Madeleine

                              /                                               \                

             Bonnet Catherine  ép.                            Bonnet  jeanne              

                                                          Crozailles Antoine le 7 juillet 1777              Descendance inconnue

                                                         Notre descendance du côté maternel

                                                                                       De mon père

 

          Or les deux sœurs Bonnet avaient acheté le 12 avril 1765, une maison à Sapiac, (faubourg de Montauban). Cet achat fut-il un remploi des biens immobiliers de leur mère recueillis par succession, mystère. Est-ce cette maison même, qu'a habité "Simonet", puis mon grand-père Aristide Carénou et que mon père vendit vers 1892 ou 94, mystère encore.

          Lorsque le 10 novembre 1911, mon père me présenta à la mère Tachard à Toulouse, (institutrice en retraite), qui tenait une pension de famille dans un  immeuble appartenant aux hospices, 18 Place Dupuy. Elle raconta à mon père, que je serais en compagnie avec trois jeunes filles. Une demoiselle Lobsdeim, fille d'un feu commandant, résident à Montauban, bien que d'origine Alsacienne, une demoiselle Oules fille d'un pharmacien de Pamiers, et enfin une demoiselle Suzanne Coyne "Coyne" ! s'écria mon père, mais nous sommes parent avec les Coyne ! Malheureusement mon père ne put jamais l'établir ! Cela remonte au siècle des lumières, qui en cette matière nos noms n'ont jamais laissés la moindre trace pour éclairer notre lanterne.

          Le père de Suzanne Coyne possédait en ce temps-là, (1911), l'entreprise des omnibus Montalbanais, (les taxis à crottins). Mais lorsque vers 1900, il assista à l'installation des premiers trolleybus que j'ai connus, il dut faire une drôle de tête, à moins qu'il ne fût doué d'un solide optimisme. Ces trolleys possédaient des roues de lanières de caoutchouc plein. Dans les rues de Montauban, ils distillaient un tintamarre d'enfer sur les pavés, et les vitres des maisons tremblaient éperdument de peur.

          Une ligne conduisait jusqu'à Bressols, et nous eûmes une fois l'occasion d'éprouver les violents cahots généreusement distribués aux voyageurs. La compagnie fit faillite et ledit Coyne dut retrouver son plus beau sourire. Les véhicules disparurent je ne sais pas où, mais la double ligne conductrice soutenue par des demie ovales, resta, telle l'épée de Damoclès longtemps suspendue au-dessus de nos têtes.

          Pour revenir à sa fille étudiante en lettre, elle nous ressassait que jamais, au grand jamais elle ne prendrait mari, et chaque fois, je lui faisais part de mon incurable scepticisme. Au printemps de 1914, le prince charmant montra le bout de son minois, puis le minois entier, enfin une grâce, l'Apollon, puis mariage. Il fut de courte durée, car pendant la guerre de 14, le séducteur fut tué. Mais après la guerre ma cousine, au degré incertain, convola de nouveau, reniant une seconde fois ses serments de jeune fille !

 

 

Les Crozaïlles

 

1-    Crozaïlles Pierre

         Le premier connu est Crozailles Pierre, maçon de son état, marié à Bia Anne, tous les deux sont vivants le 7 juillet 1777.

         De cette union est issu :

 

         Crozaïlles Antoine

         Lui aussi, maçon, il épousa le 7 juillet 1777, Bonnet Catherine,  lequel est décédé avant le 14 juillet 1825, date de mariage de son fils.

         Et de ce mariage naquit :

 

        Crozaïlles Simon dit Simounet, il était tailleur de pierres, il se maria le 14 juillet 1825 avec Carénou Antoinette. Ce sont les grands-parents maternels de mon père Lucien Carénou, à cette date le 14 juillet 1925, Bonnet Catherine était toujours de ce monde.

         Ce Simonet devait être un type extraordinaire, d'une volonté d'opinion bien arrêté, il fut compagnon dans sa corporation.  Encore jeune, il n'hésita pas à faire à pied, le chemin de Montauban à Paris, pour aller voir Napoléon, son vœu fut-il exaucé ! Je l'ignore. Toujours est-il qu'il mena une vie exempte d'évènement, dans la maison de Sapiac à Montauban, rongeant préalablement rageusement son frein, sous la monarchie restaurée des Louis XV111, Charles X, Louis Philippe, n'ayant que la ressource de confier ses idées républicaines aux pierres qu'il façonnait, avec, ciseaux et marteau en mains.

          Or tel un coup de tonnerre, parvint-il à Montauban, un beau jour de 1848, la nouvelle que la révolution venait de renverser le roi des français. Le vieux républicain sursauta et, suivi d'un de ses amis, il alla planter le drapeau tricolore dénué de la fleur de lis au sommet du clocher de l'église de Sapiac. Quelle intrépidité pour un homme frisant la cinquantaine ! Il n'était d'ailleurs pas seulement intrépide, il devait être sérieux, dans son métier et intelligent, il sut probablement mener assez bien sa barque, puisqu'il parvient à la situation d'entrepreneur.

           C'est en cette qualité que lui, huguenot traditionnel et convaincu, avait obtenu, oh ! Ironie du sort, de procéder à la construction de l'église de Septfonds !

  Pendant l'hiver, à la fin de sa vie, il adorait se chauffer devant un bon feu de bois, pétillant dans l'âtre, assis sur une chaise basse, la tête coiffée d'un bonnet de coton blanc, au sommet duquel était suspendu le gros pompon ornemental et vacillant. La ! La digestion aidant, il s'offrait une douillette petite sieste. Or un après-midi, confortablement installé, se livrant à cette béate et favorite occupation, il hocha trop violemment la tête, profitant de cette occasion, le pompon bascula passant d'arrière en avant, et fit mouche sur la flamme, qu'il n'avait pas visé. Simounet lui cria sa moitié alertée par l'odeur suspecte, "tu brule" utilisant comme toujours la savoureuse et chantante langue d'or, toujours vivante en ce temps-là ! Simounet se réveilla en sursaut et marmonna quelques paroles à jamais perdu pour l'histoire, cette anecdote mettait mon père en joie.

           Il devint veuf avant 1860. Il survécu jusqu'au 24 décembre 1878, jour de sa mort à Montauban.

           Deux filles naquirent de cette union avec Antoinette, je ne sais qu'elle fut l'ainé.

           

          1-Crozailles Catherine, Clarice né à Montauban en 1830 et elle est décédée aussi à Montauban le 11 mars 1885, âgée de 55 ans, notez, fait très rare que les 3 initiales sont semblable. Le 26 juin 1860, elle épousa son cousin germain Aristide François Carénou. Ici la branche ascendante maternelle rejoint la branche paternelle.

          2-Crozaïlles Marthe, Mathilde, elle épousa, j'ignore la date, Malet Léonce, Jean-Louis, qui lui donna une seule, l'unique cousine germaine de mon père, Mazet Eugénie en 1891, elle épousa Hugues, qui était Pharmacien à Montauban.

      Hugues possédait une pharmacie à Montauban, au début de la rue du faubourg, au centre de la ville, rue qui menait au lycée Ingres. Mon père vers 1905 voulu nous présenter à lui, alors que nous étions pensionnaires au lycée Ingres. C'était un petit bonhomme, coiffé de la toque professionnelle, agrémentée de la traditionnelle bordure de grecque classique. D'un âge indéterminé, mais certainement plus âgé que mon père qui n'avait que 42 ou 43 ans. Il nous reçut dans sa boutique, debout, ce qui n’eut pas l'air de plaire à mon père, aussi la visite fut de courte durée et nous n'y remirent jamais plus les pieds. Il parait que lorsque mon père lui confia son intention d'embrasser la carrière pharmaceutique, il prononça quelques paroles pour le moins malencontreuses. Craignait-il la concurrence, mystère, qu'est-il devenu, mystère. A défaut d'héritier, la descendance de Simounet s'arrêta là tout comme celle de Malet Léonce. Le nom de Crozaïlles disparut.

Malet Léonce, était un gentilhomme campagnard, qui en sa qualité de mari de sa tante consanguine, mon père le nommait toujours l'oncle Malet. Je l'ai toujours connu à l'état de vieillard. Il était grand, sec, maigre, affligé d'un bec de lièvre, qui rendait son élocution parfaitement inintelligible, sauf pour ses proches, dont mon père. Il possédait un visage glabre, à la barbe râpeuse. Il avait des mains avec une peau tellement douce, qu'on se les imaginait aisément n'ayant tenu au grand jamais un outil agricole. Il vivait comme il avait toujours vécu en gentilhomme vivant sur ses 30 hectares d'excellentes terres plates et alluvionneuses, situées en partie sur les berges du Tarn, à Bressols, (Tarn et Garonne).

Par deux fois mon père nous amena voir cet oncle Malet. D'abord avant notre entré au lycée, alors que nous avions mon frère et moi une dizaine d'année.

Pittoresques et complications étaient le trajet de choix, qui avait alors la témérité, l'audace de changer d'horizons. En effet, nous avions pris la diligence de Septfonds-Caussade, 7km, puis le train aux banquettes aussi dures que celles de la diligence de Caussade-Montauban, 23km.

Sur les influences décisive et sur les détours de la vie de mon père, quand l'oncle Malet, fut rétablis mais encore affaibli, il ne se senti pas la force de reprendre ses études, au point où il les avait interrompues. Il prépara alors son certificat de grammaire qui lui ouvrait la porte de la faculté de médecine pour devenir pharmacien. Mais il ne put se faire pasteur, selon ses désirs comme son oncle fraternel, car le baccalauréat était exigé. Pour témoigner à mon père sa reconnaissance, il l'avait institué son légataire universel.

Si l'oncle Malet jouissait quiètement d'une vie allant s'allongeant, vie qu'il partageait avec sa servante Anna et un unique domestique. Il l'a devait à moins chanceux que lui.

          Conscrit vers 1857, le tirage au sort se fit un malin plaisir de lui attribuer "un mauvais numéro". Pensé passer sept années de sa jeunesse au service de la patrie, n'est pas une bien engageante perspective. Mais alors, la loi offrait aux mal lotis la facilité de s'exonérer (c'était le terme employé de cette servitude). Il a toutefois cependant quémandé quelqu'un d'autre pour qu'il la subisse à sa place. Dans le vulgaire, on appelait cette transaction "acheter un homme", Quand à l'armée, que ce fut x ou y qui endosse l'uniforme, elle s'en moquait impérialement (suivant le régime).

Et Léonce le mal loti, acheta un homme. Bien lui en prit, sous le second empire, le métier des armes n'était pas sans danger, le pauvre remplaçant laissa sa vie dans la campagne d'Italie en 1859. L'heureux acheteur devait lui survivre de quelques soixante ans.

Mon père, Charles et moi, furent les bienvenus. A table, les couverts étaient en argent massif, mais ils portaient les stigmates des injures du temps, les cuillères à soupe rongées par l'usure, s'étaient transformées en pelles. Les dents des fourchettes avaient diminuées de moitié, leurs extrémités rectangulaires se refusant à piquer quoi que ce soit.

La servante servait, c'est-à-dire, qu'elle posait au milieu de la table ovale et napée de blanc, la soupière ou le légumier, puis s'éclipsait. Entre chaque plat, l'oncle Malet criait; Anna, nous avons fini ! Allez prononcer les nasales, lorsqu'on est l'heureux propriétaire d'un bec de lièvre, parfait en son genre.

On ne se désaltérait pas de vin tourné, une horreur susceptible de vous fermer à jamais les portes de l'ivrognerie. Le vin piqué lui, était vendu à moins qu'il ne fleurisse sur la table de la canonique Anna et de son futur mari.

Puis pour la nuit, nous fut réservé deux petites pièces contigües. Mais fermer l'œil était impossible. Nous fûmes la proie de myriades de puces, ravies de percer des peaux tendres. Elles se moquaient comme de la première chemise de leur première victime, du kilo de poudre de pyrèthre dont mon père s'était précieusement muni, pour la  répandre sur les draps.

Quelques années plus tard, alors que nous étions lycéens, mon père décida d'aller revoir l'oncle Malet. Lui, n'avait pas changé, son train de vie était toujours aussi chiche, c'est seulement le domicile qui avait changé, c'était toujours à Bressols, sur sa propriété. Il nous a reçus dans une espèce de chartreuse, aux pièces plus vastes et aux murs plaqués de boiserie, d'un mètre environ de haut, dans le pur style Louis XV. La construction devait dater de cette époque. Tout avait suivi, les fourchettes, les couteaux, et les cuillères, et le mobilier, ainsi qu'Ana et le domestique quinquagénaire, jusqu'aux myriades de puces qui n'entendaient pas crever d'inanition.

Le lendemain dimanche, l'oncle qui était un fervent huguenot, nous invita à l'accompagner au temple de Carmes, sa paroisse.  Nous devions faire notre première communion à Montauban, Charles et moi, nos 18 ans révolus, nous irions avec le train, le moyen de transport, le plus sale, malodorant, fumant, bruyant et cahotant.

A cette époque, un gentilhomme compagnon, ne se mêle pas aux gens de basse traction, et il se déplace noblement en usant du coche, (la diligence). Celle-là devait dater du temps du Roi Soleil, tant son intérieur, était tapissé d'un tissu verdâtre décoloré et il avait tourné au pissenos. Tel quel, il faisait l'affaire, et ce n'est pas sa promenade dominicale, sur la route blanche ombragée de beaux platanes, qui devait l'user beaucoup. J'avoue que je me sentais véhiculé beaucoup plus confortablement, bien qu'assis à côté de mon frère, face à l'oncle et mon père, en sens inverse de la marche de la diligence du Causse. De son siège, haut perché et dominateur, le domestique, endimanché, tenait les rênes et faisait fonction de cocher !  Pourtant, il assistait lui aussi au culte.

De retour à Bressols, avant le repas de midi, mon père voulu revoir avec nous, la maison "Maître". Abandonné à son triste sort, les papiers des chambres décollés par l'humidité, pendaient en lambeaux, les parquets auréolé étaient tâchés par les gouttières et le jardinet d'entré était devenu une véritable jungle.

Vers 17 heures, le train pour Montauban, mon frère et moi réintégrons le Lycée Ingres. Cet oncle, chargé d'ans rendit l'âme pendant la grande guerre de 1914-18, léguant à mon père une somme de cinq mille francs, il fut déçu, car il escomptait le tout, vue le testament de sa jeunesse. Et puis de qui venait la propriété ? Ce fut le frère qui fut juge ou ses fils qui héritaient, par son mariage avec Crozaïlles Catherine Clarice. Mon grand-père paternel devenait le beau-frère de l'oncle Malet

Ah, ces Alliés ! Quelle source (sans gracieuse nymphe !) de complication.

 

 

Les Crozaïlles

 

Crozaïlles Pierre + avant 1777, époux de Bia Anne vivante en 1777.

de leur union est ne :

Crozaïlles Antoine + avant le 14 juillet 1826, époux de Bonnet Catherine vivante en 1825

de leur union est ne :                      

Crozaïlles Simon dit Simonet, marié le 14 juillet 1825 + le 24 décembre, époux de Carénou Antoinette + avant le 26 juin 1860.

De leur union est ne :                                                                             

 Crozaïlles Marthe Matilde elle épouse Malet Léonce en 1837 ou 39

Crozailles Catherine Clarisse 1830  + le 11 mars 1885

elle epouse Carénou Aristide François son cousin Germain                                                            en 1917 ou 18

Le 26 juin 1860, Malet Eugénie qui épouse Hugues, elle decede entre 1895 et 1900 à Montauban

                                                                                                                                     

    

 2ième Partie

 

Ascendants maternels

 

                            

          Alors qu'à la même époque au 19ième siècle, les ascendants de mon père témoignent à une remarquable homogénéité, ceux de ma mère relèvent d'une singulière hétérogénéité. Rare chemin les Regnard, Ouradou, et Garetta, ont-ils bien pu inventer pour devenir alliés, mystère ! Quel hasard, circonstance, relations et intérêts, ont-ils joués, les uns et les autres, venus  d'horizons si divers, mystère ! Tous ont emporté leurs secrets, seul, demeure les conséquences.

 

 

Chapitre 1

 

Ascendants paternel de ma mère

 

1-  Regnard Charles,

     Mon arrière-grand-père. De lui, je ne connais que son portrait, tel qu'il est représenté sur une miniature, qui doit dater des alentours de 1830, à en juger par le vêtement ; foulard de soie blanche en fine gaze entourant le cou, puis veste bleue ambrée, à petits et longs revers, largement échancrée et agrémentée de boutons et le gilet rouge cher aux romantique.

        Au 21 février 1830, à la bataille St Hernani), il avait les cheveux châtains clairs et frisés, comme des favoris. Il avait des yeux verts, son visage ovale légèrement empâté avec un nez busqué. Il parait avoir dans les 30 à 40 ans. Il descendait en ligne directe, d'un frère de Regnard Jean-François (1655-1709), l'illustre poète comique, qui sut meubler sa jeunesse de multiples pérégrinations, (voyageur au Lapon et esclave des barbaresques en Afrique du Nord).

Mon arrière-grand-père habitait Paris. J'ignore tout de mon arrière-grand-mère. Ma mère parlait quelques fois de "Maman Nini", décédée vers 1893, presque centenaire, comme la seconde femme de son grand-père, qui n'a pas eu de postérité.

 

1-    Regnard Paul, Charles son fils, mon grand-père

     C'est par recoupement que j'ai été amené à établir, sa date de naissance à Paris, vraisemblablement vers 1819, au moment où ma mère est née, il avait 44 ans, il serait donc né en 1819. Il est mort à Toulouse, quand ma mère était dans sa seizième année, soit 1863 + 16 = 1879. Je sais en outre qu'il n'avait pas 60 ans.

     Il s'est marié, avec Ouradou Emilie Joséphine, Marie-Louise, originaire de Brassac, près de Castre (Tarn). Elle avait 32 ans en 1863, donc elle est née en 1831. Le 24 décembre 1891, jour du mariage de mes parents. Peut-être était-elle décédée lorsque ma mère avait 16 ans, elle aurait eu 48 ans. Peut-être qu'il serait possible de confirmer ces données en consultant un jugement du tribunal de Castres de 11 novembre 1896, pour un partage subséquent (?) rédigé par Maitre Delbrose, notaire à Brassac (Tarn).

     Mon grand-père fut lieutenant de hussards, sous le second empire et il fut aussi nommé chevalier de la légion d'honneur. Ma mère conservait précieusement son portrait dans son uniforme, frappé de l'aigle impérial, avec décoration et grade. Il portait des cheveux noirs abondants, il avait aussi une moustache et une barbe à l'impériale. Mais sous prétexte d'en faire une copie, Bernadoy, l'a enlevé de son cadre vers 1940, à Toulouse et je ne l'ai jamais plus revu.

     Lorsqu'on est officier de cavalerie, et qui plus est, sous le régime impérial, il n'est pas bon de professer des idées jugées pour le moins subversives. C'est pourquoi en 1863, on le retrouve dans l'Aude à Limoux, capitaine de gendarmerie. C'était à la foi de l'avancement et une forme de disgrâce, le grade de capitaine équivalait au grade de commandant, et la garnison était assez loin de Paris, surtout vu les moyens de transports. Il prit sa retraite à Toulouse.

          Mon grand-père avait parait-il un caractère difficile susceptible par surcroit, la petite anecdote suivante l'illustre ; Pendant les dernières années de sa vie, sa promenade quotidienne lui faisait emprunter la rue St Pantaléon.

          Or, un habitant possédait un perroquet qui par une singulière coïncidence, se mettait à chanter à chacun de ses passages ; "Quand je bois du vin, tout tourrrne (bis) autour de moai". Ça avait le don de l'exaspérer, il se prenait pour la tête de turc du perroquet ou de son possesseur. Ce perroquet faisait pourtant consciencieusement son métier de perroquet et n'avait certes pas l'intention d'honorer à sa façon un vieux militaire.

         D'esprit indépendant et critique, il eut l'audace d'être républicain, sous  le second empire, alors qu'il n'était que simple lieutenant de hussard. Ce qui pour le  descendant d'un pair, donc à priori royaliste n’était pas conforme.

         Il jeta la foi catholique par-dessus ses épaules et alla jusqu'à faire partie de la loge maçonnique de Toulouse, dont il fut un dignitaire. Ma mère a conservé ses insignes.

 

Une guerre de religion miniature :

Il est évident que toutes ses idées, dirait-on aujourd'hui, de mon grand-père, ne cadrait pas du tout avec celles de sa famille, et encore moins à sa belle-famille, "Les Ouradou".

Remarquons simplement, que si les francs-maçons étaient libres penseurs, ils étaient dits "des familles au sens large", englobant tous les membres actuels de parenté sanguine, ainsi que ses micros petits univers, dans le grand univers, dont parfois se reflète l'image. Tout serait pour le mieux si les Ouradou étaient issus de la foi catholique, dépositaires et transmetteur de la foi romaine. Or cette foi avait été assombrie par le mariage de mon arrière-grand-père maternel, avec Garetta Rosa. Or une foi espagnole et nobiliaire, par surcroits, est une foi de bon aloi à toute épreuve. On possède la précieuse vérité, on la couve, on la dépose intacte dans les méninges des descendants, afin qu'ils l'a transmettent scrupuleusement, bien que la foi des Regnard devait avoir une qualité analogue, sinon en profondeur ou du moins en apparence, sans quoi, mon grand-père Paul Charles n'aurait pas été agréé comme gendre. C'était le loup dans la bergerie.

         Vivre sans le Dieu, en triple visages, se faire franc-maçon, être un précurseur contestataire. C'était peut-être pardonnable, bien que la pilule fût dure à avaler. Mais aiguiller les enfants sur la voie hérétique, devenait une insulte. Il avait cependant placé son fils Emile chez les "Frères", pour assurer son éducation et son instruction. Mais il avait confié ma mère à une institution protestante où elle eut pour institutrice Mme Tachard, chez laquelle, je fus mis en pension de novembre 1911 à juillet 1914,  (cela me faisait d'ailleurs un drôle d'effet de l'entende tutoyer ma mère et de l'appeler "Rose" de son prénom), mon père se servait du vocable de ma maman, comme Charles et moi).

         Mais lorsque ma mère convola avec un protestant à la foi solide, de bon aloi, transmise de génération Montalbanaise en génération Montalbanaise et ce depuis la réforme. Le fossé se creusa davantage et la rupture fut totale. En ce temps-là, on ne parlait ni de "Dialogue", ni "d'Œcuménisme" ! N'est-ce pas une illusion de plus parmi tant d'autre.

Mon grand-père ne s'est jamais converti au protestantisme. Les francs-maçons d'alors étaient de libres penseurs, mais ils étaient aussi déiste. Toutefois, les biens pensants, de sa famille firent des efforts surhumains pour sauver in extrémis, l'âme de leur gendre des "flammes éternelle". C'est pourquoi, lors de sa dernière maladie, ils lui envoyèrent le "Père" ! Pour l'amener à la réticence, afin de l'oindre de " l'Huile Sainte", précieux sésame  pour les portes de Paradis au grand-père. Bien que moribond, mon grand-père, refusa l'onction sacrée, fidèle à sa conviction. Le Père insista, il s'en suivit une vive altercation et lorsqu'excédé, mon grand-père se leva et flanqua proprement à la porte l'ecclésiastique muni de ses ustensiles. L'épée rejetait le goupillon. Cet ultime effort lui fut néfaste, il expira quelques heures plus tard.

 

Les enfants de Regnard Paul, Charles

 

         De son mariage avec Ouradou Lucie, Joséphine, Marie-Louise, son issue  4 enfants :

Angèle, est née en 1859 ou 60, elle est décédée en 1952

Emile, né en 1861, il est décédé en 1916

Rose, ma mère, est née en 1863, il est décédé en1942)

Paul, (?) le benjamin

            Paul le dernier devait être minutieux, à en juger, par les cartes de géographie, établie à main levée, et coloriées de teintes plates à l'aquarelle, alors qu'il fréquentait l'école, ou il était noté comme bon élève. Il voulut faire sa carrière dans l'armée, il s'engagea et partit en Indochine, chef d'un petit poste frontière, il fut assassiné une nuit en 1894 par les "Pavillons Noirs" lui et ses soldats. Ma mère en fut avisée par l'administration militaire qui envoya une lettre, portant le cachet de la poste de Nuang-Ngai, à la date du 27 novembre 1894.

            Les pavillons Noir étaient un groupe de pirates qui terrorisaient les populations annamites qui vivaient à la frontière de la chine. Ces pirates étaient d'ailleurs des chinois qui n'avaient rien à voir avec l'Indochine.

 

L'oncle Emile

 

Ou est-il né je ne le sais pas. Et quand je ne le sais pas non plus !

Il fréquenta dans son adolescence, l'école des frères des Récollet à Toulouse, dont il conserva durant sa vie le pire des souvenirs. Il avait à peu près la taille de mon père, (1.64 m), il avait les cheveux châtains clairs, les yeux bleus. Il complétait l'ovale de son visage, qui rappelait celui de ma mère, par une barbe conique. (Bouc à la mode), cette barbe était surmontée d'une moustache tombante.

          Lorsqu'il recueillit la succession de son père, il acheta tout près de Toulouse, à la Juncasse, un lopin de terre, juste suffisant pour y faire construire une modeste maison, de deux pièces surmontées  d'un grenier, par laquelle on accédait par une trappe et une petite échelle verticale. C’était une chose courante en cette fin du XIX siècle. Il avait fait forer un puits à double usage. Pendant les heures caniculaires des étés Langdociens, il plaçait son échelle contre la paroi, puis s'asseyant sur un barreau, il savourait une bonne fraicheur, tout en lisant dans la semi-obscurité. Il avait inventé le puits cabinet de lecture.

          C'était un original, suivant l'expression consacrée. On dirait maintenant un non-conformiste. Il divisait ses contemporains en deux groupes, de très inégales importances, "Les repus" disait-il et les autres, malheureusement pour lui, il faisait partie de la catégorie des "Autres". Il n'avait pas réussi, chose impardonnable en ce temps-là. Il possédait l'intelligence et l'instruction suffisante en cultivant l'humour. Ses yeux parfois, pétillaient de malice. Mais c'était un instable, au caractère indépendant et incapable de rester longtemps à la même place. Il vivotait péniblement dans un état qui frisait l'indigence. Cependant, il possédait un talent de dessinateur et de peintre. Selon ma mère, c'était un artiste, il avait peint à l'huile des chats tigrés, saisissant de vérité et des poules en promenades par couples, qui paraissaient tenir une conversation sur de graves sujets.

          II était peut être né sous une mauvaise étoile, car un jour, en sautant pour prendre un tram en marche tiré par deux chevaux, il tomba si malencontreusement, qu'il en eu les orteils écrasés. Il fut conduit à l'hospice St Joseph de la Grave, situé à St Cyprien près du pont Bachelier. Il y fut soigné et en réchappa.

          Pour gagner sa vie, il se faisait embaucher comme ouvrier peintre. Mais le blanc de céruse dont l'emploi est maintenant interdit l'affligea de douloureuse coliques de plomb. Mon père le plaça comme préparateur en pharmacie chez un confrère Toulousain, mais il n'y resta que quelques semaines.

          Peu avant 1914, il se maria avec la fille de son voisin, à la Juncasse, qu'il appelait le "Poitevin". A ma connaissance, il a eu au moins deux garçons, les seuls qui portent le nom de Regnard.

          La famille s'est retirée dans le Poitou, pendant la guerre de 1914. (L'annuaire du téléphone, fait état de deux Regnard aux abonnés à Niort dans les Deux-Sèvres, sont-il ses descendants, Mystère.

          Vers le mois de mars 1917, l'oncle Emile tomba gravement malade. Ma mère le recueillit alors à Septfonds. Un jour vers midi, alors qu'il gardait le lit, dans la chambre du 2ième étage, qu'il occupait, ma mère lui apporta une tisane, et en remontant deux heures après, elle le trouva sans connaissance. Usé par les privations de toutes sortes, son Corps n'avait pu résister plus longtemps. Il avait environ 55 ans

 

Angèle Regnard              '

 

          Où et quand est-elle née, je l'ignore. Elle avait trois ou quatre ans de plus que ma mère. Elle passa avec succès son brevet élémentaire, ce qui lui permit de faire une carrière d'institutrice dans la Haute-Garonne. C'était une femme d'une inégalable beauté, mais par contre elle était nantie d'un exécrable caractère, dont elle faisait généreusement sentir les effets avec ses proches, jusqu'à ses supérieurs.

          Dans de ses innombrables postes qu'elle occupa, un de ses collègues, veuf, d'une quarantaine d'années, s'éprit d'elle, Tapie Jean-Baptiste, il se décida un jour de lui demander sa main, mal lui en prit le pauvre, Il reçut pour toute réponse un oreiller expédié, d'une façon de maitre sur la figure. Mais gaie, bon enfant, pas rancunier, il rit de sa mésaventure, et il persista opiniâtrement et reçu enfin sa récompense, si l'on peut appeler cela une récompense de la vie d'enfer qu'il devait subir, de 1888 à 1912. Il mourut à Toulouse, dans la maison, qu'il avait achetée peu auparavant, ou il passait sa retraite.

          Les tribulations du ménage Tapie, eurent pour théâtre, les Pyrénées, mais non la plaine. Ils habitèrent à Jurvieille, ou ils resteront 42 ans. Puis ils habitèrent à Kabaderque St André (près d'Aurignac), pays d'origine d'Hippolyte Duce, dont nous fîmes la connaissance, alors qu'il venait d'obtenir son agrégation en lettres, pour la section grammaire. Il est aujourd'hui en (1970), à 89 ans, le doyen de la chambre des députés. Ce fut pour Charles et moi des lieux d'agréables vacances pendant les mois d'aout.

          Madame Tapie, comme l'appelait mon père, ne témoignait pas d'un respect exagéré envers son mari, dont elle l'appelait : "Baptiste". Il faut avouer que s'il était bonasse, il n'en était pas moins quelques peu rustre. De cette discordance union, sont tout de même issue quatre enfants.

          - Marguerite, l'ainée, née en 1888, elle resta célibataire. C'était une grande brune, aux longs cheveux noir attaché par un ruban noir, en forme de papillon à l'alsacienne, sur la nuque, la crinière ruisselait tout le long de la colonne, jusqu'à la naissance du bassin.

Marguerite, s'exclamait son père, sous l'emprise de l'émerveillement, à la vue de sa progéniture, c'est la plus belle fille du canton. Hélas ses capacités intellectuelles, lui permirent de redoubler simplement la première et tripler sa deuxième année. Elle fit cependant avec sa sœur Blanche, des études de sténodactylo chez M. Pigier à Toulouse de 1910 à 1913 (une nouveauté à l'époque). Mais incapable de gagner sa vie, elle vécut chez sa mère, en se livrant dans les rues de Toulouse à d'insupportables excentricités, elle fut hospitalisée à Lannezais ou elle mourut en 1945.

- Blanche, Rose, née à Coneilles (Haute-Garonne), le 25 novembre 1896, elle est morte à Fontainebleau (Seine et Marne), le 29 juillet 1969. De son mariage le 29 mai 1913,  à Toulouse avec mon frère Charles, elle rejoint la branche des Carénou.

- Charles est mort à l'âge de 5 ans, il était un enfant avec un magnifique visage, encadré de belle boucles blondes. Sa mère en fut inconsolable.

- Léopold, toujours appelé Paul. Je m'appelle Léopold répétait-il avec naïveté, se parant ainsi du prénom de son grand-père maternel ! Il est né dans une petite bourgade des Pyrénées, vers 1900. Il débuta dans la vie par la malchance. Car il attrapa une hernie et fut opéré à Toulouse vers 1903. Cet évènement fut à l'origine des reprises des relations entre ma mère et sa sœur, qui pour la circonstance, avait loué une chambre meublé, sale, obscure et en désordre, donnant sur la cour d'une maison de la rue St Pantaléon. Il était intolérable pour ma mère que nous ne connaissions pas tante "Angèle", qui n'avait que les deux tiers de son prénom usuel. Ce fut pour Charles et moi l'occasion d'un voyage éclair dans la ville rose.

Lorsque Paul eu une dizaine d'année, alors que je potassais le droit à la faculté, je conseillais à ma tante de placer Paul chez les scouts. Il aurait belle allure avec son uniforme kaki et le large chapeau de feutre pointu ! Ce fut le seul uniforme qu'il endossa avec le long bâton de scout, la seule arme dont il apprit le maniement, car, il fut recalé au conseil de révision. Malheureusement pour lui, son insouciance éclipsait une intelligence plutôt médiocre et un savoir rudimentaire.

Après la guerre de 1914-18, il devient receveur dans les trams, puis il trouva sa voie à la Juncasse ou on venait de construire une usine de produit chimique. Il se maria et eu des enfants dont j'ai totalement perdu de vue.

Besogneux, il fut malchanceux jusqu'a sa dernière heure. Il avait l'habitude de garder dans son placard à l'usine, un litre de vin, pour se désaltérer. Ses camarades profitèrent, un jour d'inattention pour mélanger à sa boisson un acide nocif. Cette mauvaise farce lui couta la vie vers 1955 ou 56.

 

 

Paul Tapie et Paul Regnard, son oncle

Ils ont eu tous les deux un destin tragique

              

         Mme Tapie proclamait mon père, elle nous enterrera tous. Parole prophétique, elle fut rappelée à Dieu dans sa 92ième année, battant ainsi le record familial de longévité. En avait-elle trouvé dans l'absorption mensuelle du coliqueux thé des familles, dont elle  a purge pendant les belles veillées d'hiver, toute une innocente municipalité.

 

Mme Regnard Rose, ma mère

 

Paul Charles Regnard Pair de France

4 enfants

 

  Branche Angèle Tapie        

                                                                                                                  /               |               |         \            

                                                                                                Marguerite       Charles        Blanche        Léopold

                      /                                     |                                          mort sans Post.     mort sans Post.      qui rejoint   dit Paul, mort     

                                                           la branche            sans posterite   

                                                     Rose Carenou                            

                                                                                                   

 

Émile

Deux fils

Perdu de vue

 

Un collatéral imprévu

 

         Au hasard des lectures, il est possible de faire parfois de singulières rencontres. J'ai eu donc l'occasion de lire "La vie douloureuse" d'Alfred de Vigny", 3ième édition parue aux Edition de France, 20 Avenue Rapp à Paris, ainsi que la biographie de Vigny en Préface à ses poésies complètes, signée Paul Adda, dans les éditions de Cluny à Paris, de mars 1947, (dépôt légal 1er trimestre 1947).

         Voici ce que j'en ai retenu : Le grand-père de Vigny, se nommait Baraudin. Il était cousin du célèbre navigateur de Bougainville, capitaine aux armées de Louis XV. Il n'avait pas pris part à la guerre de sept ans (1756-1763). Il fut incarcéré à la "Tour des Coches", sous le régime de la terreur.

         Il avait certainement épousé une descendante Regnard, puisque sa fille Marie-Jeanne Amélie de Baraudin, est mentionnée comme arrière petite nièce de Regnard Jean-François, (1655-1709), le grand poète comique, par Adda, alors qu'Armand Praviel fait du même Regnard l'arrière grand-oncle de Vigny. Il supprimait ainsi une génération.

         Marie de Baraudin, né en septembre 1757, épousa le comte de Vigny, en 1790. Son fils naquit à Luches, (Indre et Loire), le 27 mars 1797. Marie de Baraudin décéda le, 21 décembre 1837.

         Le 3 février 1825, Vigny, son fils, épousa une anglaise "Lydia Bunbury". Un fils est issu de cette union. Il mourut le 17 septembre 1868, d'un cancer à l'estomac.

         Dans son ouvrage, A. Praviel mentionne que le portrait de JF Regnard, peint par Rigaud figurait dans le salon de l'appartement qu'occupait Vigny, au 5ième étage, d'une maison située, rue des écuries d'Artois, à Paris en 1833. Ni Praviel, ni Adda, n'indiquent la filiation avec les Regnard. Je crois cependant que c'est Adda qui est dans le vrai.

         Je base ma conviction, sur le grand nombre d'année, qui s'est écoulée entre 1655 et 1709 et celle de la naissance de Vigny, en 1797. J'ajouterais, que j'ai toujours été attiré par les poésies de Vigny, dont les vers sont fort harmonieux bien qu'il fasse preuve d'un pessimisme, contraire à mon tempérament.

Le cousinage entre Vigny et nous est évident bien que ténu. Mais il est tout de même curieux qu'il ait sa place parmi les Regnard.

 

 

Comptes et contes de Noël 

Une famille de bienfaiteurs

 

Regnard ou pas Regnard, Mystère ? Plénitude de l'incertitude, assaisonnée de cruauté dans l'énigme reine. Le tuteur de ma mère, fut-il le cousin germain Paul Regnard Charles, mon grand-père maternel par les hommes, c'est à dire, sa mère à lui Le tuteur aurait la sœur de ma mère, dans ce cas, ce serait un Regnard, ou bien son cousinage viendrait-il des femmes, suivant la savoureuse et malicieuse expression de Rabelais.

           Quel imbroglio, ces questions de cousinage ! Déjà au 4ième degré, cousins germains, il se scinde en deux branches, mais au 6ième degré, il faut compter avec les rameaux, si l'on remonte, alors fleurit, si je puis dire la fraudaison !

           Regnard ou pas, il est certain que ma mère était à la fois et Regnard, et Noël. En qualité de descendants, nous sommes Charles et moi, et R. et N. et bien plus encore ! Petit calcul : En 1912, je fus invité chez les Noël.

           Monsieur Noël parait être âgé de 75 ans. S'il était donc né vers 1912, moins 75 ans, cela fait qu'il serait né vers 1837. Mon grand-père était né vers, 1819, A la rigueur une différence de 20 ans, cela n'exclut pas la qualité de cousin germain.

           M. Noël était un homme à belle prestance, il était intimidant et portait une magnifique barbe blanche rectangulaire. Quand on est voué à l'architecture, on adore les figures géométriques, au point d'en avoir une perpétuellement, à portée de sa main, ne serais-ce que pour la caresser, d'un air profond et impératif. Il possédait une maison, richement meublée, située au centre d'Orléans.

           Il me raconta que les prussiens, s'y étaient installés pendant la guerre de 1870, occasionnant pas  mal de dégâts. Ils ne se gênaient pas pour découper de la viande saignante sur le canapé et autres fantaisies. Hélas les guerres de 1914 et 1940, les boches perfectionneront leurs méthodes et firent pires.

Premier bienfaits, lorsqu'en 1879 ma mère devint orpheline. Monsieur Noël lui offrit chez lui, avec un désintéressement total, un foyer, une famille et la protection.            Il fut désigné comme son tuteur. Revenant de Hollande fin 1891, il l'accueillit de nouveau, mais le séjour devait être on ne peut plus bref, j'en fournis la preuve :

 

"La présence du futur".

 

En 1891, mon père, bien que légèrement bombé accusait les 1m 64. Quand il passa sous la toise d'un conseil de révision, celui-ci refusa de lui ouvrir toutes grandes les portes de l'armée, le jugeant inapte tant au port du sac, qu'à celui du "chassepot". Il était maigre.

         Postérieurement, l'état de mariage joint à la cuisine conjugale, elle-même épaulée par un bon appétit matelassa, sans excès, son autonomie.

         Or donc deux ans avant d'avoir terminé ses études, il songea à prendre femme. Comment madame Bernes qui logeait rue Riquet à Toulouse, à proximité de l'église de St Aubin, toujours inachevée, apprit-elle, qu'il caressait un tel projet, mystère ! Toute femme est une agence matrimoniale en léthargie. Elle lui donna l'adresse de ma mère, qui sous le 521ième parallèle Nord, inculquait à l'ombre des moulins à vent hollandais, les subtilités de la langue Française, aux enfants d'un aide de camp du roi Guillaume III d'Orange. Quelques 7 ou 8 ans plus tard, mon père tint à présenter à sa bienfaitrice, à son domicile, le double fruit d'une de ses œuvres, pour lui démontrer l'efficacité de son intervention.

         Entre le dessous du 44ième parallèle et le dessus du 52ième, existe une distance astronomique, surtout si on prend le millimètre comme unité de mesure. Cette difficulté ne rebuta pas mon père, loin de là, et il tenta sa chance, par correspondance. Il exporta sa prose, émaillée de vers, via la Haye, et ma mère importa la sienne en Languedoc, Toulouse terminus. Ce fut pour elle l’occasion de la transcrire, d’une écriture fermée et volontairement menue, sur un petit album, les précieux quatrains, qu’elle séparait par un  joli mignon nœud de ruban rose.

         Et les jours et les semaines passaient, s’écoulaient. Lettres, missives, cartes, s’accumulaient, s’empilaient, s’amoncelaient.

Au grand enfin, le jour J vint, Il était temps !

La paternelle Lyre aux cordes si passionnément pincées devait avoir besoin d’un petit séjour chez l’accordeur en one, en vue de reconquérir ses accents.

Adieu la Haye, soupira ma mère d’un cœur inquiet. Au revoir Toulouse, s’écria mon père guilleret, en escaladant les marches du wagon en gare de Matabiau. Du nord au Sud ! Du sud au nord ! Car le lieu de rencontre fixé, était la maison de Noël, dans la ville de la pucelle.

Le fiancé descendit à l’hôtel du Sauvage, enseigne qu’il a toujours fort amusé, (7 rue de Bourgogne). En 1970, il existait encore. (Il était inscrit sur le bottin, ainsi que sur l'annuaire du téléphone). Il passa la matinée du jour j, à aller faire boucler ses cheveux d'ébène et sculpter le bouc, par le manieur de ciseau et de fers le plus expert de la cité, car il n'était pas tenus, de par l'enseigne de l'hôtel d'arborer plumes, chef, pagne aux reins, bouclier et sagaie aux poings. Et l'après-midi, d'un geste mi-figue, mi-raisin, il actionna le pied de biche solliciteur de la maison Noël et la clochette retentit.

Tous et toutes l'attendaient. Il entra et fort courtoisement M. Noël l'introduisit au salon. Le futur présent fut interloqué ! Il devait affronter un lot de jeunes filles rieuses et un tantinet moqueuses. Laquelle ? lui murmura M. Noël d'un ton amusé. Victorieux de l'épreuve, le fiancé n'eut pas l'ombre d'une hésitation, au grand ravissement de sa fiancée. L'art du photographe facilita les choses, la contemplation de leur pro' effigie respectives, pendant deux douzaines de mois également. Cependant toujours droite jusqu'au bout des ongles, afin d'éviter toutes déception, ma mère avait bien spécifié, lors de l'envoie de sa photo en pied, station assise, quelle était de petite taille.

Si ma mère ex pupille de M. Noël, établie à Septfonds, n'oubliait pas son ancien tuteur, la réciproque était vraie. Car il fut pour Charles et moi notre Père Noël en chair et en os.

Grâce à lui, en effet les deux petites paires de souliers posées, pleine d’espoir devant la cheminée ne restèrent jamais vide.

 

Les enfants Noël

 

Alfred embrassa la carrière des armes, et comme il se doit dans la cavalerie, la plus noble conquête de l’homme. Transfusé par tradition, sa noblesse à qui le monte. Dans ces régiments, le passage au grade supérieur était lent, par contre la vitesse obtenue et la distance parcourue sur le terrain, damaient le pion aux résultats des fantassins. Et puis aucune comparaison possible entre un casque rutilant de dragon, encore grandi par son plumet à l’avant et à l’arrière, encore prolongé par une élégante crinière noire, avec le képi écrasé de l’homme à pied.

Nous fîmes la connaissance d’Alfred à l’occasion de son mariage avec la fille du percepteur à Rabastens dans le Tarn, au printemps de 1907, ma mère nous y conduisit Charles et moi. Il était alors lieutenant, dans les Spahis, quelque part dans le sud algérien. Il avait revêtu le splendide uniforme de l’époque. Svelte, grand, distingué, il parlait et écrivait l’arabe, il avait tout pour plaire. Après la guerre de 14-18, il fut affecté en Albanie, attaché à l’état-major avec le grade de commandant. Sa fille épousa un Albanais, égrenant de hautes fonctions. J’ignore ce ménage et ce que sont devenus leurs enfants après 1945.

Avec sa femme et sa belle-sœur, Alfred, le menton orné d’une barbe rectangulaire, de dimensions modeste, pris sa retraite à Toulouse pendant la deuxième guerre mondiale, âgé d’environ 70 ans. Il entra dans les cadres du service de ravitaillement.

Après la mort de ma mère, le 16 mars 1942, je fus invité à  déjeuner chez eux, en compagnie de mon père. Il nous reçut en grand seigneur. Je lui dois de la reconnaissance, car de temps à autre, lorsque cela lui était possible, il remettait à mes parents quelques tickets de pain, ce qui augmentait quelque peu la ration congrue de leur 200 grammes journalier. Quiconque a connu la famine qui sévissait à l’époque, appréciera la générosité du geste.

Valentine, la bonne cousine et camarade de ma mère, mais un peu plus jeune qu’elle. Elle se maria avec un architecte de Montargis, M. Brochon.  Ils eurent 2 garçons.

L’ainé Gabriel,  avait 10 ans en 1903. Il fit ses études de pharmacien et devint ingénieur chimiste dans un laboratoire pharmaceutique après la guerre de 1914.

Le cadet Frédérique dit "Frédo" (6 ans en 1903) eu le sort tragique de beaucoup ; il fut tué pendant la guerre de 1914-18.

Le benjamin fut leur 3ième enfant. Lorsque j'allais à Paris en octobre 1912 rejoindre mon frère, il me présenta au fils Noël, qui faisait ses études dans la peinture, art pour lequel il était particulièrement doué. Dans son atelier, Noël me plaça devant certaines de ses œuvres, en mettant bien en évidence une fort jolie "Martine" morceau de choix et morceau choisi, dont il me fit cadeau du tableau. Charles me critiqua à la sortie, arguant que j'avais manqué de discrétion. J'ai pris soin de faire encadrer la toile, que j'ai offert à ma fille (Jeanne). Elle a orné pendant longtemps le cabinet de travail du pasteur Charpiot, mon gendre … qui n'a pas transformé cette peinture en eau bénite.

 

 

Chapitre 2

 

Les Ouradou

 

Ascendants maternels de ma mère

 

Les Ouradou, mon trisaïeul.

Les Ouradou sont vraisemblablement originaires de Brassac sur Agout (Tarn).  C'est en effet un nom spécifiquement méridional et dont la terminaison a un parfum de Langue d'Oc.

Mon trisaïeul avait constitué une fortune assez rondelette, comme fournisseur des armées impériales sous napoléon 1er.

 

Ouradou Paul, son  fils, un daguerréotype du second empire le représente assis, les jambes écartées, obèse, il était diabétique. Il dilapida la coquette fortune héritée de son père, en menant la vie de Seigneur, jusques et y compris à s'adonner au noble sport équestre et ruineux de la chasse à courre.

Dans qu'elle circonstance fit-il la connaissance de Garetta Rosa, de noblesse Espagnole, qui reçut comme cadeau de noces d'une demoiselle d'honneur de la Cour d' Espagne, deux magnifiques déjeuners en vermeil dont l'un échut à ma mère, pour moi c'est un mystère. Toujours est-il que le mariage fut célébré entre 1825 et 1830, (Emilie étant âgée de 32 ans en 1863. Ils eurent 4 filles.

L'une épousa le notaire Delbose, exerçant à Brassac, elle recueillit le 2ième déjeuner en vermeil. Elle aussi eut une fille qui prit la succession de son père. Cette branche parait continuer en la personne de Foulcher-Delbose, qui est le titulaire de l'étude.

Une autre, épousa un Nozière, (ma mère appelait le fils son cousin)

Que les lectures réservent des surprises, soit ! Mais les musées peuvent ne pas être en reste. Il y a une vingtaine d'année, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir accroché dans une salle du musée de Castre, deux médaillons en plâtre moulé, que je connaissais bien pour avoir vu les identiques pendant toute ma jeunesse orner les murs d'une pièce de la maison de Septfonds, car ils faisaient partie du lot échu à ma mère lors du partage de l'héritage Ouradou, vers 1896 (lui-même précédé d'un jugement de licitation rendu par le tribunal de Castres le 11 novembre 1896.

C'étaient les portraits de profils de mon arrière-grand-mère Ouradou, née de Garetta Rosa, déjà d'un certain âge et de sa fille Louisa, benjamine tout juste sortie de l'adolescence. Sous les médaillons on pouvait lire : Œuvres de Madrazo, "don de Nozière", conservateur. Disparu sans postérité, il avait confié les effigies de ses grand-mères et grand-tantes maternelles à la garde de la ville de Castre. Aucun doute possible, ce Nozière est bien le cousin germain de ma mère. Les souvenir de famille le prouvent.

C) Louisa ; la benjamine (tante Louisa comme l'appelait ma mère)

C'est la seule que j'ai connu. Vers 1909 ou 10 ma mère nous incita à faire, mon frère et moi un pèlerinage familial à  Brassac. C'était sans risque ; les autodafés platoniques de la guerre de religion en miniature avaient été recouverts depuis des lustres, par l'oublieuse poussière de l'histoire.

Nous fûmes reçus par une jolie petite vieille de 80 ans, menue, vive et enjouée. La visite de ses petits neveux aux veines irriguées par un filet de sang Ouradou, dut prendre pour elle l'ampleur de l'évènement. Nous la sentions heureuse de nous recevoir, il y avait dans ses manières quelques chose de suranné, charmant et un parfum d'une autre époque. Le décor désuet de son intérieur, encombré par le beau mobilier des jours de splendeur révolu, ajoutait encore à l'ambiance.

Elle habitait la maison familiale, construite fin XVIIIème ou début XIXème siècle, donnant sur un fond moyenâgeux, enjambant sans peine le lit de l'Agout, simple ruisseau à cet endroit. Sur une épinette aux notes nasillardes, elle nous joua une antique Polka, œuvre qu'elle savait par cœur depuis ses 20 ans. Restée demoiselle, ce fut probablement une rêveuse au tempérament poétique. Elle écrivait des poésies aux vers élégants. Et elle nous montra avec une juste et modeste fierté, la rose d'or de l'académie des jeux floraux de Toulouse. Que la ville rose lui avait décernée.

Emilie Joséphine Marie-Louise, ma grand-mère maternelle. Elle épousa Regnard Paul Charles en 1863, date de naissance de ma mère, elle avait 32 ans.

Il ne me reste de mon arrière-grand-mère qu'un seul souvenir, une petite boite en bois de rose sculptée de sa main, destinée a recevoir deux timbres postes ; réserve suffisante sous Napoléon III.

 

 

Généalogie des Ouradou

 

Mon trisaïeul : Ouradou (Le fournisseur)

Ils ont 1 fils

 

Mon arrière-grand-père et mon arrière-grand-mère : Ouradou Paul époux de Garetta, ils ont 4 filles

 

         Emile  ma grand-mère qui épouse Regnard (notre postérité)

         2ième fille, elle épouse Nozière, ils ont 1 fils (le conservateur)

         3ième fille épouse Delbose, (postérité ?)

         4ième  Louisa, sans postérité.

 

Madrazo

Un collatéral Enigmatique

Péninsulaire et Ibérique

 

         Un pendant à Vigny ? Il en fallait un chez les Ouradou. Le voilà en la personne de Madrazo : Quels liens de parenté existaient-ils entre lui et de Garetta Rosa, mon arrière-grand-mère maternelle, mystère. Assez  proches, vraisemblablement. Il a été en effet son hôte à Brassac, où il a séjourné et a exécuté les médaillons  mentionnés précédemment. Il lui a même fait don de la toile "Judith tenant la tête posée sur un plat", qui au salon de Paris de 1862 avait obtenu une mention honorable. Il avait seize ans lorsqu'il peignit ce tableau, qui fut attribué à ma mère et que j'ai offert à mon fils, qui le conserve à Roquecourbe (Tarn).

         Or les 2 et 3 juin 1966 nous visitâmes, ma femme, Marguerite et moi, le musée du Prado à Madrid, lorsque dans une des salles consacrées au "Titien" elle me fit remarquer une œuvre de même dimension, c'était une exacte réplique de la toile de Madrazo. Nous étions en présence de l'original, dont le cadre mentionnait que la jeune femme représentée était le portrait de la fille du Titien. La copie de Madrazo est rigoureusement fidèle, on lui a reproché la volumineuse grosseur du bras, elle est identique dans l'original.

         Le Larousse du XXe siècle consacra un article à une dynastie de peintres espagnols du nom de Madrazo, et dont le fondateur est né en 1791, et le dernier est né en 1897. Il fait également mention d'un Madrazo (Raimondo de) né à Rome en 1841 mort à Versailles en 1920. Or une des salles du dernier étage du musée du Prado contiennent des œuvres d'un Madrazo, 1840 environ, suivie du titre de conservateur de ce musée. Y a-t-il identité de personne avec le Madrazo apparenté aux de Garetta, mystère encore. Fait troublant, les dates correspondent !

 

 

Partie 3

 

Chapitre 1

 

Mon Père

 

Curriculum vitae

 

         Carénou Simon Antoine Lucien, est né à Montauban le 3 mai 1861 et il est décédé à Toulouse le 15 février 1943.

         De son enfance, j'ai retenu qu'il a vu partir le 11ième régiment d'infanterie pour la guerre de 1870 où son demi-frère Gustave était incorporé et qu'il ne devait plus le revoir. J'ai retenu aussi que l'hiver de 1870-71 fut tellement rigoureux que l'huile destinée à lubrifier les métiers de son grand-père devint dure comme la pierre et qu'on la débita à la hache afin de la faire fondre plus aisément.

         Il fit ses études secondaires au Lycée de Montauban, dans les importants bâtiments construits. Il en essuya les plâtres selon l'expression consacré, car il continua et termina simplement ses classes.

         Nous devions y retrouver Charles et moi, deux de ses professeurs, Arsimoles qui inculquait nerveusement aux générations d'élèves, les rebutantes mathématiques, puis Cucuat au nom pittoresque qui nous invitait en seconde à pénétrer dans une physique qui n'avait rien de nucléaire..

         Il fut soigné par sa tante Malet à Bressols d'une fièvre typhoïde carabinée qu'il contracta dans sa vingtième année et dont il réchappa miraculeusement. Sa maladie lui laissa de malencontreux tics,  qui sillonnaient son visage. Ils étaient rapides comme l'éclair lorsqu'il était en état de nervosité. Le 11 mars 1885, il eut le malheur de perdre sa mère, elle était âgée de 55 ans, et à laquelle il vouait un véritable culte, dû, je suppose à son état de fils unique vis-à-vis d'elle.

         Il fit un stage de quatre ans dans une pharmacie de Montauban. Il obtint en 1893 son diplôme de pharmacien de 2e classe (la première était réservée aux bacheliers de la faculté de Toulouse).

 

La personne

 

         D'une taille au-dessus de la moyenne pour l'époque (1.64m), il se tenait légèrement voûté. Il était issu de cousins germains, il avait une santé délicate, ce qui l'amena à choisir le métier de pharmacien, fonction dispensée de lourds et pénibles travaux. Il avait refusé de succéder à son père à la préfecture de Montauban, tenir une plume, manipuler de la paperasse lui était également odieux.

         Il portait un peu long ses cheveux d'un noir d'ébène, il avait une moustache et une barbiche. Son visage était assez régulier, il arborait un nez droit qui tournait légèrement sur la gauche à hauteur des narines, comme s'il voulait signifier par-là que son cœur était républicain. Ses yeux vert-jaunes avaient des reflets de douceur.

         Je lui dois de m'avoir appris la bonté. Il faut que tout le monde vive, répétait-il, devise qui s'étendait sur le monde animal, excepté aux mouches porteuses de microbes. Elles étaient exterminées par le poison noir et le piège de l'eau savonneuse. Il n'aimait pas les puces non plus qui adroitement capturées. Lorsqu'il les prenait en flagrant délit à ses dépens, elles étaient envoyées séance tenante à Dieu, par écrasement entre les ongles des deux pouces.

         D'une exquise sensibilité, il était à ses heures poète, auteur d'une de ses poésies, "Le tombeau du Poète" qui fut primé à un concours. Passionné de lecture, il connaissait la presque totalité de la littérature française.

         En 1917, il fut victime d'une crise cardiaque qui, faillit l'emporter. Ils formèrent tout deux lui et ma mère un ménage uni l'un à l'autre. Je ne les ai jamais entendues prononcer une parole blessante à leur égard, à tel point que je croyais que tous les ménages, ou presque, étaient façonnés sur le même modèle,! hélas ! L'unisson n'est pas toujours fils d'union.

 

Le cadre, Maison et dépendance

 

La maison : Il y avait à cette époque pléthore de diplôme en pharmacie, aussi avant même d'avoir passé son dernier examen, mon père accomplit-il auprès de la préfecture de Montauban toutes les formalités nécessaires, en vue de la création d'une pharmacie, avec le monopole légal. Nous avions dix mois Charles et moi, lorsqu'il décida que la Toulousaine, rue des 36 ponts n'offraient plus pour nous aucun intérêt.

Il fit alors l'acquisition en mars 1893, d'un terrain à Septfonds situé à l'angle de la route nationale et du chemin vicinal desservant le lavoir et plus loin "Repeyradou", au bas d'une petite côte et presque en face de l'imposante habitation du notaire, le gros et petit sanguin Nonorgue.

Son intention était de faire bâtir une maison, et d'y installer son officine ! Tollé général dans la population ! C'est trop loin clamaient les gens ! Craignant à tort ou à raison, de ne pas pouvoir se créer une clientèle, il échangea son terrain contre l'atelier-logement du charron Bach, (aucune parenté avec son illustre homonyme). Il était placé, selon ses vœux en bordure de la route nationale agréé, qui était bordée de magnifiques platanes à l'ombre propice, pour les heures chaudes. Il fit surélever la maison de deux étages plus un grenier.

L'habitation comprenait alors, un rez-de-chaussée dans lequel se trouvait la pharmacie, que mon père avait voulu la plus spacieuse possible, avec deux vitrines séparées par un petit couloir.

La porte d'entrée au fond du corridor était surmontée d'une horloge, qui donnait l'heure à tout le quartier. Côté jardin une petite pièce servait de salle à manger, elle était séparée de la cuisine par un couloir, qui donnait accès, d'un côté à la pharmacie, de l'autre au jardin. Deux portes se faisaient face pour aller de la salle à manger, à la cuisine en traversant le couloir.

La cuisine comportait un âtre surélevé, muni à droite et à gauche d'une jardinière, (c'est-à-dire de trous avec grilles en fonte qui servait à faire un feu de charbon ou de bois), sur lequel ma mère confectionnait nos modestes menus. A côté de la fenêtre, un évier et une porte qui ouvrait sur le corridor, contenant l'escalier et donnant sur la rue.

Au premier étage, quatre pièces indépendantes avec portes ouvrant sur un petit palier. Côté rue, un salon avec une bibliothèque à moitié vitrées. Il y avait aussi la chambre de mes parents. Et côté jardin, il y avait une pièce abritant un piano et un canapé. Et il y avait aussi une chambre à coucher avec une cheminée. Pour les enfants, (Charles et moi), elle communiquait par une porte avec celle de mes parents.

Au deuxième étage, il y avait la chambre d'amis. Mais le surplus de la surface qui était en forme d'équerre, devait devenir notre domaine, une partie est devenu d'ailleurs, l'atelier de peinture de mon frère. Des casiers avaient été aménagés, pour y placer la réserve paternelle de ses bouteilles à 2 sous, dans l'attente des potions à venir.

Coiffant le tout un vaste et bas grenier, qui servait surtout de refuge à la poussière de la houille, mal consumée par les foyers des chaudières de la très voisine manufacture de chapeaux, "Miquel et Sonpa", qui étaient des culs blancs notoires et enragés.

La maison avait 7 mètres de large et un peu plus en profondeur. Derrière la maison, mon père avait fait aménager une petite terrasse bordée par une murette d'un mètre environ. Ensuite venait le jardin partagé en 4 carrés, qui étaient séparés par deux étroites allées empierrées de calcaire, qui se coupaient au centre par deux perpendiculaires.

Mon père qui n'a jamais touché une bêche, seulement d'un regard peu envieux. Il ressentait une certaine fierté de ses plantations. Les quatre acacias, qui n'ont jamais portés de fleur, étaient cependant bien maigrichons. Mais par contre le tilleul déversait en été des effluves parfumés. Catalpa et paulownia faisaient bonne figure. Le réséda ne manquait pas, le jour venu de s'entourer d'une atmosphère entêtante.

Mais les favoris de la flore consistaient en deux palmiers aux larges feuilles en éventail, dont l'un s'obstina à rester nain, tandis que son frère s'élançait à la verticale de plus en plus haut chaque année, comme un conquérant du ciel. Lorsqu'en hiver une couche de neige les mordait de son froid, mon père plein de sollicitude les secouait délicatement, et le vert sombre des vastes palmes réapparaissaient.

Un hangar bouchait le fond du jardin. Son mur de 4 ou 5 mètres s'élevait jusqu'à un toit, qui avait la pente inclinée vers le jardin. Le jardin était grand ouvert, et il avait une profondeur d'environ 3 mètres.

Sur le côté gauche il y avait un double clapier, un sol cimenté avait été aménagé pour un poulailler, qui était judicieusement séparé du règne animal. Je n'ai jamais vu de ma vie l'ombre de la queue d'un lapin dans les cases du clapier. Si tant est que les queues de lapin font de l'ombre. Par contre le poulailler recevait parfois un couple de volailles en attente de la broche.

 Contiguë, il y avait le cabinet, (les lieux, disait mon père) qui constituait un véritable musée, Il ornait les murs sommairement crépis, avec des panneaux de réclames de spécialités pharmaceutiques, dont les droguistes le fournissaient, il y avait aussi les vieux calendriers PTT dont la collection grossissait chaque année d'un exemplaire. Confortablement assis sur le siège béant, on pouvait rêvasser à son aise à la contemplation de toutes ces merveilles.

Sur la droite, une pièce fermée à clé, obscure résidence des tonneaux de vin aux robinets de buis. Il y avait aussi des bonbons ventrus de Maloca ou de grenache. Le mur de séparation s'arrêtait à quelques décimètres du toit. Un plafond en planches assurait la fermeture du cellier et servait de plancher sur lequel les fagots de chêne s'entassaient.

Un homme montait, l'échine ployée, le Corps dissimulé sous les branchages, en gravissant péniblement marche par marche la grosse échelle escalier, posée latéralement au mur du cellier. Mais aussi quel régal, lorsque nous avions pour mission d'en faire dégringoler un en bas.

Une murette mitoyenne portant un grillage séparait sur la gauche notre jardin avec celui du voisin "Tabarly". Enfin deux murs plus hauts que la maison enfermaient le tout. Une véritable fosse aux lions, (sans Daniel et sans lion, bien sûr).

Mon père avait fait creuser un puits, munit d'une pompe, qui donnait sur toute la saison une eau très calcaire. L'autre voisin suivit l'exemple, mais hélas sans succès bien que les deux puits soient distants que de 3 ou 4 mètres. Qui pourra pénétrer les mystères des nappes souterraines.

 

L'intérieur

 

Le gros œuvre achevé, mon père songea à l'intérieur. Le Menuisier Linon était menu, de taille réduite, sec, comme sa matière première, droit comme un sapin, robuste comme un chêne, et chauve comme un cèpe, le surplus du crâne était vêtu de cheveux blancs, comme l'écorce de bouleau argenté. Il était vif, nerveux, consciencieux. L'établis, l'étau, la varlope, et lui, ne faisaient qu'un. Plus tard, les jeudis, il nous acceptait, mon frère et moi, dans son atelier. De ses rabots, jaillissaient, gémissants, des flots de copeaux roux, tirebouchonnés, sentant bon et qui l'ensevelissaient jusqu'à mi-hauteur. Quel artiste, quel talent !

En chêne, il façonna et posa la devanture, il y avait en bas des panneaux en pointes de diamants, achevées par des placards qui était des niches pour des triples volets. Tous dans le même style que la lourde porte de sortie du corridor qui lui faisait suite.

En chêne aussi, il fabriqua un petit bureau, avec le tiroir-caisse, et la table entourée d'une petite colonnade en balustre. Il a fait aussi un grand et haut meuble, pourvu aussi d'une colonnade, destinée à recevoir les balances, presses bouchons, colle, et sur lequel mon père exécuterait ses préparations pharmaceutiques.

Il a fait aussi les grandes vitrines pour receler les poisons et raretés, ainsi que des tiroirs en quantités industrielle et des étagères pour les flacons. Ajoutons aussi les plinthes, boiseries, contrevents, et portes.

Pendant deux ans parait-il, les déchets de chêne servirent de bois de chauffage à l'artisan. Cette œuvre fut durable, puisque 72 ans plus tard, en 1965, elle subsistait encore lors de notre passage à Septfonds. Pour Linon, quel inoubliable chantier.

Et quand ce chantier fut terminé, pour la peinture, il passa la main à l'oncle Emile, car chaque fois qu'on le peut on doit utiliser les compétences familiales. Et l'oncle Emile entra en action. Il ne porta pas moins de zèle à parachever l'œuvre. Mais il s'empara de brosses de pinceaux, et de camions, (sorte de sceau pour délayer la peinture), puis il prit son courage à deux mains, il lui en fallait une dose de précision non pesée sur la balance, d'autant plus forte qu'il travaillait en solitaire. Et il commença ! La devanture se vit octroyer trois couches de noir mat, puis, afin que nul ne l'ignore, il traça d'un bout à l’autre, PHARMACIE CARENOU, en belle capitales de couleur jaune imitant des bâtonnés.

Quelques années plus tard ce noir, tout juste bon pour les pompes funèbres fut brûlé au chalumeau et remplacée par une teinte bleue clair. Sur les panneaux dissimulant le triple contrevent, notre talentueux décorateur avait représenté, sur l'un, un énorme pavot, et sur l'autre, un non moins  énorme Chardon.

A l'intérieur, il transforma frénétiquement en faux bois, le bois authentique de Linon et tous les pans coupés reçurent une mince feuille d'or, (de nos jours sa fait rêver, ce métal toujours précieux, ne cours plus les rues, ni les tiroirs caisses ! Il prit ensuite possession des gros flacons et peignit sur chacun d'eux une élégante étiquette aux noms pieusement latins, (même celui de l'eau mentionnait "Aqua"), quelle drogue efficace, sinon dangereuse à manier, pensait le vulgaire, saisi de respect !

Il mit en valeur son goût de décorateur, en exécutant une fresque allégorique sur le plafond de la salle à manger, deux anges (Charles et moi) joufflus et ailés, à demi vêtus d'une gaze flottante derrière nous. Le plafond de la pharmacie se contenta, de simples hirondelles sillonnant un ciel d'azur. La montée d'escalier fut revêtue d'un revêtement de couleur chocolat, orné d'un sceau de couleur sombre aux initiales en lettres gothiques des propriétaires, faites au pochoir.

Portes, plinthes, contrevents, pompe, tout y passa. Au bout de six mois, quand tout fut achevé, il poussa un ouf de soulagement et un soupir de regret.

 

La pharmacie

 

A cette époque, les spécialités étaient rares, hors de prix. Pratiquer la pharmacie, c'était se vouer à un art. D'une écriture illisible, qui plongeait le malade dans tous ses mystères, jouxtant la sorcellerie, difficile et parfois impossible à déchiffrer par mon père, yeux perçants et loupe à la main, le médecin "formulait" son ordonnance, sans s'écarter toutefois du fameux et volumineux "codex", que le 1er Empire lui avait confié. C’était un recueil de toutes les recettes traditionnelles transmises depuis la nuit des temps.

Et mon père malaxait les pommades, sur son petit cercle graisseux de marbre blanc, ainsi que d'étranges graines dans ses mortiers de marbre ou de cuivre. Il roulait entre pouce et l'index, de noirâtres ou jaunâtres pilules, pour les rendre avec plus ou moins de bonheur sphériques. Il scellait les cachets et donnait naissance à de lipides potions, (les poudings, disaient les gens du cru), il pesait méticuleusement, par gestes précis sur sa balance de précision, les denrées dangereuses et mortelles, au moyen de poids de platines, pas plus grands que des bouts de papiers.

Les clients étaient suffisamment nombreux, mais pas au point de ne laisser aucun loisir à mon père. Bien que la pharmacie fut ouverte sans interruption, de 7 heures du matin à 9 heures 30 du soir, et 365 jours par ans sur 365 et plus 1 suivant les années. Cela n'empêchait pas qu'il soit dérangé 3 ou 4 fois au cour des repas, il se levait de plus aussi la nuit, réveillé par les coups de sonnette intempestifs et impératifs (et une fois pour satisfaire une jeune maman affolée, qui avait un besoin urgent d'une tétine de deux sous! Mon père était furieux).

L'hiver, mon père attendait les clients dans la salle à manger, assis au coin du feu, face à la fenêtre, le dos tourné à l'officine. Quand il n'agaçait pas les pincettes, les tisons équilibrés sur  les chenets, il s'abandonnait à une douce somnolence. Pendant ce temps, le brasero au grand couvercle de laiton percé d'étoiles, trônait au milieu de la pharmacie, mariant l'odeur d'oxyde de carbone, au pénétrant fumet des drogues.

A la belle saison, toujours tête nue, mais par contre, les pieds ensevelis dans des sortes de pantoufles en cuir souple, à talon bas, exécutée sur mesure par le cordonnier, qui était client de l'endroit. Il était vêtu d'un complet veston gilet, (la longue blouse protectrice, comme les épiciers étant bannie), il arpentait d'interminables cent pas le trottoir, sous les frondaisons nourries des platanes. Ou assis sur le banc de Tabarly le voisin, il tenait conversation, avec les uns et les autres. Il avait trouvé avec le curé un interlocuteur valable, en matière de discutions théologique. A grand renfort de citations, puisées tant dans sa mémoire que dans les testaments jumelés, le huguenot exposait inlassablement sa foi, tandis que l'ecclésiastique s'évertuait sans succès à redresser les erreurs, prêtées par sa propre foi, à l'hérétique. Ce tournoi scolastique à la Pic de la Mirandole, ne laissait ni vainqueur,  ni vaincu. Au demeurant c'était une paire d'amis, que les hasards de la naissance avait placé d'un côté différent de la même barrière. Discutait aussi avec lui un habitué, qui était un vétéran de la guerre de 1870, et qui lui ressassait par le menu, sa glorieuse campagne. Il était maréchal des logis, et on ne voit jamais que les meilleurs ! A pars l'historique sortie un jour de revue, par je ne sais plus quel général, et à l'évocation de se souvenir de l'ancien sous-officier d'artillerie, on sentait une bouffée d'orgueil envahir son visage. Ah, cette escouade de vétérans de 70. Tous les ans, ils arpentaient toutes les rues, drapeaux en tête, le jour de leur bouquet !

 

 

Chapitre  2

 

Ma mère

 

Curriculum vitae

 

Rarement, les fonctionnaires choisissent leur résidence, plus rarement encore les officiers, surtout, s'ils ont été versé pour "servir" dans la noble arme des porteurs de bicorne à cheval. Comme ce fut le cas de mon grand-père, les enfants alors, naissent sous des latitudes et longitudes diverses souvent fort éloignées. Matilde, Rose, Virginie Regnard, ma mère, n'échappa pas à cette loi, lorsque le destin la fit naitre à Limoux Aude le 25 octobre 1863.

Elle suivit son père à Toulouse, au moment de sa retraite. Elle y fit ses études sous la coupe de la mère Tachard, ma marchande de soupe en puissance. Elle n'eut pas le brevet élémentaire. Elle fut recueillie par M. Noël à Orléans à l'âge de seize ans, lorsqu'elle devint orpheline.

A sa majorité, elle s'engagea à Paris dans la Sainte cohorte des diaconesses, qui l'expédièrent un beau matin à Doullens, afin de faire œuvre pie auprès de femmes délinquantes, et en attentes que les portes de la prison s'ouvrent pour elle à la liberté. Ce qu'elle y vit, lui appris et lui prouva à la fois, l'existence de drôles de gens et de singulières professions, ainsi que la vanité de toutes entreprise moralisante.

Après cinq années, (ce fut mon service militaire, disait-elle la voie remplie d'amertume), découragée et écœurée, elle remit coiffe et uniforme, puis elle partit pour la Hollande, engagée comme précepteur.

Dans ce plat pays, brumeux, froid et quasi hyperboréen, elle fit ses premières armes d'éducatrice, sur les personnes d'un garçonnet, d'une douzaine d'années. C’était un véritable diablotin, bafouant sa précaire autorité. Elle s'occupait aussi de sa sœur plus malléable, plus douce, et plus  obéissante.

En 1890, elle porta le deuil du roi Guillaume III, ainsi que le voulait le protocole, pour la famille et l'ensemble du personnel de l'aide de camp.

Elle eut l'occasion d'approcher d'assez près une fillette d'une dizaine d'années, Wilhelmine née en 1880, qui devait régner sous le nom de Wilhelmine. Ma mère conserve un très bon souvenir de son séjour à la Haye. Elle y apprit même à patiner sur la glace.

Quel abime avec son Diaconat ! C’était une vie paisible de famille, en attente de réaliser la sienne propre. Avec l'espoir des lettres échangées. C’était un paradis sans trop de soleil.

Et le 26 décembre 1891, elle prononça le oui qui l'engageait pour toujours.

 

La personne

 

Sans doute aucun gabarit féminin n'a pris de l'altitude ! Evidemment, comparé au style perche, arboré par ses contemporaines d'âges tendre, qui étaient surélevées en outre de hauts talons et avec des chignons. Ma mère avec son misérable mètre quarante-cinq, aurait été classé, catégorie nabote, bien qu'elle n'utilisât sa taille sans en perdre un quart de pouce, quoique juchée sur des souliers plats. Au surplus, elle était bien proportionnée et avait une santé à toute épreuve.

Elle avait des cheveux noirs, partagé par une raie rectiligne, courant au-dessus de la tête, en donnant naissance à deux bandeaux, qui passait par-dessus les oreilles, pour former enfin, enroulés sur eux même, un chignon plat sur le sommet du crâne, le point i !

Elle avait le nez droit, les yeux marron, des cils mi longs, les sourcils étaient bien arqués, la bouche était bien dessinée et un peu gourmande. Elle avait des traits purs et fins, réguliers, hérités de son ascendance espagnole.

Ma mère était jolie. Elle était bonne, douce et modeste. Elle avait une autorité sans réplique, qu'elle exerça sans faiblir sur mon frère et moi. Elle était Ferme sans être tyrannique. Elle ne donnait jamais de gifles. Elle avait une perpétuelle sollicitude pleine d'amour. Elle peut être était trop secrète. Voilà Maman.

Elle sut bien mener son ménage, malgré des ressources réduites. Grâce à son esprit d'économie, ainsi que celui de mon père. Nous pûmes, Charles et moi, accéder à une bonne situation, but de toute leur vie.

 

Un évènement aux grosses conséquences

 

Alors que la vie s'écoulait sans histoire, (sauf quelquefois au pluriel et personnelles, avec ses messieurs du corps enseignant,  c'étaient la rançon de toutes les écolières occupations). Au printemps de 1903, nous reçûmes une lettre de Valentine Noël, dont à l’époque avait son mari, M. Brochon, qui parsemait les alentours de Montargis, de pavillons édifiés selon les plans de sa conception.

Qui voudriez-vous qu'elle épousa, si ce n'est un autre architecte. Toute deux, Valentine et ma mère avait à peu près le même âge et vécu à Orléans, sous le même toit entre seize et vingt et un an. Dans sa lettre, la cousine Valentine exprimait le désir d'être reçue à Septfonds. Son médecin lui avait non moins conseillé, d'aller prendre du repos à la campagne. C’était une occasion inespérée pour ma mère de traduire dans les faits, une gratitude, jusque-là exprimée seulement en paroles à M. Noël, son ancien tuteur.

La bonne Valentine qui avait reçu une éducation raffinée. Elle arriva donc un beau jour, suivie de Fédo (Alfred), son jeune fils de 5 ans, en ayant laissé Gabriel son fils ainé, âgé d'une dizaine d'années, sous la garde et surveillance de son père.

C'était une excellente pianiste. Elle put s'en donner à cœur joie pendant son séjour. Elle put avec plaisir faire courir ses doigts effilés, sur les touches d'ivoire, à la grande délectation de ma mère.

De temps à autre, la paire de cousines accomplissaient, suivie du gentil et mignon Fédo, de courtes promenades, dans la campagne Septfontoise. Elles ont visitées les Dolmens et arpentées les grèses. Elles se sont mirées dans les limpides eaux de la source du Bourdel. Elles ont cheminées vers Lalande sur la Lère. Tout cela ne manquait pas d'agrément certes, et fut vite épuisé, pour aller plus loin, toujours plus loin !

Il fallut trouver autre chose de plus apte, tant à économiser les jambes, qu'à faciliter la découverte de nouveaux horizons. Elles ont trouvées, une petite carriole à ciel ouvert trainé par un âne, et voilà la solution providentielle du problème, et fouette Martin ! 

Rênes et bâton en main, ma mère offrit à sa cousine et a son garçonnet de splendides randonnées, scandées d'innombrables cahot, les routes poussiéreuses et blanches n'étaient pas la sécurité personnifiée pour des balades en douceur.

Un jeudi nous eûmes, Charles et moi, l'insigne privilège de jouir de ce moyen de transport ! Le rugueux chemin de Lavauret en était le théâtre, et les hauteurs de Puy Laroque la toile de fond. Le bourricot, portant sa croix sur le dos, trottinant avec courage, malgré les cinq passagers à bord, et perdu dans un méditatif océan de pensées, et cahin-caha, la carriole suivait. Pris d'une soudaine fantaisie, il alla examiner de trop près la profondeur de fossé, mais il s'arrêta pile au bord, et nous voilà en panne ! Des paroles sournoisement persuasives de ma mère, Il s'en moquait souverainement, il avait beau entendre et posséder de grandes oreilles, ça fait deux. Il ne condescendit à comprendre que lorsque retentit sur sa croupe menue, l'ultime argument. Le contact entre les cailloux et les sabots étaient rétablis.

La cure de Valentine dura 3 mois. En remerciement et en souvenir, mes parents reçurent d'elle, deux ronds de serviettes en argent massif, avec gravés leurs initiales à l'extérieur et doré à l'intérieur. Ce geste portait bien la signature d'un Noël.

         Alors mon père songea que le temps des études secondaires était arrivé, et il songea à mettre ses jumeaux au Lycée de Montauban. Hélas le tiroir-caisse du pharmacien souffrait d'une terrible sécheresse. Bof ! Dit-il, ce sera pour l'an prochain en octobre 1904. Cet année de retard a compté dans ma vie, parce qu'elle a contribué à la sauvé ! Deuxième évènement capital en effet le premier étant l'étude de la musique exigée par ma mère, et le troisième constitué par mon père, le don d'une flûte en juillet 1913.

Licencié seulement le 13 juillet 1914, j'aurais été incorporé en octobre 1914, et subit les premiers chocs de la guerre de 1914.

 

Quelques amies

 

La population Septfontoise était exclusivement catholique. Il y avait bien des protestants, certes, comme les Bounnoure et les siens, qui était originaires de Caussade. Il possédait une de ces épiceries, droguerie, ou la gamme des articles offerts à la clientèle, était diverse. Cela allait de la boite d'anchois, au bidon de grésil. L'air emprisonné dans la boutique, se ressentait de cette variété ! Nul besoin n'était d'avoir un subtil odorat pour le constater.  

Cet épicier à tout vendre était également artiste, car, ni sa forte moustache, ni son bouc poivre et sel (déformation professionnelle), n'était un empêchement pour sa bouche pincée sur l'anche du saxophone, il tint une bonne place à la fanfare municipale, ce qui encourageait son fils imberbe, placé à ses côtés, à souffler dans un semblable instrument.

Ma mère rendait visite à la grosse madame Bounnoure, en cliente et en amie. Mais un jour, l'épicier empiétât sur les prérogatives paternelles, en annexant de proprio motus, sans aucun droit, à la débite de ses oléagineux, la purgative huile de ricin. Cette dernière ne lubrifia pas, loin de là, les relations. Ma mère s'abstint de remettre les pieds dans la boutique aux multiples senteurs.        

Lorsque le fils Bounnoure atteint l'âge de prendre femme, (protestante comme il se devait), article introuvable sur place, ses père et mère battirent loin les environs, jusques et y compris à Roquecourbe. Henriette Pagès, ma cousine germaine par alliance fut pressentie, mais elle déclina  cet honneur. Bien lui en pris, elle évita un veuvage fort prématuré, aggravé d'un marmot à la clé. En guise d'héritage ! Elle devint Mme Barrairon, c'est d'elle que je tiens la confidence.

Or vers 1900, s’établis  à Septfonds, un jeune couple de protestant. Le mari M. Troquemé est un homme grand, maigre donnant de l'extension à sa dignité, (bien qu'il se présentait Jules), il était de fils de pasteur et avait le port d'une barbe coupée semi-patriarche. Il avait trouvé une place de choix, dans la tenue de la comptabilité et la rédaction de la correspondance, dans une manufacture de chapeaux de pailles. Il savait mouler son écriture et tracer des chiffres parfaits et de qualités très recherché pour l'époque, où les machines à écrire étaient dans les Limbes.

Tout de suite Mme Troquemé et ma mère sympathisèrent. Le Seigneur bénit l'union du fils de celui qui l'avait servi. Il lui envoya une fille. Mais en pleine jeunesse, une triste fin attendait Annette. Après avoir obtenu son diplôme à Toulouse, elle y devint laborantine, après la guerre de 1914-18. Prélevant un jour du pu au moyen d'une pipette, le malheur voulut que, mesurant mal son aspiration, elle en avala une parcelle. Cette erreur lui fut fatale.

Deux ans environ après l'installation des Troquemé à Septfonds, la manufacture fut transférée à Caussade. Toutefois ma mère a maintenu ses relations avec eux, et elle a choisi le jeudi pour leur rendre visite, Charles et moi faisions inévitablement partie du déplacement. C'était l'occasion pour nous de déguster un bon gouter, aux savoureuses saveurs. Ce qui pour nous, nous changeait du tiers de bille de chocolat de la havane, assaisonné du quignon de pain de froment. C’était un produit de l'industrie manuelle de Constant, le boulanger, ou bien de Cédou, fournisseur à semaines alternées.

Un jour d'été, alors que le soleil méridional inondait Caussade, d'un nombre astronomique d'ardentes calories, et que nos visages étaient débarbouillés par des torrents de sueur. Nos visages avaient emprunté la teinte d'écrevisses, passées au cour bouillon. La compatissante Mme Troquemé nous interrogea, voulez-vous boire, les enfants ! Ils n'ont pas soif coupa notre mère commune à Charles et moi. Après un gouter sucré et avec cette superlative déshydratation, que dire, nous nous tûmes; Nous ne bûmes, légèrement envieux du bébé Francis, lequel tétait avidement le blanc sein maternel, qui a la seule vue le prouvait, contenait une appréciable réserve désaltérante.

Veux-tu y gouter, me demanda Mme Troquemé, toujours en position d'allaitement. Timidement je déclinais l'invitation. Ce sein si resplendissant soit-il, n'avait pas plus d'attirance pour moi, qui était un mâle de deux lustres, que ses deux collègues de la Vénus de Milo du Louvre.

Pauvre Francis ! Il ne se doutait guère que vingt ans plus tard, sa vie serait brutalement supprimée, quelque part, dans le nord sur le front, pendant la grande guerre.

Or pendant cette interminable guerre, tout moyen de transport fut suspendu entre Septfonds et Caussade, mais l'esprit de décision de ma mère qui était inversement proportionnel à sa taille. Plein d'allants et d’opiniâtretés, elle l'avait prouvé avec l'étude du piano. A l'âge de 51 ans, elle entreprit celle du deux roues, au grand dam de mon père, peu enclin à de semblables nouveautés. Au bout de quelques leçons, elle fut assez expérimentée pour établir la liaison, et pédaler allègrement, afin de rendre visite à son amie.

Un beau matin, la population de Septfonds s'accrut d'un père, d'une mère et de leur fils, c'est un trio qui demeura immuable à l'instar de la Sainte-Famille. Son chef, M. LETARD se tailla une situation, en allant de manufacture en manufacture, proposer à ces messieurs les fabricants des serviettes, avec des échantillons déployés sous leur nez, ainsi que des rubans et des fils à coudre, propres à alimenter leurs avides machines, aux pédales muées par les pieds des ouvrières.

Le fils n’était pas une denrée pharmaceutique. Mais les trois Létard en étaient de possibles pour le pharmacien. Mme Létard et ma mère n'en devinrent pas moins d'excellentes amies. Les échanges des nouvelles sur la chronique locale, poursuivirent leur train-train douillet, sans l'ombre d'un accroc, Jusqu'au jour ! A dix heures tapantes ! Tous les dimanches sans exception, notre mère trainait devant la cheminée de la salle à manger une baignoire, malgré les gémissantes protestations du plancher. A défaut des purifications spirituelles dominicales locales, nous subissions, Charles et moi, celles de l'eau et de la savonnette glycérinée, exposant sans vergogne, notre nudité aux regards des deux anges en plein vol au plafond. Le bain en effet, faisait partie intégrante du bréviaire des principes maternels.

Malheureusement Létard, le jeune, eut l'idée saugrenue de contracter la typhoïde. De sa part, ce n'était pas une originalité, ce genre de mal courrait les rues de la ville en toute saison. Mme Létard pressentit alors ma mère, pour qu'elle consente à lui prêter sa cuve à jumeaux, car la thérapeutique de jadis devait céder la place à une chaude hydrothérapie externe. Jamais de la vie tonitrua mon père, en agitant ses deux bras pointés vers le ciel ! Il n'y a pas de maladie plus contagieuse, je ne veux pas que les enfants l'attrapent. Ce fut une fin de non-recevoir qui rendit la dame marrie. La brouille sépara les amies et les remèdes vinrent de Caussade.

Le jeune Létard en réchappa, tout comme il réchappa de la guerre. A Grenoble il a obtenu son diplôme d'ingénieur-électricien. En 1966, il menait une vie sans heurt à Septfonds, jouissant de sa retraite de la General Motors, lui ou plutôt les élites, comme il le déclarait à Charles, avec une pointure de vanité, à la fin de ses études !

Ma mère complétait la série de ses amies par les dames Galan (va de retro satanas de Brantôme) ! A la vérité, une seule avait acquis ce patronyme, conséquence de son union avec son mari à la chevelure de neige. L'autre était Mme Caudesaygues, c'est-à-dire Chaude eaux et se prononce zïgue, nom évoquant irrésistiblement un geyser, ou plus modestement une station thermale à usage de rhumatisant. D'un âge incertain, elle façonnait sur son crâne un chignon, lui aussi, également incertain, entre blanc et jaune.

Les Galan possédaient une belle demeure, d'aspect cossu, très bourgeoise, édifiée à l'angle des deux rues, non loin de la pharmacie. Chez elle, tout était vaste, le corridor, les pièces, la cuisine, etc. Le faite était surmonté d'un haut paratonnerre à la tige traversée par une petite sphère de platine. La prise de terre s'enfonçait jusqu'à une alcôve souterraine, lieu de refuge pour les jours d'orage, prétendait la timorée épouse du médecin local "Beaudonnet".

Une terrasse, surélevée, orientait au sud, était adossée à l'immeuble. Assise, tricotant et bavardant, les dames Galan et ma mère, pouvaient, par un regard jeté en oblique sur la rue, observer une circulation à fluidité extrême, poussée parfois jusqu'au néant. En période caniculaire, ces réunions avaient pour cadre la ronde tonnelle du Parc. Notre mère nous trainait quelques fois lors de ses visites, quoique nous estimions assommante cette compagnie. Mais, il y avait de l'espace dans le parc, bien clos et à haute futaie. Nous pouvions courir à notre guise dans les allées, et même assister aux évolutions silencieuses des poissons rouges, à travers le grillage couvrant le vivier circulaire. Il y avait même un précieux caroubier, dressé à l'angle de la route nationale et de la rue. Il laissait échapper de ses branches de longues cosses de cuir, réceptacles d'un miel apprécié, notre régal et celui de toute la marmaille.

Ma mère resta toujours fidèle à Mme Galan, qui vers la cinquantaine connut le malheur d'être frappée de cécité.

Elle eut deux fils, l'ainé s'appelait François. François lui cornait aux oreilles depuis sa plus tendre enfance sa tante, au patronyme hydrothérapique, tu seras major ! Et c'est ainsi qu'on éveille les vocations. Effectivement, comme médecin militaire, il fit une brillante carrière, puisqu'il la termina, les manches ornées de deux étoiles d'argent, avec le grade d'inspecteur général.

Le cadet s'appelait Jean, il n'avait loin s'en faut, l'envergure de son frère. Comme lui il fut pensionnaire au Lycée de Cahors. Les disciplines latines, mathématiques, historiques, voire géographique ou autres lui occasionnaient de telle indigestions cérébrales, qu'elles lui coupèrent à jamais l'envie d'ouvrir un livre. A  18 ans, il jugea trop plate la lycéenne casquette aux palmes d'or et il exhausserait son prestige, d'autant qu'il couvrirait son chef du rutilant casque de dragons. Aussi troqua-t-il le chevauchement de son "acatène" (sorte de bicyclette, où la chaine est remplacée par un arbre de transmission, contre celui plus noble, de la conquête de l'homme. Il délaissa sa province natale, pour Provins et il s'engagea pour cinq ans. Début 1914, il rompit tout liens avec l'escadron, remit le haut casque entre les propres mains du capitaine d'habillement, avec l'amère satisfaction de n'avoir conquis que le grade de brigadier et jura que c'était bien la fin du tape cul.

Hélas ! Coup de tonnerre d'aout 1914. Daredare Provins, daredare dans le casque, daredare les périlleuses reconnaissances dans les plaines se trouvant soudain leur historicité ! Enfin daredare que, quand un jour de gloire, les ennemis cueillirent leur brigadier Galan. Et le capitaine major François fit en 1919, des gorges chaudes de l'aventure fraternelle. Mais, requis, le voilà obligé de mettre en veuvage temporaire la jeune et jolie Renée Dézamond, devenue sa femme et la laisser pouponner leur premier bébé. Les cieux Libanais l'attendait. Les Druzes également qui lui ravirent la liberté et ravis eux aussi d'avoir à leur disposition un toubib sorcier, qui soulageait leur petites misères corporelles, (François m'a confié qu'il avait été très bien traité et qu'avec la pénurie de médicaments, il faisait ce qu'il pouvait, Allah le secondait dans sa tâche). Deux frères deux sorts parallèles ! Pas de différence a dû penser ce plaisantin de destin ! Dix ans sous les armes, grommela Jean, j'en suis repu. A tout faire, vaut mieux vendre des sardines. Et il devint épicier.

 

 

Chapitre 3

 

Leur retraite

 

En avril 1920, je fus envoyé par une administration inconsciente à Mirambeau (alors Charente Inférieure, puis Maritime pour échouer actuellement sous le n° 17 pour les PTT et plaques d'autos), pour y faire mes premières armes de plumitif fiscal. Le séant juxtaposé à une simple chaise empaillée, le congrue de mes ressources, m'interdisait le luxe de procéder à l'achat d'un rond de cuir, ce symbole aussi illustre que caché du fonctionnaire. Par contre, je trainais avec moi un savoir plus mince qu'une feuille de papier à cigarette.

Un beau matin, ma mère m'envoya une lettre affolée, drogues, pharmacie, maison, avaient été vendu à un individu originaire de Lavaurette. Ce pharmacien était diplômé, et il menaçait mon père d'ouvrir une nouvelle officine, presque en face de chez lui.

Mes parents étaient à la rue, les meubles étaient à Toulouse avec les 40 000 Francs du prix de vente, en guise de consolation. Puisque je disposais d'un grand logement, je leur offris fidèlement l'hospitalité. Ils me suivirent d'abord au Bleymard, ensuite à St Sulpice les champs et ne regagnèrent Toulouse que fin mars 1922. Ils vécurent à l'étroit dans une pièce meublée de la rue du Pantaléon dans l'attente de ! En février ou mars 1921, ma tante Tapie, nous signala qu'une petite maison était  à vendre, situé sur la placette (devenue place Raspaïl), précisément non loin de la rue Paul Bert ou elle habitait, c'était une maison qui lui appartenait. Mon père s'écria à la nouvelle, voilà mon affaire ! Et il conclut l'affaire en se frottant les mains, sans omettre de verser les 12000 francs exigés. Conseillé alors par Maitre Rouvière, notaire aux Bleymard, je rédigeais moi-même l'acte d'acquisition aux sous-seings privé et je me rendis à Toulouse afin de procéder à toutes les formalités administratives. D’être propriétaire à Toulouse, c’était une immense fierté qui inonda le cœur paternel. De combien de coudées la réalité dépassait le rêve ! Qui ne tarda pas longtemps avant de se frotter aux rugosités de la réalité.

Il y avait à cette époque une loi en vigueur, du 9 mars 1918, à la fois bénéfique et maléfique, suivant sa position personnelle et baptisée "Loi de prorogation des loyers". Le locataire jouissait de l'inamovibilité, tout en réglant le même prix qu'avant 1914. Le propriétaire pouvait souffrir de ce double fait. Or la maison de la placette jouissait si je puis dire, de cet avantage-inconvénient, arguant son droit, la loi lui servant de bouclier, le locataire refusait de déguerpir, bien qu'il possédât une maison dans le quartier. Postérieurement cependant, une loi accorda aux propriétaires le droit de reprendre les locaux sous la seule condition de les occuper eux-mêmes. Le locataire s'inclina, mais exigea une reprise pour l'installation du gaz. Pour avoir la satisfaction de le voir déguerpir au plus vite les talons, mon père lui abandonna généreusement un trimestre de loyer. Le suspense, suivant l'expression du jour, s'était éternisé deux longues années.

Mes parents vécurent vingt ans, heureux chez eux. La monotonie de leur existence fut coupée par de bref séjour à Bracieux, Putanges et St Valéry sur Somme. Ma mère s'y est éteinte, presque retombée dans l'enfance, le 16 mars 1942, dans sa 79e année et après un peu plus de cinquante ans de mariage, avec un état de misère physiologique que j'attribue aux restrictions. Mon père la suivit le 15 février 1943, emporté par une pneumonie à l'âge de près de 82 ans, après s'être soigné pour le cœur pendant de nombreuses années.

 

3ème  Partie

 

                     Mes frères et sœurs                     

 

Tableau généalogique

 

CARENOU REGNARD

                                                                                                /                                          \

Georges épouse Gabrielle Viéla                        Charles epouse Blanche Tapie                                                                                                      Jeanne ép.             André ép.                    Georges           Helene        Jean-Daniel        Solange Forget           ep polonaise            ep Andre              Charpiot                                                  |                         BERNADOY           |                 /               \                                                                                                                            Isabelle ne 1954              voir 

     Simone         Marguerite   Isabelle                                       ci-dessous               

   Ép. Pierre                     Helene                                                                Reboullet                                                                                  Christian ép. Françoise Guilot

   Anne-Sylvie  ép. Hubert Physter

 Lucile ép. Olivier Lequeue

 Ghyslaine ép. Jean-François Krieg

Monique ép. Laurence, Andrew Coles

Emmanuelle ép. Herman Burstaler

 

Par christian.charpiot.over-blog.com christian.yoyo@wa - Publié dans : mémoires intimes de mon grand-père Georges CARENOU
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Avril 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus